archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


De l’ambiguïté de « Körperwelten » à la leçon d’anatomie de « Our body, à corps ouvert »

Mathilde Tassel

section cyberculture

« Our body, à corps ouvert » une première en France, retour sur l’exposition.

Du 28 mai au 26 octobre 2008 se tenait à la sucrière de Lyon, l’exposition « Our body, à corps ouvert » 1. Cette exposition est une « exposition scientifique et didactique sur le corps humain » 2, nous pouvons nous demander alors dans quelle mesure une telle présentation peut à voir avec l’art ? En effet, il s’agit de la présentation de corps humains plastinés, et non de fac-similés, dans des postures variées. Or, cette exposition revendique, outre un aspect pédagogique, un aspect artistique. C’est ce dernier critère qui a retenu notre attention.

Si nous avons rédigé cet article aussi tardivement, c’est pour avoir récolté un certain nombre d’articles et de réactions face à cette exposition. En effet, première exposition de ce genre en France, « Our body, à corps ouvert » a le scandale présent mais modeste. Si la Cité des sciences de la Villette de Paris a émis un avis défavorable pour recevoir cette exposition 3, la Sucrière de Lyon l’a acceptée car l’exposition devient une exposition organisée par le secteur privé. L’argument majeur du refus de la Cité des sciences fut une priorité de programmation différente qui devait « mieux coller à la réalité ». Ce qui est surtout reproché à cette exposition c’est d’exposer d’authentiques corps humains.

Les corps de « Our body, à corps ouvert » viennent de l’« Anatomical sciences and technologies Foundations » de Hong Kong. Son président Dr Enhua Yu assure que les corps sont d’origine légale. Les corps ont été donnés à des fins anatomiques et d’exposition. On se souvient du scandale soulevé par la provenance douteuse de certains corps lors de l’exposition « Körperwelten » organisée par Gunther Von Hagens. Nous reviendrons sur son parcours et celui de son exposition ultérieurement .

L’organisateur Pascal Bernardin, président d’Encore Production, en est le metteur en scène, dès les années 70, il produit des groupes de musique. Son palmarès est prestigieux de Bob Marley à U2. Non seulement, Pascal Bernardin est un homme de spectacle, mais encore plus un homme de spectacles à succès puisqu’il est à l’origine du spectacle Lord of the Dance en France et de la comédie musicale tirée du film Bagdad café 4. Nouveau défi ou recette garantie pour « Our Body, à corps ouvert » ? L’idée d’importer cette exposition en France lui serait venue de la visite qu’il a fait de cette dernière à Orlando. De l’intérêt de l’organisateur pour le sujet nous ne savons rien, en revanche il semble que l’exposition fait recette puisqu’elle est largement prolongée (initialement elle devait se terminer à la fin de l’été) et que les prix sont d’ailleurs élevés pour une exposition qui se veut ouverte au plus grand nombre en vulgarisant l’anatomie (15,50 euros pour un adulte, 42 euros pour le forfait famille deux adultes, deux enfants et 13,50 euros pour un étudiant). Ironie de l’organisateur, l’entrée est gratuite pour les moins de trois ans. Sans aller plus avant, le côté « grand public » se limite déjà à la caisse et l’on a l’impression qu’il gère cette exposition comme n’importe quel spectacle à succès.

Le dossier de presse met pourtant l’accent sur le projet pédagogique. L’anatomie n’est plus alors réservée aux seuls étudiants en médecine. Des plaquettes et vidéos présentent le fonctionnement sain et pathologique du corps humain. L’exposition s’organise en six salles, chacune d’elle illustre un des systèmes du corps humain comme le fonctionnement neuronal, le système musculo-squelettique ou bien le système digestif. Un plastinat sur un vélo illustre le fonctionnement des membres inférieurs, un autre tirant à l’arc celui des membres supérieurs. Si nous n’avions pas pris connaissance du dossier de presse, nous n’aurions pas perçu la dimension « artistique » de cette belle exposition. En effet, la mise en scène des plastinats sobre et élégante nous plonge dans une atmosphère de quiétude. Les lumières douces effleurent les plastinats et des vidéos telles les diapositives du PCEM 5 ponctuent une douce obscurité favorable à la concentration. Les visiteurs déambulent entre les plaquettes et les plastinats mettant ainsi à l’épreuve leurs connaissances nouvelles sur la place de tel ou tel organe. Ce qui faisait polémique, il y a 13 ans, avec la première exposition « Körperwelten » de Gunther von Hagens ne semble plus d’actualité 6. Des plastinats emblématiques seul Le joueur d’échec est encore là et encore sans que le nom de von Hagens apparaisse. Fi des plantes vertes, du Joueur de basket, du Cavalier et sa monture ou de l’écorché qui tenait sa peau comme dans le traité d’anatomie d’André Vesale 7. Nous nous demandons alors où réside la fameuse ambiguïté artistique qui fit le succès de « Körperwelten » et même ou se trouve l’aspect artistique mentionné dans le dossier de presse. Serait-ce la scénographie ? Pas selon nous, elle est tellement réussie qu’elle se fait oublier au profit des objets présentés, ce qui nous semble être par ailleurs un critère de réussite pour une exposition. Comme nous l’avons déjà dit, cette exposition tourne depuis plus de dix ans. Si le nom de son créateur n’apparaît plus aujourd’hui dans certaines expositions de plastinats, il n’en n’était pas de même quand le « show des plastinats » a commencé.

