archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


En réseau et hors du commerce

Johanne Chagnon

section critiques
section cyberculture

Robert Saucier, Chronique du premier jour; 40cm en rase-mottes

Il est ahurissant de constater certaines
énormités énoncées au sujet des apports technologiques.
Technologie, art, technologie...
Voyons voir... furetons...
Et après quelques lectures...

La revue Esse arts+opinions nous a aimablement autorisé à reproduire et mettre à jour cet article.

Cela ressemble un peu à la frénésie qui s'est emparée de la population à la venue de l'an 2000. Tellement, qu'il devient extrêmement rare d'entendre le moindre bémol critique de la part de ceux qui se penchent sur le phénomène. Tout en reconnaissant que le passé et le présent nous semblent parfois insupportables, et que la venue d'un nouveau millénaire peut créer quelques espoirs d'amélioration (espoirs qui ne sont pas nécessairement fondés), on ne peut qu'être surpris que cet engouement s'empare de façon aussi drastique des intellectuels desquels on pourrait attendre des réflexions plus pondérées. Aurait-on peur de passer pour rétrograde si on osait soulever quelques aspects plus négatifs? Devant l'enthousiasme qui fait porter à la technologie le poids de toutes sortes de révolutions, le marché du numérique en profite pour en attirer plus d'un dans son giron.

Le phénomène semble cyclique. Le discours actuel rappelle celui des années 60, qui est aussi l'époque de McLuhan et de son concept de village global — euphorie qui a culminé avec l'Expo 67 à Montréal. Cela me rappelle aussi mes recherches sur la performance qui commençait à se manifester à Montréal vers la fin des années 70 et le début des années 80 : la performance a aussi été l'une de ces formes artistiques qui, dès son apparition, a transporté les théoriciens au-delà de toute commune mesure. Dans le cas des technologies, il s'ajoute un contexte de mondialisation-surconsommation indissociable du développement accéléré des outils technologiques.

À l'encontre de cet enthousiasme excessif de la part de quelques théoriciens, qui n'ont pas nécessairement une expérience pratique, certains artistes laissent entendre un autre point de vue. D'ailleurs, les réflexions théoriques proviennent souvent du milieu des communications — du concept de cultural studies qui ratisse large dans les universités anglophones — et moins du milieu de l'art. À l'encontre des penseurs, les artistes entrevoient davantage de liens de continuité dans l'histoire et dans leur propre pratique. Certains travaillent même à questionner les outils technologiques.

Je tiens à préciser que je ne suis pas défavorable au développement technologique; il importe cependant de replacer les choses dans une juste perspective. Ce texte s'attarde à pondérer certaines idées exagérées en se nourrissant de réflexions d'auteurs et de propos d'artistes rencontrés à cet effet (1). En contrepartie à cette critique, je m'attarderai au contenu de quelques œuvres numériques présentées sur le web.

Quelques-unes des plus grossières idées reçues... 

Tout le monde change de place, et vive la compagnie!

Selon plusieurs penseurs, une des principales “révolutions” qu'opéreraient les arts intégrant les technologies serait une nouvelle distribution des rôles entre les artistes et le public. D'une part, le travail en collectif (qui n'est pas nouveau en soi), nécessaire pour la réalisation d'œuvres techniquement plus complexes, ferait que tous les rôles de l'équipe seraient, à la limite, interchangeables, l'artiste ne pouvant plus s'attribuer celui de créateur unique. D'autre part, le public, dont la participation est fortement interpellée, deviendrait créateur à son tour. Le “pouvoir” changerait ainsi de main faisant en sorte que le spectateur devienne le “dépositaire du sens de l'œuvre”.

Cette insistance à vouloir enlever à l'artiste son hégémonie dénote une tendance à vouloir faire disparaître le propre de la création, et la fonction critique qui s'y rattache. Pourtant, sans vouloir mythifier le rôle de l'artiste, ce dernier propose tout de même une vision différente du monde (ce qui ne veut pas dire nécessairement meilleure); en nivelant cette vision avec celle d'autres secteurs d'activité, on enlève à l'artiste le mandat de proposer des réflexions, d'être critique face à la société et à son art. “On devient tous des robots qui font tous de belles affaires”, mentionne l'artiste Jocelyn Fiset. Ce qui correspond bien à l'état actuel de la société nord- américaine, atteinte d'une déresponsabilisation généralisée.

Certains critiques s'interrogent aussi sur l'éventuelle évacuation de la place qu'ils occupent. Ainsi, Pierre Robert, rédacteur en chef de la revue électronique Archée (2), constate qu'à partir du moment où l'on affirme que l'auteur et le récepteur sont tous les deux des acteurs-créateurs, la place du critique n'a plus lieu d'être (3).

Par ailleurs, le terme “accessibilité” est de plus en plus présent dans le discours technologique, autant pour la facilité d'accès aux moyens de production (tout de même onéreux) qu'en ce qui à trait à une visibilité et une compréhension accrues de l'art. L'accès aux outils provoque-t-il la création? Les tubes de peinture et les matériaux de sculpture ont toujours été disponibles au public sans qu'on évoque pour autant une révolution ou un déplacement de pouvoir. Le discours sous-jacent semble plutôt un encouragement à l'industrie où la création devient un prétexte à l'achat d'équipement informatique. Quant à l'élargissement de la diffusion, peut-on réellement croire que les outils technologiques rapprocheront miraculeusement l'art du grand public? De plus, les sites d'artistes sur Internet sont noyés parmi des milliers d'autres. Les cédéroms les plus acclamés dans le milieu de l'art ne connaissent encore qu'une diffusion limitée à certains festivals ou événements majeurs.

Le philosophe et sociologue Hervé Fischer croit que l'art sort enfin de ses connexions avec le pouvoir et l'argent, et se met au service de la classe moyenne. Le codirecteur de La Cité des arts et des nouvelles technologies de Montréal ne trouve pas de mots assez forts : “Les défis artistiques de l'aventure numérique [...] participent d'une véritable révolution, sans doute la plus radicale et la plus rapide que l'humanité ait jamais connue. [...] Nos idées évoluent certes, mais elles sont constamment en retard sur les ordinateurs.” Selon lui, l'avènement de la classe moyenne comme classe dominante de la culture électronique marque “une réconciliation de l'art et de la société. (4)”

Je n'ai rien contre la désacralisation de l'œuvre d'art, ou de l'artiste, bien au contraire. Mais de quel type d'art parle-t-on? Dès qu'on essaie de repousser les limites de la pensée et de la création, on établit une distance, ce qui n'empêche pas de travailler à la réduire. En quoi cela serait-il différent avec l'arrivée des récentes technologies de communication?

