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archée - Après avoir compris le gribouillis III (Jodi et Sawad Brooks)

Après avoir compris le gribouillis III (Jodi et Sawad Brooks)

Pierre Robert

janvier 1999
Section critiques

Jodi

Détail d'Archée passé au ShredderJodi est une condensation de deux noms, Joan Heemskerk et Dirk Paemans. Jodi est très présent dans le cyberart, plusieurs s'y réfèrent pour marquer l'introduction de ce nouvel espace de création que représente l'interréseau, le Web et le langage HTML. Il existe par ailleurs certaines affinités entre Jodi et Vuk Cosic.

Deux oeuvres retiennent notre attention "20% demo" et "CTRL-SPACE, C3, 1998/07/17, 50 kbps". Cette dernière est une vidéo (en RealPlayer). Sur un fond sonore bruyant et brouillon, Jodi promène une caméra numérique dans ce qui semble être un vernissage. Un mouvement continu, des déplacements incessants, une mobilité centrée sur le mouvement plus que sur le contenu, un vrai vernissage quoi! Il faudra attendre environ 5 minutes (28,8) pour télécharger ce document.

Bruits ambiants, paroles, échanges furtifs, bips. Une salle dans laquelle sont placés des terminaux avec des personnes devant et très concentrées. Une projection sur un mur donne un aperçu géant sur qui se passe sur les écrans. Zoom in, zoom out. Abstractions, figurations. Ici, là. À gauche, à droite. Autour, dans les alentours, retours, re-zooms. Profils humains, ombres, passages fugaces. Fond sonore de type garage. Bips numériques. La caméra joue le rôle d'une mauvaise loupe dans un espace trop sombre qui provoque des contrastes aveuglants, mais comme l'image de visualisation est petite (RealPlayer), les effets sont picturaux plus que stroboscopiques. On perçoit des relents expérimentaux semblables à certaines productions cinématographiques marginales des années 60 et 70. Une convivialité cool. Il s'agit du gribouillis au quotidien, de la démabulation libre, de nulle part et de partout à la fois. Une vidéo de 16 minutes, 13 secondes et 5 centièmes. Ça se termine sur le plan macro d'un cendrier plein, suivi d'une image énigmatique en forme de demi-soleil.

On reconnaît là le style Jodi, celui du mouvement qui s'inverse, c'est-à-dire qui s'oppose à l'intention, qui fuit d'une façon certaine. C'est d'ailleurs exactement ce qu'on retrouve avec "20% demo". Sur un fond de codes alignés et sans signification aux couleurs vives et gaies, la promenade du curseur provoque des mouvements de l'image opposés à celui de la main. Ça descend quand on monte, va vers la gauche alors qu'on se dirige sur la droite, et plus le mouvement accentue une direction plus l'image défile rapidement dans le sens inverse.

Vous en aurez aussi plein la vue avec d'autres pages complètement folles sur http://www.jodi.org/. Le gribouillis se mêle, s'affole, se convulse, crépite, spasmes, syncopes, barres de défilement débiles, etc. La délinquance numérique à son meilleur dans un ordi qui s'emballe (le vôtre).

Sawad Brooks

Sawad Brooks présente sous le titre général de Lapses and Erasures quatre oeuvres: "shuttle-shutter", "focus", "annotator" et "register".

"register" et "shuttle-shutter" s'apparentent à l'oeuvre d'Antoine Schmitt. Cependant, seuls les mouvements horizontaux ont été privilégiés. Malgré une utilisation réduite des directions, ces deux dernières oeuvres s'avèrent particulièrement intéressantes. La fluidité des mouvements y est remarquable.

Au départ de "register", une photographie en noir et blanc légèrement floue et soignée, représentant un visage de type asiatique avec une entaille ou une cicatrice à l'oeil gauche, le refermant et donnant à ce visage une sensorialité subtile. Dès que la souris bouge, tout se met en mouvement. Sensiblement moins interactive ou moins (dé)ordonnée par nos mouvements que chez Schmitt, l'intention cinétique n'en reste pas moins scrupuleusement orientée. La beauté cinétique du jeu est toute concentrée dans la lente et fluide reconstitution du visage. Divisé en de nombreuses strates horizontales, le visage se remet en place dans un effet de miroitement aqueux, chaque strate ayant une direction horizontale et une impulsion différentes. Selon que votre curseur sera immobilisé à gauche, au centre ou à droite de l'écran interactif, l'image sera plus ou moins entière. Mais l'endroit où le curseur s'arrête n'a pas une très grande importance. La lenteur de la reconstitution et le flou de l'image font en sorte que la reconnaissance du visage apparaît à la toute fin. Il y a lieu de comparer cela à un éveil doucereux, dans lequel les objets reprennent une cohésion sans douleur. Un passage cinétique réussi entre le gribouillis et l'état photographique.