Des corps humains « plastinés » et exposés 

Le travail de Gunther von Hagens se trouve à la limite du champ de sa propre discipline scientifique qu’est l’anatomie. Ses travaux, notamment par leur mise en scène provocante, jouent sur l’ambiguïté avec l’art. Aussi, son travail suscite la polémique tant du côté de la science que du côté de l’art. Nous tenons à préciser que Gunther von Hagens a fait l’objet de plusieurs scandales tant au niveau de l’exposition des « plastinats » que de la manière douteuse dont il se procure certains d’entre eux 8. Aussi, si nous traitons cette pratique, c’est uniquement par ce qu’il pose à l’art autant qu’à la science des questions intéressantes. En aucun cas il ne s’agit de faire l’apologie ou de cautionner ce type de pratiques.

Gunther Von Hagens est né en 1945 en Allemagne de l’Est. Il était professeur de médecine légale et anatomiste à l’université de Heidelberg avant de fonder sa propre société qui commercialise des polymères et tout ce dont qui est nécessaire à la plastination des corps principalement humains après dissection. Dès 1995, il crée la polémique avec l’exposition « Körperwelten » 9. Cette exposition itinérante (Japon, Allemagne, Autriche, Belgique, Suisse, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Canada) présente des corps humains plastinés. Le professeur von Hagens met au point à la fin des années 70 10 un procédé révolutionnaire de conservation des cadavres : la « plastination ». Ce néologisme désigne le procédé par lequel on remplace l’eau et les substances adipeuses des cellules organiques par un polymère proche du silicone ou par de la résine époxy 11. Une fois préparés, les cadavres sont propres, secs et imputrescibles. Ils peuvent être manipulés sans mesure d’hygiène particulière. Ce procédé breveté à la fin des années 70 a permis et permet toujours la formation d’étudiants en médecine car, ces « vrais » corps étaient d’abord employés à des fins didactiques. Si le procédé et l’usage qui en est fait au sein des universités ne choquent personne, il n’en est pas de même lors de l’exposition publique de ces plastinats.

Ces « plastinats » sont mis en scène et expriment un mouvement ou un élan stoppé par la mort. Ils peuvent être considérés comme de véritables sculptures. Certes, ce sont des corps d’êtres humains qui sont ainsi exposés. Si l’artiste Orlanmet en scène ses propres opérations chirurgicales, il s‘agit d’une artiste qui revendique ces opérations comme relevant de sa propre pratique artistique. Dans le cas présent, c’est le positionnement même de Gunther von Hagens qui pose problème au-delà d’éventuelles réminiscences sur les expériences sur prisonniers pendant la dernière guerre mondiale, il ne se positionne pas en tant qu’artiste et plasticien. Il donne à voir un travail qui a pour objet premier la pédagogie. Toutefois, il utilise une « monstration » propre à l’art : l’exposition avec un titrage des oeuvres. Ce qui est exposé peut être considéré, par le public au moins, comme des statues. Alors, avons-nous à faire à une exposition d’art contemporain ou une exposition de type musée d’histoire naturelle ? Là encore, von Hagens joue l’ambiguïté en exposant partout où il peut être reçu. Le cadre d’exposition peut souvent orienter ou bien cautionner la nature de ce qui est présenté, mais, dans ce cas-là, la multiplicité des institutions qui accueillent l’exposition ne permet pas de définir la nature de l’œuvre..

