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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Corps – inachevé, incomplet, inhabité dans l’ère du numérique

Miguel Almiron

section critiques

Totalité inaboutie. Tel apparaît le corps au cours des multiples recherches que l’Art lui a consacrées et lui consacre encore pour le définir. Il a été peint, représenté, simulé, façonné, sculpté, dessiné, converti en matière première comme dans certaines religions où il devient « corp-pré-texte » à la réflexion sur la conscience humaine. Lui-même se prête à toutes les identifications et aux spéculations les plus diverses sans jamais dévoiler la totalité de son mystère. Dans une continuité intemporelle il s’expose et prend le risque de dévoiler ses misères et ses richesses, notamment spirituelles. Incomplétude de ce corps, qu’à nouveau aujourd’hui, les artistes affrontent en utilisant les nouvelles technologies de l’ère numérique.

Digitalisé, numérisé, ausculté, détourné, augmenté, « prothèsé » pourrait-on dire, désacralisé, ce nouveau corps se dessine dans une dimension inédite, entre le réel et le virtuel. Corps simulacre ? On peut s’interroger sur l‘identité de cet « écorché », sans chair ni peau. La peau, enveloppe protectrice, révélatrice du « moi », passeur des sensations, miroir de l’histoire et des rides du temps, « le plus profond de l’être » comme dit Paul Valery, témoin de l’identité spécifique de l’Homme. Par ailleurs, si le corps est conscience de soi par rapport à l’Autre dans le monde que nous habitons, qu’en sera-t-il de celle-ci dans l’univers virtuel ?

Le cyberspace peut-il être défini comme « intervalle », « interstice », « lieu de métamorphose » ? Il est aujourd’hui, l’objet de multiples tentatives de définitions et les interrogations qu’il suscite portent inéluctablement sur l’identité et la place qu’aura le corps numérique dans les nouveaux habitacles virtuelles.

Les paragraphes suivants ne réalisent pas une analyse approfondie de ce nouveau corps, néanmoins ils mettent en évidence les diverses manifestations artistiques et scientifiques qui évoquent sa transcendance dans le nouvel univers qu’est le cyberespace. Il y développe ses ressources dans le cadre d’un conception nouvelle de l’habitacle ; un lieu où sa présence reste immergée dans une représentation fictive au moyen de prothèses électroniques, vecteurs de communication et de « présence » dans les lieux lointains – corps en extension, au sens philosophique du terme.

Corps-images 

Eva Wohlgemuth - BodyScan(IN/OUT)

The Visible Man Project 1, l’un des premiers projets réalisés autour du corps numérique, nous interpelle et exige de nous une rationalisation délaissant le sensible, nous amène à nous interroger sur la vie et la mort, l’intelligence et le sentiment. Il bouscule et dépasse notre conception de la création et nous propose l’ « Adam Numérique », l’histoire d’un homme condamné à mort dans le Texas dont le corps, après son exécution a été congelé et coupé en 1878 morceaux qui ont été digitalisés et ensuite stockés sur Internet et CD-Rom 2.

Loin de ce « sacrifice rituel et fondateur d’une classe de corps numérique classé "bon" dans le réseau » l’œuvre d’Eva Wohlgemuth Bodyscan 3 propose d’habiter et d’explorer un corps numérique dans le cyberespace. L'artiste a digitalisé son corps, à l’aide d’un scanner 3D (Cyberware) et l’a converti en une architecture navigable, à travers le VRML ( Virtual Reality Markup Languaje ).

Pendant l’exposition du ZKM, "Der Anagrammatishe Korper", on pouvait voir une série de sculptures produites en stéréo-litographies, à côté d’un livre qui contenait des pages couvertes de chiffes numériques, représentant la topologie de son corps ou de son double (conscience et présence de son propre corps). Un livre qui nous ramène à sa lecture et nous donne le loisir de prononcer les mots à chaque "centimètre" du corps d’une Ève numérique.

Body Without Organs 4, est une autre recherche créative qui place le corps comme sujet constructeur de lui-même, œuvre participative et métaphorique, proposant une reformulation du corps à la façon du "cadavre exquis" surréaliste. Les internautes peuvent connecter leurs caméras de vidéo et filmer une partie de leur corps. Ils construisent ainsi l’origine d’un corps hybride et fragmenté, représentation d’un nouvel être mutant, quasi-réel, un avatar collectif.