Le progrès technologique au secours de la société...

Ce n'est pas d'hier que certains croient que l'apport de la science et de l'industrie est la solution miracle à tous les maux de la société. Déjà, à l'ère industrielle, on entrevoyait que la mécanisation allait libérer l'humain en créant la société des loisirs. On constate aujourd'hui que le résultat n'est pas tout à fait ce qu'on avait escompté.

Comme l'analyse Dominique Wolton (5), le sens d'un système de communication ne se réduit pas à ses performances techniques, qui pour le moment obnubilent. Il faut aussi considérer les changements apportés sur les plans culturel et social. Les techniques évoluent, mais cela ne suffit pas à faire adopter d'autres projets de société. Pour le moment, même si Internet permet le développement de solidarités entre gens travaillant à des alternatives sociales similaires, il s'inscrit plutôt dans la logique de la mondialisation galopante.

On affirme aussi que la génération Nintendo, née avec une télécommande dans les mains — “la culture techno”, — forme des jeunes qui, habitués à interagir et à discuter, vont influer sur leur environnement et participer activement à titre de citoyens du monde. Le temps nous le dira. Notons encore que ces affirmations ne considèrent comme jeunes que ceux “détenant une formation "de haut niveau" et ayant accès à des outils technologiques de pointe” — une minorité.

Les liens tissés partout sur la planète contribueraient à créer une intelligence supra-humaine (le concept de Dieu est toujours aussi tenace...). On compare le fonctionnement du cerveau humain à celui de l'Internet, le nouveau cerveau planétaire! Ceux qui endossent cette pensée, éblouis par le fait qu'une technologie nous permette de communiquer partout à travers le monde, entrevoient que nous allons enfin régler tous nos problèmes. Plusieurs témoignages du passé sont là pour nous rappeler qu'aucune technique n'a pu empêcher l'état actuellement déplorable du monde. Parlez-en à ceux qui souffrent de la faim sur cette même planète! Le véritable problème à régler n'est-il pas celui de l'humain, sa prétention, son égocentrisme, sa violence?

Le philosophe Pierre Lévy tient un discours, similaire à celui de Joël de Rosnay dans L'homme symbiotique et n'entrevoit que de bons aspects au développement technologique actuel. Lors de son intervention aux «États généraux des nouveaux médias» (6), à la question d'un intervenant qui soulevait justement le danger de ne voir que de bons côtés, Pierre Lévy fit à peu près cette réponse : “Vous croyez que ces “gens-là” sont foncièrement méchants!”. Une remarque que Jocelyn Fiset, qui a assisté au colloque, trouve plutôt inconcevable. Un tel positivisme est étonnant de la part d'un représentant d'une discipline qui devrait afficher une distanciation critique, détachée des intérêts du marché et de toute autre considération économique.

Malgré une optique de plus en plus planétaire, il persiste une attitude impérialiste et une vision nord-américaine qui ne tiennent pas compte des autres réalités. Quiconque ne se conforme pas à ce modèle est considéré comme étant sous-développé. Une situation qui nous rappelle presque le temps des Croisades. Si on adopte ce point de vue sans s'en rendre compte, c'est que les dommages causés par l'états-unisation avancée du monde sont déjà très graves!

Lors de la Conférence internationale sur le développement et les technologies (7), des intervenants africains sont venus rappeler leurs réticence: “Nous fonctionnons autrement, disent-ils, nous sommes des sociétés communautaires; à la limite, cela ne nous intéresse pas d'avoir chacun un terminal.” Toutefois, lors du Sommet international des inforoutes et du multimédia (8), le Sénégalais Amadou Top apporta un point de vue quelque peu différent mais tout de même éloigné de celui de l'Occident : “La familiarité des Africains avec l'immatériel, l'animisme, rend Internet très compatible avec leur culture.” Le pays serait mieux doté en réseaux de fibres optiques qu'en infrastructures routières.

Ne jamais oublier le contexte économique 

Au-delà de toutes ces considérations, les réflexions relatives à l'utilisation des technologies récentes doivent tenir compte de la globalisation économique actuelle. Tout est plus indissociable que jamais. Pour soutenir ce système de surconsommation, qui a mené à la mondialisation des marchés, il faut acheter encore et toujours. Dans un tel système, l'ordinateur, dont le cycle de vie connaît un développement ultrarapide et incessant, n'est-il pas un produit merveilleux pour le capitalisme actuel? En tant que créateur, Jocelyn Fiset s'en inquiète : “Pourquoi l'artiste ajouterait-il, sans un regard critique, l'épaule à la roue de cet univers hyper capitaliste, ce summum de la consommation qu'est l'ordinateur dont la performance est déjà périmée six mois après sa mise en marché? (9)” Et rien ne semble vouloir arrêter cette poussée technologique. Il y a déjà une quarantaine d'année, on a prédit qu'à tous les neuf mois, on réussirait à diminuer la grosseur des processeurs de moitié tout en doublant leur capacité. Quand la limite physique de cette technologique sera atteinte, les ordinateurs seront greffés directement sur le cerveau; des tests sont déjà faits en ce sens et le discours de l'entreprise Packard Bell en vante déjà les avantages.

On peut tout de même reconnaître l'attrait qu'exercent les techniques actuelles de communication, notamment chez les jeunes. Chaque nouvelle génération a besoin de sentir que des possibilités s'ouvrent devant elle et Internet représente alors “un monde ouvert accessible à tous, et qui finalement donne une chance à chacun, quels que soient son itinéraire professionnel et ses diplômes [...] à un moment où il n'y a plus beaucoup de terrains d'aventures, ni d'évasion à offrir aux nouvelles générations. (10)” Cela correspond tout à fait à la valorisation de la liberté individuelle de notre société, sans réduire toutefois les inégalités sociales.

Le réseau Internet n'est pas encore réglementé. Mais il est davantage commercialisé, sous l'emprise de quelques géants. Nombre d'entreprises entrevoient depuis un moment les possibilités d'aller chercher des revenus immenses, tant du côté de l'accès que de la publicité, des services et du commerce électronique. Elles entrevoient une croissance exponentielle énorme qu'elles ne laisseront pas passer. Internet est devenu lui aussi la proie des consolidations corporatives, la récente acquisition-mégafusion de Time Warner par America On Line (AOL) le démontre.