« Concernant (...) Körperwelten (...) dans quel type d’institutions (l’œuvre) a-t-elle été présentée ? Jusqu’à présent, elles ont été exposées dans des étages inhabités de gratte-ciel (Osaka et Yokohama), dans des musées (Fukoka, et Mannheim), dans des foires (Vienne et Bâle), sur des places de marché (Cologne) et à l’intérieur de la poste d’une gare (Berlin). Les sites d’exposition n’ont pas nécessairement une vocation scientifique. Ce qui importe, c’est que ce soit un lieu public, où le commun des mortels aime à se rendre, et où il recueille habituellement des informations. C’est pourquoi halles de foire et places de marché conviennent parfaitement : d’ailleurs à la Renaissance, on y pratiquait publiquement des dissections. (...) » 12

Quel est le statut de l’œuvre ? 

En effet, quel statut accorder à ce genre d’œuvre  ? C’est l’une des questions au cœur du débat. S’agit-il d’instruire le public ou de proposer une nouvelle forme d’art ? Si le débat est ouvert c’est parce que l’exposition est relayée par les médias. Or, que ce soit dans des revues spécialisées en art ou en science, chacun prend parti. Si les revues d’art s’emparent du sujet, c’est que ces expositions de plastinats aurait à voir avec l’art ? Pourtant Gunther Von Hagens s’en défend. « Je me suis fortement insurgé quand on parlait d’œuvres d’art à propos de mes « plastinats ». Je suis indubitablement du côté de la science, pas du côté de l’art (.../...) Je suis un scientifique avant tout, inventeur d’une nouvelle technique qui permet une présentation esthétique de l’anatomie.(...). Ils (les plastinats) doivent être si beau et si fascinants que personne ne puisse en être choqué. » 13.

L’ambiguïté du propos réside dans la volonté de se présenter comme scientifique et avoir la prétention de faire naître une nouvelle vision esthétique de l’anatomie. Mais, est-ce encore seulement de la science quand la notion esthétique entre en jeu ? Il semblerait qu’il y ait néanmoins un glissement d’une sphère à l’autre et ce pour plusieurs raisons. Ainsi, les corps plastinés sont exposés au public non pas de manière statique et hiératique avec un titre et un cartel explicatif, mais font l’objet d’une mise en scène. Ils sont figés pour l’éternité dans des postures parfois triviales, ainsi un Joueur d’échec côtoie un Cavalier et sa monture ou un Danseur. Certains sont mis sous verre lors de grandes affluences. Mais, plus généralement, les plastinats sont à proximité du public et des plantes vertes. Contrairement à une exposition d’art, il est ici permis de toucher 14. Si certains plastinats peuvent faire penser à des planches anatomiques « grandeur nature », la plupart empruntent aux poses académiques de dessin et de sculpture. Aussi, trouve-t-on, par exemple, une allusion à Fragonard 15 qui, au XVIIIème siècle, présentait un écorché tel le « Cavalier et sa monture » de von Hagens. Von Hagens a donc délibérément opéré un choix de mise en scène esthétique qui est référencé du point de vue historique et artistique. Cette mise en scène qui, pour la plupart d’entre nous, est jugée macabre, s’inscrit aussi dans la tradition de l’exposition de cires anatomiques. Il ne s’agissait pas nécessairement à l’époque de l’exposition de cadavres momifiés mais le plus souvent de l’exposition de cires anatomiques à taille réelle représentant l’intérieur et l’extérieur du corps humain comme au Musée de la Specola de Florence 16, ces cires sont elles aussi mises en scène.

Dans la tradition des artistes au service de la science ? 

En effet, depuis le XVème siècle, artistes et médecins pratiquent la dissection afin de connaître l’anatomie, mais seuls les artistes sont capables d’en rendre compte par l’image. Ainsi, ils font le lien entre art et science en collaborant à la diffusion du savoir de leur époque. Cette compétence technique de l’art au service de la science perdure et se développe. À partir du XVIIIème siècle, les artistes qui ont découvert et poussé la technique de la céroplastie travaillent pour le compte de scientifiques. Ce travail se fait en équipe, les artistes réalisent des cires anatomiques à vocation didactique et les scientifiques en vérifient l’exactitude. Il est alors plus facile d’étudier l’anatomie sur des corps de cires que sur des cadavres dont il est difficile d’assurer la conservation. Mais ces objets ne sont pas que des simples outils de travail réservés à ceux qui étudient. Ils sont aussi exposés. L’exposition, dès le XVIIIème siècle, de ces cires a pour but d’instruire le visiteur, le non-spécialiste 17. Pourtant « tandis que les experts (...) sont impressionnés par la perfection scientifique des objets exposés, la plupart des visiteurs s’intéressent surtout à leur côté artistique, car ils sont malgré toute leur rigueur scientifique et leur vocation didactique, de véritables oeuvres d’art. » 18. De plus, ces objets, accompagnés de leur cartel descriptif, sont mis en valeur par des tissus et des coffres en bois très travaillés. Ces « objets » ont donc une double finalité : instruire et susciter le plaisir esthétique. Il y a donc, dès l’origine de ces expositions, une relation étroite entre connaissance et plaisir esthétique. Gunther von Hagens ne fait, quelque part, que reprendre cette tradition et cette mise en scène. Mais ce mode de connaissance de l’anatomie étant devenu obsolète, sa réintroduction étonne car il faut remonter deux siècles plus tôt pour en retrouver l’origine. Il n’y a pas eu de tradition suivie de ce type d’exposition. En effet, dès la découverte de la photographie et des rayons x au XIXème siècle, c’est une imagerie médicale factuelle qui se développe grâce à la technique, les artistes ne sont plus utiles dans ce domaine.