Bodies Incorporated

L’œuvre Bodies Incorporated 5, présentée également à l’exposition du ZKM, fait référence à la création d’avatars, partant d’une réflexion sur ces êtres qui déambulent dans l’espace cybernétique. Des êtres qui peuvent être construits à travers un programme VRML, générateur du corps hybride, grâce au choix de membres corporels, de l’âge, du sexe, et de la texture de leur peau. Ces êtres mutants, peuvent habiter et communiquer en différentes strates de l’univers (le Limbe, la Nécropole, et le Showplace). Chacune de ces zones sont pour l’internaute-créateur un espace de choix de vie et de mort pour l’avatar.

Corps-présences  

Refiguratión Self-Hibridatión, Orlan

Refiguratión Self-Hibridatión, Orlan

Si la représentation cybernétique s’est substituée au corps, celui-ci peut cependant s’étendre à travers elle. Dans l’oeuvre de Sterlac, le réseau permet une extension sensible du corps. En Ping Body 6, par exemple, performance réalisée à Sidney en 1996, l’artiste est directement connecté à l’activité du Réseau, par l’intermédiaire de capteurs placés sur son corps, substituant celui-ci à son propre système nerveux. Dans d’autres performances, l’artiste montre que le corps peut être approché par des corps collectifs et s’accoupler à eux. De la même façon un corps collectif est créé dans la série Refiguratión Self-Hibridatión, où l’artiste française Orlan se sert du réseau pour établir et recréer un corps en génération (expérience réalisé dans un processus en temps différé, grâce à la communication par l’e-mail entre Orlan et son collaborateur, P. Zolive). Les transformations successives de son visage en standard de beauté des diverses civilisations (précolombiennes), peuvent être décrites comme celles d’un mutant, d’un être intermédiaire, d’un corps chargé de les représenter pendant les successifs échanges dans le cyberespace. Le corps existe non seulement dans sa simulation, mais également dans sa présence.

Telegarden - Ken Golberg

Telegarden de Ken Golberg 7 est un exemple de cette dualité de présence virtuelle, qu’est la Téléprésence. On peut dire que celle-ci est une projection de l’image du corps, mais les systèmes de réalité virtuelle fournissent d’avantage encore une quasi présence ; car à travers des clones (robots virtuels), nos parvenons à transmettre notre gestuelle. C’est l’interaction qui fait fonctionner ces mécanismes à distance. Phénomène étrange, exigeant du corps virtuel qui rend possible la sensation réelle. Ici le corps est ressenti comme absent afin d’expérimenter la sensation dans un autre point éloigné. En Telegarden, les internautes peuvent faire partie d’une communauté qui exerce une interaction dans l’espace physique au moyen d’un robot qui est commandé à distance, et qui invite à semer de graines et prendre soin des plantes d’un jardin éloigné.

À l’ère électronique le corps se prête donc à des nouvelles investigations. Mutant permanent, il se soumet à toutes les curiosités et métaphores. De la représentation simple au mystère de la Joconde, de la déconstruction d’un Picasso à la dissection numérique, du corps organique au cyborg, de l’humain au post-humain, il reste le « sujet transcendantal » de Kant. En introduction, nous avons souligné les questionnements artistiques, scientifique et étiques que soulèvent la fascination et l’interprétation du corps humain. Certes on peut arguer de la profanation du corps dans l’espace numérique et de l’atteinte à son intégrité. Mais affronter la complexité n’a jamais arrêté l’homme. Il utilise les moyens de son époque, il relève les défis, mû par le désir de posséder les clés pour pénétrer dans le mystère abyssal de la vie.


 

NOTE(S)

1 H.-O. PEITGEN The Complete Visible Human Data Collection, 1998, Springer-Verlag.

2 J.LAFON, M.ALMIRON, Arte en la Red (La transformación del cuerpo: del archivo al cálculo), http://www.fundacio.lacaixa.es/mediateca5anys/

3 http://thing.at/bodyscan

4 http://www.plexus.org/artlab/fpu_intro.html

5 http://www.bodiesinc.ucla.edu

6 http://www.stelarc.va.com.au/

7 K.GOLDBERG, J.SANTARROMANA, The TeleGarden, 1995, University of Southern California, 1996 ~ 1997, Ars Electronica Center. En ligne : http://telegarden.aec.at/

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Miguel Almiron est artiste et Maître  de Conférence à l’Université  de Paris-Est de Marne laVallée. Il est directeur de la Licence Etudes Visuelles, Mulitmédia et ArtsNumériques. Il mène une recherche théorique, technique et pratique, engageant une réflexion sur les possibilités d’exprimer le sensible du corps et de l’être humain à travers l’utilisation des nouvelles technologies liées aux outils informatiques.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).