archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Présentation du cédérom Liquidation, un photoroman nouveau genre

Pierre Robert, Eva Quintas et Michel Lefebvre

section critiques

Le cédérom Liquidation recevait, dans le cadre du Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal (FCMM), le prix Téléfilm Canada dans la catégorie Nouveaux médias. Liquidation a été réalisé par Eva Quintas et Michel Lefebvre (la version Web). Les réalisateurs de ce cédérom répondent à quelques unes de nos questions relativement à la pratique artistique et littéraire du photoroman numérique. Un genre dans lequel ils excellent.

Le photoroman est un art somme toute banal, mais lorsque l'interactivité contamine sa structure linéaire et prévisible, la narration occupe alors un nouvel espace conceptuel. Outre l'histoire et sa fin inéluctable, outre les randonnées dans les rues sombres de la ville, les automobiles agressives, les bons et les méchants, le drame sanglant, l'amour déchu et le prétexte de la découverte scientifique, Liquidation ouvre la voie, à travers sa programmation logicielle, à l'analyse du récit dans son déroulement temporel, et cela nous apparaît fort intéressant et très prometteur en terme d'application.

En effet, le cédérom permet de choisir la durée du récit, sur une registre allant, dans ce cas-ci, de 15 minutes à 2 heures. On devine alors l'intérêt de ce photoroman nouveau genre, car on sait qu'il existe maintenant (entre autres possibilités) des livres électroniques, ces derniers pourront être utilisés dans les transports en commun par exemple, question de passer le temps sans la compagnie de nos concitoyens (trop souvent aliénés). Et voilà que, selon la durée de votre trajet, vous serez en mesure de parcourir le récit dans les temps qui vous conviennent. Le temps, ce dernier rempart à notre pleine liberté culturelle, vient de s'écrouler. Peut-être insatisfait de ce récit trop court?, vous pourrez y revenir plus longuement à un autre moment afin de déceler et savourer les subtilités et les nuances des personnages et de l'action. Un jeu multimédiatique qui vaut d'être expérimenté verticalement et horizontalement pour le plaisir de la découverte du développement narratif. Liquidation devrait arriver sur le marché bientôt. Dans leurs réponses, les deux auteurs nous dévoilent tous les aspects et les détours de cette captivante aventure, tant du point de vue de leur démarche que par rapport à la conception logicielle. À lire.

Archée reproduit ici le prologue du cédérom Liquidation signée par Eva Quintas et Michel Lefebvre: 

PROLOGUE DU PHOTOROMAN LIQUIDATION

LIQUIDATION UNE OEUVRE PLURIMÉDIA ?

Cédérom - Internet - Radio - Livre
Drôle de genre que le photoroman, avouons-le!
Avec humour et poésie, les auteurs se réapproprient les genres populaires du photoroman et du roman policier en utilisant la parodie et les scènes de genre. Leur thématique se veut aussi un constat de société, un regard mi-critique, mi-amusé sur nos villes où on en finit plus de liquider ce qui a été accumulé.

UNE LIQUIDATION?

Liquidation repose autant sur l'idée que l'acte de liquider : liquidation d'objets, liquidation de dettes, liquidation d'entreprises, liquidation d'acquis sociaux et même... liquidation de corps. Ce contexte appelle toutefois son contraire, celui de l'accumulation. Ainsi le monde que nous observons et que nous dépeignons est actuel, la ville est en faillite, la dette est internationale, mais les individus, dans leur tentative de maîtriser le monde, continuent à cumuler, à classer, à collectionner... jusqu'au délire.

À Montréal, il existe une coutume particulière, une institution de la ville même : le bazar, ou vente de garage, équivalent domestique des marchés aux puces européens. En septembre 1993, en préparation d'un déménagement, nous avons nous-mêmes organisé une liquidation, un gros bazar étalé sur trois
jours et animé d'interventions artistiques. Cet événement, intitulé Sous le manteau liquide tout son stock, est devenu l'élément déclencheur du photoroman.

UN PHOTOROMAN

Notre objectif premier était de réaliser un photoroman imprimé, entre le livre d'art et la bande dessinée littéraire européenne. Notre défi à ce moment était de travailler avec une structure traditionnelle de mise en forme d'un récit en y intégrant une dimension contemporaine issue de nos pratiques artistiques respectives : la poésie et la photographie d'auteur, centrées elles sur l'association d'images et non sur la narrativité.

Dans un premier temps, le processus de création a suivi une démarche exploratoire et non-linéaire, sans scénario fermé. L'intérêt de la photographe était d'accumuler en images une grande banque de situations et d'ambiances autour de la thématique donnée. Parallèlement, l'écrivain expérimentait un nouvel outil d'écriture, La Calembredaine, un logiciel de poésie combinatoire développé par la linguiste Myriam Cliche et le programmeur Alain Bergeron.

LA CALEMBREDAINE

Ainsi, tous les objets mis en vente lors du bazar initial ont été recensés et répertoriés dans un inventaire littéraire. Ces mots ou groupes de mots, 6 000 au total, ont ensuite été reportés dans La Calembredaine. Ce logiciel crée des phrases complexes d'une façon aléatoire selon le vocabulaire qui le nourrit. Il peut ainsi composer 1 000 livres différents de 40 pages chacun.

Au printemps 1994, nous avons imprimé 150 des 1 000 livres que La Calembredaine a composés. Quelques milliers de phrases ont alors été extraites puis réécrites dans le sens d'une certaine logique dramatique.
Nous avons ensuite adopté une démarche plus cinématographique, avec scénarisation, casting et mises en scènes. Finalement, ces livres sont devenus actants dans le photoroman et l'écriture de ce scénario pullule
d'expressions puisées dans cette banque de phrases.

LE JEU DU HASARD

Les histoires multiples amorcées durant le processus de scénarisation appelaient tout naturellement un développement arborescent. Séduits par le jeu du hasard de La Calembredaine, nous avons choisi d'intégrer cette folie de la combinaison fortuite à l'intérieur même du processus narratif de l'histoire.

Dans la foulée de ses travaux antérieurs en composition aléatoire et perpétuelle de textes, le programmeur Alain Bergeron, des Produits logiques LopLop, a développé une grammaire générative appliquée au déroulement scénique de l'histoire. Les choix aléatoires sont balisés par cette grammaire qui aiguille le logiciel dans la génération de l'ouvrage.

En fonction des paramètres établis par les auteurs, puis par l'usager, le logiciel procède à des millions de choix au niveau de l'ordre des séquences, puis parmi les 1 500 photos et les milliers de phrases et
segments de phrases qui constituent la version intégrale de l'oeuvre.

L'ensemble de ce contenu peut maintenant se prêter à de multiples versions et à plusieurs médias, d'où l'appellation "plurimédia".

Michel Lefebvre et Eva Quintas

 

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Pierre Robert - 11/1999 La photographe Eva Quintas répond à nos questions

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).