« Our body, à corps ouvert », la pédagogie grand public

Si de même qu’à travers « Körperwelten » nous cherchons encore le caractère « artistique » de l’exposition « Our body, à corps ouvert », nous ne doutons pas de son caractère pédagogique. En effet, comme nous l’avons déjà dit cet objectif est largement atteint.

Lors de notre visite, nous avons rapidement discuté avec plusieurs visiteurs pour connaître le but de leur venue. La réponse la plus fréquente fût « pour voir ». Pulsion scopique ou désir de connaissance réel ? De cela nous ne pouvons débattre. En revanche, l’une des critiques récurrente envers cette exposition est celle relative à « un voyeurisme macabre ». C’est ce même voyeurisme de la mort qui fût la raison de la fermeture de la morgue de l’île St Louis à Paris au XIXème siècle. En effet, le plaisir apparemment éprouvé par certaines personnes face à l’exposition de cadavres est sans nul doute pathologique. Mais dans le cas présent où placer la frontière entre voyeurisme et « pédagogie » ? Il semble se dégager des différentes critiques que, tel l’Art, la présentation pédagogique du corps humain devrait relever de l’artefact. Alors que le recours au virtuel, à l’imagerie médicale et aux artefacts semble prévaloir dans le domaine scientifique, c’est une incarnation et une présentation du vivant modifié ou non qui semble s’imposer dans une partie de l’art contemporain. À ce jeu des vases communicants aujourd’hui seule la « morale » est invoquée pour rejeter de telles monstrations. Si dans une certaine mesure il faut voir pour savoir, et que « l’observation est mère de toute(s) science(s) » 19 on peut se demander qui a le droit d’avoir accès aux « documents d’origine ». Aux spécialistes l’accès au réel, aux autres la représentation ?

Une oeuvre artistique ?

Se pose alors la question de savoir quel statut accorder à de telles productions ? À partir du moment où elles sont exposées, elles sortent de ce qui peut être leur fonction première : des objets pédagogiques pour l’étude de l’anatomie. Pourtant, elles n’en atteignent pas moins le statut d’œuvre d’art même si d’une part leur « auteur » s’en défend et si d’autre part elles ne font pas l’objet d’une reconnaissance institutionnelle par le monde de l’art. En revanche, le travail de Gunther von Hagens fait l’objet de commentaires de la part de ceux qui s’intéressent à l’art. Ainsi, dans un ouvrage relatif à l’esthétique un paragraphe lui est consacré 20. Or, nous pensons que quand bien même le fait que Gunther von Hagens ne soit pas un artiste pour les raisons évoquées ci-dessus, la simple évocation de son travail dans un ouvrage qui fait référence en matière esthétique, justifie le fait que sa production pose à l’art de nouvelles questions. Si son travail ne remettait pas en cause l’idée que l’on se fait de l’art et plus particulièrement de l’art contemporain, aucun des acteurs de la sphère artistique ne se serait penché sur son travail.

Le principal reproche qui est fait à Gunther von Hagens par le corps scientifique est celui d’être sorti de la sphère scientifique. En effet, c’est une personnalité désormais très médiatique et médiatisée. Contrairement à « l’esprit de corps », il se présente comme un personnage singulier qui cultive sa propre image, image dont il est dit qu’elle doit beaucoup à Joseph Beuys. Il est parfois surnommé « Die Leiche Beuys », « le cadavre Beuys » par la presse allemande. Gunther von Hagens se présente toujours vêtu d’une une chemise blanche, d’un gilet noir et d’un chapeau feutre mou, noir lui aussi ; une présentation bien peu conventionnelle pour un scientifique. N’évoquerait-elle pas par contre délibérément une mode vestimentaire adoptée par un certain milieu artistique ? 21