C'est avec ces considérations à l'esprit qu'on se doit d'aborder la question des rapports entre l'art et l'industrie.

Des liens avec l'industrie, oui mais lesquels?

La venue de l'ordinateur scellerait la grande réconciliation, tant recherchée mais jamais atteinte, de l'art, de l'industrie et de la science, pour ne pas dire de l'art et de la société. Et même de l'art et de la vie, avec les recherches effectuée dans le secteur de la génétique.

Auparavant, les outils étaient créés par les artistes pour répondre à des besoins spécifiques. Maintenant, toute la société adopte de plus en plus l'outil commun qu'est l'ordinateur. Puisque cela nécessite des ressources financières importantes, les artistes utilisant la technologie n'auront plus vraiment le choix de développer des partenariats avec l'industrie. Toutefois, il peut être difficile pour un artiste qui désire s'associer avec une entreprise, généralement liée à des impératifs de productivité, d'adopter une position critique face à l'industrie du multimédia. Cette dernière a d'ailleurs récupéré le terme “multimédia”, incitant le secteur artistique à créer l'appellation “nouveaux médias”, qui englobe aussi l'installation interactive et la robotique, pour se différencier du secteur industriel.

Un exemple de la place réduite de la création, et de l'évacuation du discours critique dans ce domaine, fut donné lors de la tenue des «États généraux des nouveaux médias» (11). Jocelyn Fiset déplore le fait que ces rencontres avaient plutôt l'allure d'un débat très orienté, presque de l'ordre d'un discours unique. Pierre Robert regrettait “l'absence d'un point de vue esthétique critique par rapport aux “nouveaux” médias” (12). La création n'était pas vraiment au centre des discussions. Les intervenants étaient des représentants de divers organismes et les quelques artistes présents avaient été invités en leur qualité de représentants de structures artistiques. Leur principale préoccupation était de trouver plus d'argent pour fonctionner. Il a beaucoup été question de trouver des moyens pour occuper des terrains non exploités jusqu'à maintenant en termes de sources de financement, s'intéressant même au domaine de la bio-technologie. N'y a t-il pas lieu de questionner l'implication éthique d'une telle association, compte tenu de certaines recherches effectuées dans ce domaine?

Dans cet univers technologique, l'artiste est devenu un chercheur ayant le mandat de nourrir l'expérimentation, d'apporter des innovations et d'accroître le potentiel des outils de communication — un discours fait pour ne pas effaroucher l'industrie sur laquelle on compte. Jocelyn Fiset s'en inquiète : “Les artistes en art actuel parlent d'un art de recherche. Ils ne revendiquent plus, ne s'identifient plus à leur pouvoir de création, mais plutôt à une espèce de statut de chercheur. [...] Il y a là un réel transfert de la place et du rôle de l'artiste dans la société. L'artiste serait-il destiné à la recherche universitaire et non plus à la création? (13)” Le travail opéré par la Société des arts technologiques (SAT) (14) va dans ce sens. La SAT a fait de la création de partenariats avec l'industrie et le milieu universitaire le cœur de son action, prétextant que les artistes sont des chercheurs au même titre que d'autres. Elle souhaite obtenir pour le médium numérique “de véritables espaces de recherche et de production tout comme les espaces consentis à la recherche fondamentale dans le domaine scientifique. (15)” À l'instar de l'ONF (Office National du Film, Québec, Canada) pour le cinéma, PRIM (Productions et Réalisations Indépendantes de Montréal), le GIV (Groupe Intervention Vidéo, Québec) et le Vidéographe pour la vidéo, la SAT a créé le «Laboratoire de culture numérique». Elle travaille à trouver des sources de financement pour des projets artistiques, et cela du côté de partenaires financiers et gouvernementaux desquels elle souhaite une harmonisation de vision... et de moyens.

Lors d'un débat organisé par le Forum des inforoutes et du multimédia, en octobre dernier, l'artiste et président de la SAT, Luc Courchesne, a demandé que les projets d'artistes inférieurs à 10 0000  $ aient accès au Fonds d'investissement de la culture et des communications. Il y a effectivement un abîme entre les budgets de productions d'artistes et ceux de l'industrie. Il est pris pour acquis que les artistes peuvent travailler à moindre coût tout en accomplissant des tâches multiples. Les propos de l'artiste Michel Lefebvre à cet effet sont clairs : “Tu fais le même plan d'affaires que dans l'industrie, mais si tu enlèves le mot “art”, tu peux ajouter un 0 partout — demander 100 000   $ au lieu de 10 000  $”. Pour ce qui est du Fonds du nouveau millénaire du gouvernement fédéral canadien, la limite a été augmentée à 75 000-100 000  $ afin de ne pas recevoir uniquement des projets d'artistes.

Une autre question que soulève ce rapport de l'art avec l'industrie, rappelle Michel Lefebvre, est celle, épineuse, des droits d'auteurs. Supposons un projet de partenariat avec une industrie — par exemple, une programmation à développer. Qui sera propriétaire des applications qui seront développées? Vous pariez que ce sera l'artiste?

La question de l'accessibilité des artistes aux technologies se pose. Doit-on absolument s'associer avec Silicon Graphics pour œuvrer dans ce domaine? Risque-t-on d'assister à l'élimination de nombreux artistes, les outils de production étant trop coûteux? On pense à des exemples extrêmes : l'ordinateur sur lequel Char Davies a développé Osmose (1994-1995), a coûté un quart de million de dollars; celui utilisé pour présenter l'œuvre au Musée d'art contemporain, 2 millions. Bien sûr , il y a toujours des artistes qui font des miracles avec les ressources existantes, les sources de financement disponibles (16). Si on ne renouvelle pas son matériel à tous les six mois, s'équiper en informatique ne coûte pas plus cher par année que, par exemple, pour un peintre de se procurer de la toile et des pigments. Beaucoup d'artistes choisissent la facilité de diffusion qu'offre une cassette vidéo ou un cédérom, des formats pratiques qui sont chers à produire, mais pour la production desquels il est actuellement possible de trouver du financement. D’autres vont parfaire eux-mêmes leur connaissances de base selon les nécessités de leurs projets. Ainsi, Stéphanie Lagueux, qui a présenté des installations vidéo et des recherches avec l'ordinateur, s'est familiarisée avec des techniques complexes d'informatique et d'électronique, notamment lors d'ateliers donnés chez Daïmon à Hull.