"shutlle-shutter" dispose aussi une horizontalité fluide. Des formes géométriques passent l'une dans l'autre et provoquent un changement d'images. Les vitesses de défilement et les directions gauche-droite de ces formes dépendent de la distance du curseur par rapport à un centre virtuel. L'impact de cette oeuvre, malgré sa beauté, demeure moins accompli que "register".

"focus" et "annotator" jouent, pour leur part, avec du texte. Un texte dans le premier et nos textes dans le second. Nous insisterons sur "annotator" car il est plus directement concerné par cette idée (obsessive me direz-vous) du gribouillis.

Beth Stryker et Sawad Brooks ont produit des images photographiques qui ont un caractère cinématographique. Elles ont une présence, une histoire, une intrigue contextuelle, picturale ou spatiale, un flou narratif en somme. Seize images, seize titres en hyperliens qui, chacun, ouvrent une image de dimension moyenne sur laquelle il est permis d'intervenir (l'interaction a ici une importance particulière).

Parmi celles-ci "gloom", qui signifie mélancolie, présente la photographie d'un train arrêté en gare, avec quelques badauds attendant on ne sait quoi, il fait nuit, le train est vert et quelques lumières électriques dévoilent de petits espaces sur le quai. Le jeu consiste à superposer du texte à cette image. Vous avez un choix de cinq couleurs et cinq tailles de police. Deux autres boutons: l'un portant la lerttre S pour sauvegarder et l'autre un L pour liste. Avant même d'intervenir vous avez donc le loisir de voir ce que d'autres personnes ont créé et-ou écrit en appelant la liste des interventions sur cette image. Il s'agit d'une liste chiffrée de 00000 à 00025 si, par exemple, 25 interventions ont été sauvegardées (toujours à partir de la même image). Une fois la liste appelée, il n'y a qu'à cliquer sur un chiffre qui, à son tour, ouvrira le fichier contenant les interventions associées au numéro choisi.

Bien concrètement, le 00025 de "gloom" contient trois de mes interventions dont une que vous repérerez facilement si le coeur vous en dit. D'autres images portent les noms de "bangkok market", "red light", "candles", etc. Mais, me direz-vous, il s'agit d'une forme de graffiti, sans plus. Là où ça devient intéressant, c'est que chaque intervention (sur une même image), occupe un espace temporel distinct. Donc, plus il y a d'interventions, plus l'alternance apparition-disparition de chacune des inscriptions textuelles se fait rapidement. Les mots apparaitront très furtivement, seront à peine lisibles ou carrément illisibles, selon les couleurs et les tailles choisies. Un mot seul, par contre, ne bouge pas.

Ça ressemblera parfois à une suite ininterrompue de néons frénétiques, endiablés. Un moyen de palier à ce brouillage, si on le désire, consiste à fixer un seul mot à la fois, jusqu'à ce votre cerveau réussisse à le décoder par associations fragmentaires cumulatives.

Qui plus est, une fois votre intervention sauvegardée (pour cela vous devez cliquer sur S), elle n'est pas fixée pour l'éternité, car n'importe qui pourra, à tout moment, y ajouter une autre intervention, effaçant quelque peu la vôtre en augmentant la fugacité du temps de lecture.

Ce jeu me plaît, j'y vais régulièrement. Ne ressemble-t-il pas, d'ailleurs, au jeu du critique qui superpose les mots aux oeuvres?

Un dernier mot sur "Focus", tout le contraire de ce qui précède. La lecture y est très lente, si lente que la noirceur vous étreint littéralement. Cette oeuvre fait aussi partie du mouvement gribouillis, je vous invite à la découvrir, votre cerveau perceptuel y agira bien autrement que prévu. Voilà! Vous étiez avisés, il n'y en a que pour le gribouillis dans cet article.

Bnone letcure !?

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