La médiatisation à l’instar de certains mouvements artistiques 

De plus, la médiatisation et le scandale dont il est l’auteur n’est pas sans rappeler les pratique d’un certain art contemporain. La chaîne anglaise Chanel 4, conçue comme une antenne culturelle diffusait en "prime time" à deux mois d’intervalle : un artiste chinois anthropophage et une dissection réalisée en directe par von Hagens. Le taux d’audience est à son comble. Les deux protagonistes sont mis sur un pied d’égalité médiatique défiant la morale et les interdits. En effet, il est interdit de pratiquer des dissections publiques en Grande-Bretagne 22. À la suite de cette intervention, von Hagens est associé à un « art trash » 23 ou une nouvelle forme de « body-art extrême ». Si les performances des Actionnistes Viennois furent en leur temps l’objet de condamnations, elles passèrent à la postérité et à la reconnaissance historique grâce à leur statut et aux revendications artistiques de leurs auteurs 24. Gunther von Hagens trouve alors pour certains, écho dans cette tradition du body-art et de la performance. Il semble néanmoins refuser cette image d’artiste : « Je n’ai ni formation ni ambition artistique. Je désire simplement parvenir à une présentation parfaite destinée à faire comprendre que nous sommes des êtres fragiles (...). La plastination permet de donner vie à cette fascinante idée d’une symbiose entre l’art et l’anatomie. Elle arrête la décomposition (...) si parfaitement que l’anatomie humaine conserve son esthétique intrinsèque » 25. Pourtant son propos est ambigu. En effet, Gunther von Hagens refuse a priori d’avoir à faire à l’art et se présente comme scientifique et vulgarisateur mais il utilise un certain nombre des canons de l’art. L’exposition a pour but de briser le tabou de la connaissance de la « caste des médecins » 26, elle se veut avant tout autre chose didactique. Pourtant von Hagens joue avec un certain nombre de codes qui sont propres à l’art contemporain :

- Il met en avant son nom propre, par opposition au « nous » de la communauté scientifique.

- Il cultive son image médiatique et se soumet à toutes sortes de reportages, interventions... par opposition à la discrétion habituelle des chercheurs.

- Il expose et met en scène des objets qui n’ont pas de vocation artistique.

- Il introduit la fonction critique et publique au sein d’un groupe qui n’en n’a pas l’habitude.

- Il tient un discours ambivalent en introduisant la notion esthétique dans son travail tout en refusant d’être rattaché à la sphère de l’art contemporain...

La dimension esthétique au service de la pédagogie 

« J’accepte que mon corps plastiné soit utilisé pour l’éducation du public et que, pour cette raison, il soit exposé en public (dans un musée par exemple). »

« J’accepte que mon corps soit utilisé pour créer une oeuvre d’art anatomique » 27

Après près de 10 ans de discours ambigu sur la nature des objets présentés, Gunther von Hagens, s’en sort par une parade. De l’ambiguïté d’un propos entre art et science, le « Docteur la mort » comme il est surnommé dans son pays, a élaboré un projet très clair ou la dimension artistique se met au service d’un objectif pédagogique grand public. S’il pouvait lui être reproché d’osciller entre deux champs disciplinaires en termes d’identité, il vient de trouver la solution : finaliser l’art au service de son projet. En effet, certains mettent l’accent sur la nécessaire mise en scène des plastinats dans la mesure où s’ils étaient présentés comme tel, le public ne se déplacerait pas 28. Il faut d’une part rendre le projet attractif par une esthétique particulière et d’autre part cette mise en forme doit aussi servir la pédagogie du propos. Ce qui est notable depuis 2005, c’est que l’accent est mis sur une pédagogie « pour tous », cette fois von Hagens assume et met en avant son inscription dans la lignée art et science cf. infra, et ce a tel point que « Körperwelten 4 » est annoncée comme renouant avec la tradition de la Renaissance. Il ne semble alors qu’il n’y ait plus autant d’ambiguïté que cela puisque de plus en plus von Hagens assume la double nature (objet d’art et de science) de ses plastinats « Je crois que les corps (...) plastinés ont leur place dans les musées en tant qu’objet artistique et scientifique. » 29 Double revendication qui se retrouve aussi bien dans les formulaires de dons de corps que dans les entrevues que Gunther von Hagens recommence à donner.

« Exigez l’original » 

Quelle différence y a-t-il entre « Körperwelten » (Body Worlds) et « Our body, à corps ouvert » ? Rien pour ceux qui ont pu voir les deux expositions et pourtant la deuxième serrait une pâle copie de la première. Pourtant bien que la « Körperwelten team » s’en défende, depuis avril 2008 30, il n’en reste pas moins vrai que l’exposition « Our body, à corps ouvert » est une copie conforme de « Körperwelten » tant dans son procédé de monstration que dans les objectifs artistiques et pédagogiques affichés. Si cette petite controverse est anecdotique ce qui nous intéresse est la relation entre l’original et la « copie ».