Il n'en demeure pas moins que le problème des coûts parfois élevés pour utiliser les véhicules technologiques a pour résultat que beaucoup d'artistes explorent et produisent en même temps, sans pouvoir suffisamment comprendre toutes les subtilités de ce langage formel, constate Ginette Daigneault (17). C'est pourquoi les œuvres produites sont souvent vues comme étant sous-explorées ou sous-questionnées; les événements d'art réseau ne sont pas toujours assez préparés pour qu'ils soient satisfaisants au niveau graphique. Cela explique que ce type d'œuvres ne soit pas encore archivé — et par le fait même pas reconnu comme une pratique artistique. Selon elle : “Il faut quand même rester critique, et ne pas dire non plus qu'une œuvre est exceptionnelle parce qu'elle emploie une technologie très compliquée”.

En 1997, une ressource intéressante a été développée à Montréal par l'entremise du centre d'artistes Oboro. Il s'agit d'un laboratoire de recherche, de production et de diffusion, TechnOboro, coordonné par Daniel Dion, Cheryl Sim et Gisèle Trudel. Ce laboratoire consacré à la création d'œuvres sur le Web n'a pas les mêmes enjeux que celui de grosses institutions qui, elles, ne peuvent survivre sans les ressources de l'industrie ou de l'université. À la différence d'autres lieux de production existants, les responsables de Oboro, Daniel Dion et Su Schnee, sont eux-mêmes artistes et ont toujours eu un intérêt personnel vis-à-vis de la pratique.

Les artistes qui viennent à TechnOboro sont du milieu des arts visuels, à la différence d'autres centres spécifiquement orientés vers les “arts médiatiques”. Selon Gisèle Trudel, ce sont “des artistes qui aiment être très proches de leurs outils”, ne pas avoir à expliquer leur contenu à un technicien, et en ce sens, TechnOboro offre un encadrement où ils ne se sentent pas intimidés par la technologie, celle-ci n'étant d'ailleurs pas haut de gamme.

Le laboratoire ne dispose pas de gros budgets; les projets sont alors plus petits (mais non moins complexes) et sont souvent des premiers pas vers le Web ou seulement une partie d'un projet plus vaste. Les projets en général nécessitent entre 80 et 120 heures de travail sur une période d'un mois et demi. Les artistes doivent posséder une certaine expertise de base pour pouvoir de travailler de façon autonome. TechnOboro oriente mais ne dispose pas de main d'œuvre pour tout enseigner.

Gisèle Trudel a constaté que les artistes ont besoin d'expérimenter et de comprendre le médium numérique avant de décider s'ils peuvent l'intégrer dans leur pratique. “Pour beaucoup de gens, ça passe par le corps, pas par la tête.” Le centre a favorisé cette recherche en jumelant, au cours de la dernière année, trois artistes en arts visuels ayant exposé dans la galerie, à trois passionnés du web (18). Pour la prochaine année, TechnOboro veut développer une spécificité du centre, avec la technologie de vidéo numérique QuickTime VR (pour Virtual Reality) en invitant trois ou quatre artistes à développer des projets faisant appel à ce logiciel (19).

La machine comme partenaire : Ouverture ou réduction? 

Pour susciter autant d'enthousiasme, que possède tant l'ordinateur, cet outil dont on dit avec ardeur qu'il est un partenaire, un compagnon, et même aussi un créateur? Pour Katherine Liberovskaya (20), le multimédia d'aujourd'hui se compare mal au multidisciplinaire des années 1970 et 1980, plus diversifié — performances avec projections, musique. etc. À l'encontre des discours qui parlent en termes d'ouverture, elle considère plutôt la tendance de notre société vers la numérisation de toutes les activités comme ayant un effet réducteur plutôt désolant. Adopter un même support uniformise : toute production se trouve réduite à un même genre d'écran activé par un clic de souris, le son étant toujours compressé de la même façon et diffusé dans des haut-parleurs semblables. Les innovations techniques sont présentées comme étant plus performantes, mais le sont-elles vraiment? Elles s'alignent sur les besoins des médias de masse. Il ne faudrait pas rejeter complètement les procédés analogiques car ceux-ci permettent d'autres qualités de son ou d'effets en vidéo, impossibles avec le numérique.

Cette uniformisation forcée, dictée par le marché, réduit les possibilités des techniques actuelles. Les formats télé, radio et Internet sont réglementés par les multinationales. Le multimédia se développe donc d'une façon unilatérale parce que le marché a mis sur pied un vaste programme d'informatisation de la société où le but ultime est que tout le monde possède son propre ordinateur. Cette informatisation croissante fait que, de plus en plus, on travaille avec les mêmes logiciels, composant un cadre qui oriente trop la création. Les programmes ont tous fini par adopter un modèle plus ou moins semblable. Selon Katherine Liberovskaya, même si les choix offerts sont vastes, la création reste à l'intérieur de certains paramètres qui peuvent freiner les recherches hors normes.

Tout en reconnaissant l'existence de tendances en écriture numérique, Gisèle Trudel pense qu'il faut laisser du temps au médium que l'on commence seulement à explorer. Même s'ils sont de plus en plus adaptés à la création, les outils demeurent complexes et nécessitent un approfondissement rigoureux si l'on souhaite aller au-delà de la technique et découvrir son propre langage. Il peut être tentant malgré tout de compenser le manque de contenu par les effets tape-à-l'oeil de la technologie Flash, utilisée pour la création de sites web.

On se questionne sur les conséquences futures des organismes modifiés génétiquement, mais l'ordinateur est déjà en train de nous changer, de façon encore plus pernicieuse, mentionne Jocelyn Fiset. Nous devons nous adapter à toutes ces machines, omniprésentes dans nos vies, car ce ne sont pas elles qui vont s'adapter à nous, malgré les efforts effectués pour les rendre plus amicales.

Comment en sommes-nous arrivés à nous imposer de tels carcans?

La communication comme une fin en soi

Le discours met aussi l'accent sur l'importance croissante de la communication, celle-ci étant même valorisée comme une fin en soi. Cela traduit, semble-t-il, une intense solitude.

Tant mieux si nous parvenons à partager nos réflexions sur des problèmes communs et à trouver des moyens d'action collective plus efficaces. Mais jusqu'à maintenant, Internet est surtout un lieu d'échanges entre personnes de pays industrialisés partageant les mêmes intérêts. Nous vivons dans une société à l'aise où, surtout au Québec et au Canada, les coûts des communications sont les moins élevés au monde, où il y a plus d'ordinateurs per capita. Dès que l'on sort de l'Amérique du Nord et de l'Europe, le nombre d'ordinateurs par habitant diminue considérablement. Le niveau de “développement” d'un pays se mesure maintenant à la quantité d'ordinateurs branchés sur Internet. Le nombre d'internautes à l'échelle mondiale est actuellement de 200 millions sur une population mondiale de 6 milliards. Ce chiffre semble énorme, mais ne représente même pas 4 % de la planète.