La prévalence des images et l’utilisation massive des NTIC dans nos sociétés nous pousse à repenser d’une part le rapport au réel et d’autre par le rapport au corps. Si les nombreuses réalités virtuelles poussent de plus en plus de personnes à forger leur double virtuel afin d’exister sur le réseau, ce double est une projection de soi plus ou moins fantasmée, plus ou moins conforme à la réalité. La représentation de  corps virtuel est soit très conforme aux canons de beauté soit complètement remodelé, hybridé (de la chimère au cyborg etc.). Les « réalités virtuelles » cet oxymore pourrait être en fait un nouvel espace où se mêlent des éléments du concret et un ensemble de projections ; vrai et faux, réel et imaginaire s’imbriquant pour former un nouvel espace : une réalité virtuelle. Le corps physique se prolonge et mue à travers l’ordinateur. Cette expérience quasi quotidienne de confrontation entre la réalité physique et virtuelle influence sensiblement l’image que nous avons de notre corps physique. Les plastinats s’inscrivent eux-mêmes dans ce nouveau rapport que nous avons au corps. Les corps sont authentiques mais tellement modifiés qu’il est nécessaire de préciser la nature de ces corps. Plusieurs visiteurs affirment que sans explication, ils auraient pris les plastinats pour des mannequins en plastique. Il y a un va et vient entre le concret et l’abstrait, le réel et sa représentation. Si les plastinats sont à l’opposé d’une représentation du corps désincarné, l’utilisation d’une esthétique commune à bons nombres de vecteurs de l’information tend à uniformiser, lisser le « matériau » d’origine. De surcroît les plastinats sont au cœur d’une installation (vidéos et cartels) ce qui oblige le visiteur à faire des allers-retours entre un réel très modifié et sa représentation visuelle et virtuelle, projetée sur les murs. L’unité esthétique met le spectateur au sein d’un dispositif cohérent où la différenciation entre l’original et sa représentation se brouille au profit du discours.

Gunther von Hagens et l’utilisation des nouvelles technologies médiatiques 

Gunther von Hagens a depuis quelque temps monté un système de communication bien rodé autour de ses expositions. En effet, le seul site officiel qui existe est celui-ci : www.bodyworlds.com. Ce site Internet présente les tenants et aboutissants de son projet. Les grandes rubriques de la page d’accueil sont les suivantes : avant-propos, expositions, don de corps, la plastination, Gunther von Hagens (sa biographie), l’institut pour la plastination, presse et boutiques. Le site est une véritable interface entre les différents aspects du projet. De laboratoires universitaires à la société privée, Gunther von Hagens semble avoir monté un Trust ou à défaut un système capable de gérer tant son image que son invention et l’ensemble des produits dérivés, le tout au service d’un projet dont il cherche à conserver le monopole.

Ce qui est très intéressant avec ce site c’est de voir comment a évolué le projet sur les dernières années. Il y a encore peu de temps, on pouvait trouver sur Internet un certain nombre de sites qui relataient les propos de Gunther von Hagens, d’autres qui débattaient du bien fondé de son exposition etc. Aujourd’hui, le site officiel apparaît et réapparaît au fil des pages de Google ou Yahoo, s’il est encore possible de trouver des blogs, articles et autres sites non homologués par « your Körperwelten team », les gérants du site officiel ont recensé les différentes remarques et critiques négatives afin d’établir une rubrique « question-réponse » qui recense et répond aux questions et objections « grand public » les plus fréquentes. Pour la presse, des photos officielles et des entrevues du « maître » sont en ligne afin qu’il n’y ait pas d’interprétation des propos. De même que pour « Our body, à corps ouvert », les photos des plastinats sont interdites, non pas pour des questions de préservation de « l’oeuvre » mais en vue de protéger une potentielle exploitation commerciale. Nous avons à faire ici à la mise en place d’un discours officiel. Ce discours est renforcé par la mise en ligne d’un document pédagogique à usage des enseignants de l’école primaire. Ce qui nous conforte dans cette idée, c’est la grande difficulté à accéder à des vidéos qui non pas fait l’objet d’une accréditation. Que ce soit sur les vidéos de Google ou bien celles de Youtube très peu de vidéos (de l’exposition) réalisées par des internautes sont visibles tant la vigilance est grande envers ceux qui n’ont pas le fameux sésame pour filmer ou photographier, en revanche celles qui sont disponibles sont de très bonne qualité puisque réalisées par des professionnels dûment adoubés. Il est souvent dit qu’Internet est un moyen de communication et de visibilité presque non maîtrisable, mais, dans le cas des expositions, la stratégie de communication a parfaitement déjoué les pièges de l’information partagée. Gunther von Hagens qui dès le début avait profité d’un média de masse (la télévision) en acceptant tous les espaces d’apparition possible n’avait pas à l’époque réussi à maîtriser le débat en ligne. Il est vrai qu’au milieu des années 90, il pouvait encore faire fi du réseau d’information mondial qui n’était pas encore entré dans la plupart des foyers. Ce retard est maintenant comblé après la visibilité médiatique des années 90 et le silence du début des années 2000.

Ce qui nous semble être le grand avantage d’Internet au profit de von Hagens c’est qu’il a réussi à occuper des espaces de visibilité bien placés :

- Il a récemment donné quelques entrevues à des journaux et revues reconnues comme sérieuses et pérennes qui mettent en ligne et archivent leurs publications.

- Il a monté un site « .com » qui lui assure une place dans le haut des pages Internet et qui regroupe l’ensemble de l’information de ses activités.

- Il a créé un zonage sur son site qui relaie l’information à hauteur de la fréquence des expositions par zones géographiques.

- Les dossiers presse les plus complets, c’est-à-dire ceux qui comportent des photos, ne sont délivrés qu’a condition de donner le nom et l’adresse du journal ou de la revue pour laquelle le journaliste écrit. Ce système permet alors au site officiel de contrôler la fréquence et le lieu des publications et d’archiver les articles dans leur propre base de donnée afin de se citer, nous supposons aussi que cela leur permet de s’évaluer et d’affiner les études de marché. Si les dossiers presse sont gratuits, c’est sur un principe de « donnant - donnant » vous avez l’information, nous avons le retour de l’information que nous vous avons donnée.

- Les vidéos en ligne les plus faciles d’accès vont nécessairement dans un sens favorable aux expositions. De surcroît la plupart d’entre elles sont de bonne qualité esthétique et peuvent faire office de « bande-annonce ». Von Hagens s’offre alors une publicité au frais des médias qui ont réalisé ces vidéos et reportages.

En conclusion, ce qui nous semble être une évolution notable de cette exposition, est qu’à l’origine, elle reposait sur une ambiguïté entre art et science dans ces références à l’histoire de l’art et qu’aujourd’hui elle se couvre d’une approche scientifique et pédagogique. D’une exposition, qui jouait sur une ambiguïté fertile propre à questionner le champ de sciences comme celui de l’art, nous sommes passés à un véritable spectacle qu’il soit macabre ou pédagogique mais qui ne relève, selon nous, plus de la sphère artistique malgré une esthétisation des cadavres. Par ailleurs, nous remarquons que les médias, Internet en particulier, relaient, statistiquement, le même discours que le site officiel.

 

NOTE(S)

1 http://www.ourbodyacorpsouvert.com, cette exposition a ensuite été présentée à Marseille du 12 novembre au 18 janvier 2009. Elle est aussi programmée du 12 février au 10 mai 2009 à Paris.

2 Extrait du dossier de presse de « Our body, à corps ouvert » édité par Encore Productions, sp.

3 La Cité des sciences aurait consulté le Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE) qui ne préconise pas l’exposition de restes humains. Une autre version est que cette exposition ne rentrait pas dans leur thématique annuelle.

4 Extrait du dossier de presse de « Our body, à corps ouvert » édité par Encore Productions, sp.

5 PECEM : désignation de la première année de médecine en France.

6 1995, « Körperwelten » est présentée au Japon pour la première fois.

7 L’homme de muscles, A. Vésale

8 Gunther Von Hagens a installé trois usines dont une au Kirghizstan et une en Chine. Dans ces deux pays, la main d’œuvre est bon marché et il est facile de se procurer des cadavres que ce soient ceux des vagabonds ou des condamnés à mort. Dans le premier cas, si le corps n’est pas réclamé au bout de 30 jours par la famille, il peut être récupéré. Dans le second, la famille du condamné à mort peut décider de donner le corps à la science sans l’avis de l’intéressé. Si dans ces pays c’est une pratique légale, c’est le non consentement de la personne qui heurte nos morales. Cet événement a été relayé par der Spiegel et de nombreux sites Internet.