Par ailleurs, sommes-nous si informés? Nous ne le sommes que par ce que le système en place veut bien laisser filtrer. Dans quel média de masse parle-t-on des véritables effets de la mondialisation? Est-il enviable de tendre vers la notion de réalité “augmentée” telle que la vit Steve Mann, de Toronto, exemple extrême de la frénésie d'être branché en permanence? Il a développé un système d'ordinateurs miniaturisés, WearComp, qu'il porte presque tout le temps : huit ou neuf ordinateurs reliés à Internet, cousus à même ses vêtements, et des lunettes spéciales qui dissimulent des caméras. Mann s'appuie sur ses senseurs et ses connexions en réseau pour augmenter son expérience du monde, lui donner un plus haut niveau de conscience.

L'artiste Ginette Daigneault, qui a organisé ou participé à plusieurs événements d'art réseau (21), est intéressée par ce qui se passe entre les individus, au niveau de l'action plutôt que du contenu. Il s'agit pour elle d'une “façon de réfléchir sur ce qu'on est en train de devenir comme être humain, à travers et avec les technologies qui, même si on ne les questionne pas, transforment notre façon de percevoir le monde.”

Ginette Daigneaault et Andrée Préfontaine, Territoire acoustique (1996)Ginette Daigneault est surtout intéressée par l'exploration des possibilités de la vidéoconférence. Aussi, en 1996, elle a organisé avec Andrée Préfontaine l'événement «Territoire acoustique» où le médium est exploité avec ses caractéristiques : mauvaise définition de l'image, intervalles entre le sonore et le visuel. Pour ce projet, deux violoncellistes, Andrée Préfontaine et Ian Jarvlepp, ont improvisé à distance durant 15 minutes, l'une à Montréal, l'autre à Hull (22). Qu'est-ce qu'on recherche dans ces expériences, au-delà du simple fait de mettre des personnes en contact. Ginette Daigneault dit être intéressée par certaines questions, comme : peut-on parvenir à émouvoir à distance?

La particularité de cet événement de téléprésence fut l'échelle humaine (23). Les images furent calibrées pour que les deux corps soient de la même taille : Andrée Préfontaine, à Montréal, était assise de profil devant l'image projetée d'Ian Jarvlepp en provenance de Hull (le dispositif n'était visible qu'à Montréal). Cela change la dimension habituelle de la rencontre et offre la possibilité de devenir plus sensible à la qualité de la présence, témoigne Andrée Préfontaine qui souligne, par exemple, un moment où elle peut voir en gros plan la main de Jarvlepp. “Voir une corde énorme à côté de moi, c'était une autre manière d'appréhender une exécution musicale, c'était une nouvelle manière de travailler avec quelqu'un. (24)” Avec la téléprésence, il importe aussi de se toucher pour “que notre mémoire tactile soit stimulée”, souligne Ginette Daigneault faisait allusion à un moment où les deux musiciens ont tendu la main vers l'autre pour se “toucher” virtuellement.

Ginette Daigneault conclut qu'au-delà des échanges réalisés, les événements les plus satisfaisants sont ceux qui regroupent des personnes au même endroit pour une période de temps bien déterminée. C'est à ce moment que se développent l'impression de faire partie d'une communauté en train de bâtir quelque chose. “Tu ne fais pas une fête tout seul!” dit-elle. Ce que confirment aussi Doyon/Demers au sujet de leur événement-installation télématique La petite parallaxe (25), alors que des senseurs captant les mouvements des corps et de la nature environnante transmettaient des données à trois endroits interreliés. Même s'il leur était important de participer à quelque chose d'interconnecté, le plus grand plaisir était relié à ce qu'ils était en train de vivre avec les gens présents sur place.

Quand on parle de communications, on ne peut pas encore passer à côté de la dimension humaine.

L'interactivité à tout prix

Certains penseurs ne jurent que par l'interactivité avec l'utilisateur, cette caractéristique qui serait inhérente aux nouveaux médias. L'interactivité proposée à ce stade-ci du développement technologique — sur le Web, dans les installations, avec les cédéroms — est toutefois limitée : tout est déjà programmé. Le récepteur choisit parmi certaines questions prédéterminées et l'ordinateur ne peut répondre n'importe quoi. Il s'agit “de sélection que de participation”, souligne Ginette Daigneault.

Michel Levebvre et Éva Quintas, Liquidation, photoroman aléatoireMichel Lefebvre et Éva Quintas se considèrent comme venant de disciplines que l'on pourrait qualifier de “traditionnelles” — du texte d'auteur et de la photographie noir et blanc. Leur point de vue d'auteurs ne les positionne pas dans des catégories “à la mode”, disent-ils (26). Ils préfèrent présenter un contenu fort plutôt que d'amener l'utilisateur à faire clic clic. Alors que les cédéroms sont tous construits avec le logicLiquidationiel Director, centré sur l'interactivité, leur cédérom Liquidation fait appel à un logiciel développé spécifiquement pour ce projet, afin de contourner ce moule imposé par le marché. Les deux auteurs ne se sentent pas obligés d'utiliser ce qui n'est qu'une illusion d'interactivité, un choix qu'il leur a fallu défendre. Pourquoi le logiciel ne ferait-il pas lui-même un choix pour lequel, de toute façon, l'utilisateur n'a rien pour l'aiguiller? Ce qui fait de Liquidation un type de cédérom dont il n'existe pas d'équivalent sur le marché, ni jeu, ni éducatif, ni haute technologie.

LiquidationLa navigation dans Liquidation est aléatoire en ce sens que jamais on ne tombe sur la même combinaison d'images, de texte et de son. L'ordinateur sélectionne en fonction de la durée demandée par l'utilisateur, qui peut varier de 15 minutes à 120 minutes sur une possibilité de 4 heures de matériel (27).

Ginette Daigneault se demande si l'interactivité est toujours pertinente, si elle répond à un questionnement très précis et s'il faut que la participation du spectateur passe absolument par le geste? En se sens, elle prépare pour le printemps prochain une installation “multimédia” dans laquelle elle veut obliger le spectateur à s'arrêter. À l'encontre des procédés actuels d'interactivité, c'est lorsque ce dernier va bouger qu'il ne pourra plus rien voir. Elle souhaite ainsi questionner la contemplation, l'arrêt de tout mouvement, qui tend à devenir suspecte.

Ah! Web chéri 

La fascination qu'exercent les technologies fait qu'on aborde souvent les créations en s'attardant à leur quincaillerie, à l'image du monde actuel qui se cherche une direction et s'affole sur des gadgets. Mais qu'en est-il du contenu?

Poussée par un intérêt pour un domaine moins connu, j'ai choisi de m'intéresser aux œuvres créées spécifiquement pour le web et conçues majoritairement par des artistes québécois, dans le but d'y voir le contenu et les différentes stratégies qu'on y propose.

La création de sites artistiques sur le Web est un phénomène récent au Québec. Mais le nombre d'œuvres se multiplie et certains artistes ont choisi de ne travailler qu'avec ce médium (28). À la fois support et matériau de production, Internet permet de contourner les obstacles habituels de diffusion, élargie à une communauté internationale. Plusieurs artistes apprécient ainsi la possibilité qui leur est offerte de pouvoir montrer leur travail sans avoir à passer par des comités de sélection ou à subir les délais entre la production et la diffusion, ce qui convient particulièrement à une jeune génération située à l'extérieur du système de l'art.

Cela n'élimine pas pour autant tout le travail relatif à la diffusion (29), mais permet de le faire à moindre coût. Le Web constitue ainsi une alternative pour ceux tentés par le cédérom, une production beaucoup plus ardue et onéreuse. Il y a également des avantages sur le plan de la création. Pour Éva Quintas, Internet est une “révolution” libératrice permettant de se départir de l'idée de l'œuvre unique et précieuse, le Web offrant une diffusion plus massive et moins éphémère qu'une exposition en galerie. Le concept même d'œuvre change car un site web peut être en transformation constante. On peut ainsi démarrer un projet avec une certaine intention et revenir en arrière pour le modifier ou y insérer de nouveaux éléments. Par contre, il échappe à son concepteur car celui-ci n'en contrôle pas la réception. Ainsi, il peut être frustrant, après avoir passé des heures à soigner la mise en page, à trouver la bonne couleur pour les images, de constater que les utilisateurs peuvent changer les paramètres d'un projet, que les moniteurs n'affichent pas les mêmes couleurs, que les navigateurs diffèrent. Perdre le contrôle sur sa création fait cependant partie de l'aléatoire de ce médium, tout comme l'aspect “volable” du matériel diffusé.

Les œuvres web étant davantage associées aux communications de masse, les usagers sont très exigeants, ils veulent du mouvement, réclament de la nouveauté. Sinon, ils vont ailleurs. Les artistes sont confrontés, là comme dans d'autres domaines, à des productions commerciales disposant de moyens financiers et de grosses équipes qui contribuent à créer des attentes auprès des utilisateurs.

Des sites comme des albums

Tous les artistes n'exploitent pas les spécificités du Web. Certains proposent des œuvres qui ne sont que des adaptations d'un projet d'exposition ou se servent du réseau comme vitrine pour se faire connaître. Le piège de la technique fait parfois en sorte que même les gens à la démarche éclatée en arrivent à un produit plus linéaire lors de leur première appropriation de l'outil.

Plusieurs œuvres se présentent comme un livre ou un album, conjuguant texte et images, statiques ou animées, parfois avec du son. Un peu de l'ordre du livre d'artiste. À tout le moins, le réseau Internet facilite l'accès à un plus grand nombre de productions et offre aux artistes un moyen de diffusion plus élargie que celui du livre d'artiste.

Jocelyn Jean, À la mer sans arrêtEn marge de sa production habituelle, Jocelyn Jean a conçu une première œuvre web pour laquelle il a employé une trame narrative aux références autobiographiques — éléments non présents dans son travail en peinture, mais qui se prêtaient, selon lui, au médium numérique. «À la mer sans arrêt» (30) fait appel à diverses possibilités du logiciel utilisé et présente le mouvement de la mer en créant des situations où se mêlent réalité, fiction, art : les lettres du titre qui grossissent et diminuent “sans arrêt”, une image de vagues qui déborde de l'écran et bouge d'elle-même. L'œuvre propose ensuite cinq méthodes pour prendre la mer sans danger, sur une page où apparaissent cinq petites chaloupes aux rames animées. Chacune mène à l'une de ces méthodes quelques peu farfelues. On peut y voir une allusion à la navigation sur Internet, à son espace sans fin, étourdissant; une façon ironique de considérer le voyage dans le virtuel.

On constate tout de même qu'il se développe une forme de littérature spécifique au web (31). Le projet Liquidation de l'Agence Topo est une expérience québécoise, conçue par l'écrivain Michel Lefebvre et la photographe Éva Quintas. Il est le résultat d'un long processus expérimental débuté en 1994, dont la dernière étape (mentionnée précédemment) est un cédérom du même nom (32). Le tout a commencé avec l'idée de publier un photoroman qui se situerait entre le livre d'art et la bande dessinée contemporaine. Michel Lefebvre fait appel au logiciel de grammaire générative, la Calembredaine, développé par Alain Bergeron (33) et Myriam Cliche, dès 1985 : un logiciel qui compose des phrases conjuguées à partir de mots qui lui sont fournis. L'auteur a alimenté le logiciel à partir d'une banque de mots reliés à la thématique de la liquidation, et de son corollaire, l'accumulation. La poésie aléatoire qui en a découlé lui a permis de créer 250 livres de 40 pages chacun, à partir desquels ont été extraites des phrases s'apparentant à la thématique retenue. Un immense travail de classement fut ensuite fait afin de scénariser une histoire policière “cohérente” à partir des phrases obtenues et des photographies d'Éva Quintas réalisées en parallèle à partir de la même thématique. Liquidation traite du vol de la formule pour liquider la dette mondiale, dans le contexte d'une ville en faillite. Un contenu social fort d'à propos, exploité sur un mode parodique.

En 1998, Liquidation s'est retrouvé en version web-radio lorsqu'un projet avec Radio-Canada a mené à la production de trois épisodes qui furent présentés simultanément sur Internet et à la radio, à l'émission Les décrocheurs d'étoiles. Réalisant “l'impossible adéquation de ces deux médiums en même temps, en temps réel”. Les épisodes ne devaient qu'accompagner la présentation radio, puis sont devenues l'œuvre en soi (34). Le subséquent projet de cédérom réintègre les histoires parallèles mises de côté, compte tenu de la possibilité de stockage plus importante.