9 Körperwelten : des mondes de corps. Cette exposition a débuté en 1995, elle a attiré plus de 30 millions de visiteurs. Cette année en Amérique du Nord est présenté:

- « Body Worlds and The Brain (The original Exhibition of Real Human Bodies) » – Houston – Museum of natural science - 12 septembre 2008/22 février 2009

En Europe :

- « Körperwelten und der Zyklus des Lebens (Das Original) » (Des mondes de corps et de cycle de la vie (l’original), traduction de l’auteur) – Heidelberg – Halle 02 – 10 janvier/ 26 avril 2009

- « Body Worlds and The Mirror of Time (The original Exhibition of Real Human Bodies) » – Londres – The O2 – 24 octobre 2008/23 août 2009

- « Körperwelten 4, Die Faszination des Echten » (Des mondes de corps 4, la fascination de l’authentique – traduction de l’auteur) – Bruxelles – Caves de Cureghem - 29 août 2008 prolongée jusqu’au 1°mars 2009.

Face au succès, les expositions se thématisent, celle conçue pour l’Amérique du Nord s’appelle « The Human Saga », elle est composée de trois volets : The Three Pound Gem, The Story of the Heart et The Mirror of Time.

10 Le procédé de la plastination est élaboré et breveté entre 1977 et 1983.

11 Le polymère utilisé varie en fonction du spécimen à plastiner, le plus souvent il s’agit de silicone et de résine époxy.

12 Entrevue de Gunther von Hagens par Sophie Delpeux in Art Press, Représenter l’horreur, hors série, mai 2001, p 71

13 http://www.nouvelobs.com/art

14 De plus en plus les plastinats sont mis sous verre, mais durant plusieurs années ce ne fût pas le cas.

15 Fragonard anatomiste du XVIII° siècle s’est spécialisé dans le traitement des écorchés, sa pièce la plus célèbre est un cavalier sur sa monture. Après des études à la faculté de médecine de Montpellier il a enseigné et travaillé à Maison Alfort. Aujourd’hui on peut voir ses écorchés au cabinet de curiosités de l’école vétérinaire de Maison Alfort.

16 Encyclopaedia Anatomica, Museo La Specola Florence, Taschen, 1999 , Köln

17 Nous notons que c’est le premier genre d’exposition destiné au « grand public » bien avant la naissance du musée (1793 pour la France). Les « gens du peuple » y étaient conviés le matin et devaient porter « une tenue propre » et laisser la place aux « savants » l’après midi. Si l’on peut voir ici une mesure discriminatoire entre « les gens du peuple » et les « savants », il faut remarquer qu’à l’époque, cette ouverture constitue une avancée sociale. C’est la première fois que les « gens du peuple » sont invités à s’instruire de telle manière et à côtoyer les mêmes objets que les spécialistes. Encyclopaedia Anatomica, museo La Specola Florence, textes de M. v. Düring, G. Didi-Huberman, M. Poggesi, Ed. Taschen, 1999, 703 p.

18 Encyclopaedia Anatomica, museo La Specola Florence,Op. Cit. p 55

19 Citation attribuée à Léonard de Vinci.

20 Jimenez Marc, La querelle de l’art contemporain, Folio -Essais, 2005, 402 p, p 48 et 49.

21 Op. Cit.p 296

22 La dernière dissection publique datait de 1830.

23 Site Internet: www.libe.fr

24 Depuis que les frontières de l’art et de la vie se sont un plus amoindries, les oeuvres d’art sont reconnues comme tel en fonction essentiellement de deux paramètres : la volonté de l’artiste et son exposition. C’est-à-dire une reconnaissance de la part des institutions du monde de l’art.

25 Propos de Gunther Von Hagen et de son épouse le docteur Angelina Whalley dans une brochure expliquant leur démarche aux futurs donneurs. Site : arteziadossier.free.fr/vonhagens

26 Site Internet : arteziadossier.free.fr

27 Gunther von Hagens, Körperwelten, L’exposition originale de véritables corps humains, Guide de l’enseignant, pdf, disponible en français sur le site http://www.bodyworlds.com, p. 4

28 Article de Louise-Maude Rioux Soucy, 10 mai 2007, en ligne sur http://www.ledevoir.com

29 Id.

30 Rubrique « Original & Kopie, Körperwelten und Nachahmerausstellungen » In www.bodyworlds.com , § 2

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Mathilde Tassel est plasticienne diplômée de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, titulaire d’un Master en esthétique – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, (mémoire : « les enjeux contemporains du dialogue art et science »). Doctorante en art et sciences de l’art, mention esthétique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sous la direction de Monsieur Marc Jimenez. Sujet de recherche : les enjeux éthiques du bioart.

Membre du Laboratoire d’Esthétique Théorique et Appliquée (LETA) de l’Université Paris 1 Panthéon- Sorbonne. Thèmes de recherche : « L’art et le défi technologique, neurosciences et esthétique ».

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).