Les hyperliens : un “art du ricochet”

Certaines œuvres sur le Web s'intéressent à cette particularité du médium qui est de pousser plus loin le remplacement de la linéarité par la fragmentation. La quantité de parcours ouverts reliant de multiples objets a créé ce que Anne-Marie Morice, de la revue en ligne Synesthésie, nomme une “idéologie du lien”.

Éva Quintas et l'auteure Mitsiko Miller ont créé le site «Carnages» (35), qui exploite cette possibilité de développer plusieurs liens, permettant d'éviter une structure refermée sur elle-même. «Carnages» présente une histoire principale, le photoroman Alice (inspiré du conte de Lewis Carroll), contenant des sections de petites histoires de cannibales. L'anthropophagie comme une “solution efficace aux problèmes de famine et de surpopulation”, le cannibalisme étant en soi “une sorte de fiction remplie de préjugés coloniaux” : cela donne une idée du ton à la fois humoristique et politique de ce site coloré qui exploite plusieurs possibilités graphiques du Web. L'utilisateur peut naviguer d'une section à l'autre ainsi qu'à l'extérieur du réseau. Les niveaux de fiction et de réalité s'entremêlent; l'arrière-arrière-grand-tante d'un des personnages est Erzhebeth Bathory surnommée la Vampire des Carpates, un personnage réel de la Transylvanie du 17e siècle, célèbre pour sa cruauté, ses bains et ses breuvages de sang de vierges. Cette parenté fictive fournit l'occasion de créer des liens vers des sites historiques sur cette vampire. On y trouve aussi des sous-couches documentaires, des liens vers des sites qui traitent d'anthropophagie. Ainsi, d'une fiction montréalaise, le visiteur peut se retrouver au sein d'une “bibliothèque” en Bulgarie. Selon Éva Quintas, “ces stratégies de l'art actuel — le mélange de fiction et de documentaire — sont plus visibles sur le Web, à cause de cette perméabilité des couches et des niveaux, du dedans et du dehors de l'œuvre.”

Le site d'Élène Tremblay, Chagrins (36), d'une facture plus simple et sans éparpillement, exploite une particularité de l'écriture numérique. Il est très touchant, puisqu'il traite du suicide réel d'un ami dont sont retracés les antécédents familiaux. L'écriture numérique permet de mettre en évidence, par deux parcours qui se rejoignent, les rôles du père dominateur et de la mère inaccessible dans la tragédie finale. Que l'on débute avec l'histoire du père ou de la mère, on arrive aux mêmes images finales. Le lien d'une page à l'autre se fait par un des mots de courts textes qui accompagnent les photographies — des photos de familles anonymes retravaillées. L'usager accède au texte de la fin en cliquant sur la trouée noire au niveau du cœur du personnage, métaphore d'une blessure profonde, un sujet presque trop intime que ce drame personnel exposé publiquement.

Approches conceptuelles et réflexions sur le médium 

Plusieurs œuvres n'existent que par l'intervention de l'internaute. Le rôle de l'artiste relève alors davantage de la conception de contextes. Un récent appel de dossiers du centre Skol (galerie montréalaise) émettait l'hypothèse que “les pratiques de nombreux artistes, aujourd'hui, visent moins la création d'objets que la mise en place d'opérations et de processus qui investissent le réel”. Cette tendance actuelle est tout particulièrement développée sur le Web, où les apports des navigateurs peuvent être conservés pour contribuer à l'élaboration de l'œuvre. Il en est ainsi pour «Rendez-vous... sur les bancs publics» (voir ci-contre dans les articles complémentaires sur archée) dont même l'artiste, Luc Courchesne, ne sait pas s'il doit appeler cela de l'art, de la communication, du design ou autrement. “Une expérience intéressante”, résume-t-il.

Il existe un nouveau besoin, crée et entretenu par les médias de masse, à savoir qu'il faut se retrouver sur les ondes pour être reconnu et valorisé. Réel ou fabriqué, ce besoin est exacerbé à une limite jamais atteinte par le réseau d'information internet. Ainsi ont émergé une multitude de sites où le public peut relater sa vie de différentes façons.

Par exemple, le site Dreamed (37) de Frédérick Belzile recueille les descriptions de rêves que lui envoient des utilisateurs et les présente telles quelles, peu importe l'orthographe. Les rêves sont classés par ordre chronologique — le plus ancien date des années 1950. La compilation et le classement opérés par les systèmes informatiques font en sorte que chaque rêve est identifié par un mot-clé donné par le rêveur. Ce site qui, une fois mis en place, grossit de lui-même, finit par dresser une cartographie onirique composée de ces mots.

Les Montréalais Julie Méalin, Valérie Jodoin et Éric Mattson ont institué le «Laboratoire virtuel d'insémination Eugénie» (38), une banque de sperme avec catalogue de donneurs. Ceux-ci sont tous des personnages célèbres, plusieurs décédés. L'usager est averti de l'importance de son choix pour l'amélioration de l'espèce, choix qui se fait aussi selon certains critères (beauté, créativité...) et joue sur nos critères de valeur. Si tout va bien, “l'enfant” naît et peut être visité à la “pouponnière”. On peut connaître ses frères et soeurs, et même à quoi il ressemblera plus tard en envoyant sa propre photographie (résultat obtenu par morphisme). Il revient aux “mères” de mettre à jour la fiche personnalisée de leur enfant. Eugénie se distingue d'un simple exercice amusant car, outre le questionnement sur nos choix de société, il offre une bibliographie sur le sujet, des sites de référence, un message de Santé Canada... Un aspect intéressant de ce site est la compilation de données par continents, qui fournit un miroir sociétal fort étonnant, et juste : le plus grand nombre d'utilisateurs proviennent d'Amérique du Nord, et Elvis Presley est de loin le géniteur le plus en demande, suivi de Bob Marley, et plus loin, John Kennedy père et David Bowie; suit l'Europe, à moitié moins, où les choix se portent sur Bob Marley (décidément!), Boris Vian, Bill Gates et John Kennedy père. Quant à la participation en provenance des autres continents, elle est presque nulle.

Pascale Malaterre, Ex-Voto, poignée de mains sur photocopieuseCréé en 1996, le site Ex-voto (39) de Pascale Malaterre invite les visiteurs à bâtir une chaîne d'ex-voto rituels, dans la tradition des ex-voto religieux : il s'agit d'envoyer des messages de remerciement, voeux, témoignages personnels. Chaque mot d'une phrase, — qui parle de “lutter contre l'exclusion” et à laquelle on accède en cliquant sur le mot “solidarité” —, renvoie à un ex-voto envoyé par un utilisateur, sous forme de photos liées à un texte, auquel on peut attacher le sien pour prolonger ainsi la chaîne. Cela donne lieu à de petites histoires-confidences d'ordre intime (et d'inévitables farces). Ici aussi, on sent à la fois une intrusion dans un domaine trop privé et une communion qui se crée entre les navigateurs. Comme bon nombre de sites, Ex-voto comporte une partie documentaire qui rappelle l'histoire de ce rituel à travers le temps.

Pascale Malaterre a choisi cette référence afin de s'inscrire dans la tradition des arts populaires qui sont, selon elle, l'essence du Web, ainsi que pour l'aspect du rituel, “le geste sacré gratuit est subversif en soi.” Elle trouvait “pertinent de créer un lieu dédié à un geste qui remonte à la nuit des temps.” Elle perçoit cette création en continuité avec son travail antérieur. “Internet est pour moi non pas un nouveau médium, mais un nouvel espace (40)”.

Par ailleurs, tout l'aspect habituellement caché de la fabrication d'une œuvre est accessible pour l'art web; on peut avoir accès à son langage basé sur des lignes de code... Ce qui n'a pas manqué d'interpeller certains artistes. Cela résulte en des œuvres conceptuelles et auto-réflexives, notamment celles de Jodi (deux artistes néerlandais), assez complexes, qui requièrent une compréhension du fonctionnement numérique. Le résultat est parfois rafraîchissant lorsque l'écran dans son entier, les barres de défilement comprises, s'emballent de façon incontrôlée. (41)

Jean-Paul Thomin, Lune noireAu Québec, l'approche conceptuelle du médium n'a pas été favorisée. Jean-Paul Thomin, avec «La lune noire» (42), aborde l'association voyage-navigation sur le Web sous la forme d'une “fiction-web poétique”. Son site, composé d'images statiques et de texte — et petite boucle sonore avec bruits de train —, utilise diverses composantes de la symbolique ferroviaire dont celle des travailleurs qui l'ont bâti. Des liens multiples se créent en cliquant sur les photos, certains mots ou des images d'objets sur le côté de l'écran, si bien que les pages finissent par se recouper, peu importe le trajet emprunté. Ce qui est particulier est la poésie développée, les associations encore nouvelles créées par l'insertion de termes technologiques : “Il manque un port d'émotion. La destination virtuelle de milliards de cœurs. Messagerie en mutation pour des milliards de souffles qui circulent”; “Le voyage du Web est archi-Noé”; “On envoie s'agiter des tonnes de RAM qui éclatent au loin”; “Ai-je besoin d'un gig de plus, de la foi ou de l'amnésie”. L'œuvre de Thomin s'inquiète de l'état des relations personnelles dans cet univers de communication, quelque peu effarant, et de la solitude rencontrée même parmi la multitude.

La façon de traiter l'information dans les médias se pose avec plus d'acuité avec la masse de documents accessibles sur Internet. On peut y voir le propos du projet web de Robert Saucier, «Chronique du premier jour; 40 cm en rase-mottes» (43). L'artiste fait appel à des mécanismes électroniques dans ses installations depuis 1985. Il s'intéresse aux moyens de communication de masse, à “leur envahissement de notre espace autant physique qu'intellectuel”, et à “la futilité de certaines utilisations”. Dans ses dernières œuvres, qui présentent des capteurs solaires avec des sources lumineuses diverses, des radios transistors et des enregistrements sur bandes magnétiques, les mouvements du spectateur sont perçus par les capteurs qui activent les radios transistors. L'environnement sonore résultant présente en simultané une partie des informations véhiculées à tout moment sur les ondes. Le site web de Saucier s'inscrit dans le même propos. Six pages composées d'images- montages ou de textes en gros caractères sont couplées à une table des matières illisible ou à des phrases en partie cachées. Tout ce texte reprend les grands titres du Devoir (journal montréalais), éditions du premier samedi de chaque mois depuis mai 1951, date de naissance de l'artiste. En déplaçant le curseur, l'utilisateur fait apparaître l'une ou l'autre des manchettes cachées. Des phrases peu banales comme : “L'impérialisme occidental est plus menaçant que le communisme” ou “La garde nationale est mobilisée, les États-Unis redoutent le pire”. Ces bribes d'informations ne sont toutefois pas faciles à déchiffrer : les phrases apparaissent et disparaissent au moindre mouvement et la largeur de l'écran ne permet pas de voir le texte dans sa totalité. Cela nous rappelle les manchettes télé ou radio qui se succèdent de façon superficielle et condensée. Saucier n'est pas le premier artiste à questionner la banalisation de la sur-information. Sur Internet, ce phénomène est accentué et pose encore une fois la question du traitement des informations. Le propos de «Chronique du premier jour...» se retrouve dans la sculpture/installation «Still can't fly» (Circa, 1999 et Espace Virtuel, 2000). Une machine, se déplaçant très lentement en spirale autour d'une colonne, cache un système sonore qui récite le même texte que celui du site web, à l'endroit comme à l'envers, réagissant au mouvement des visiteurs. Ce véhicule s'inspire du robot Sojourner qui a réussi “l'exploit” de parcourir 40 cm sur Mars en 1997 — élément présent dans le site web.

Nous savons que les images présentées par les médias sont maintenant de plus en plus trafiquées, de façon d'autant plus insidieuse qu'on ne peut en déceler les manipulations. Isabelle Hayeur, Si/jamaisIsabelle Hayeur s'interroge sur la place que prend le virtuel dans l'image photographique et, par extension, dans nos vies. Son œuvre électronique «Si/jamais» (44) propose une réflexion sur ce phénomène : “Dans notre contexte culturel, la nouvelle catégorie d'images qui vient d'apparaître se donne à voir comme celles qui nous sont familières; [...] Leur "réalisme" apparent est d'autant plus troublant qu'il nous montre avec quelle facilité on peut manipuler les données du monde et créer des illusions convaincantes.” Le site de cette artiste est simple à manipuler. Une première image d'une plage amène, en cliquant sur des personnages se profilant à l'horizon, à des paysages fictifs. Le déplacement de la souris modifie la présentation, comme si on accédait à un autre niveau de réalité : ainsi, parfois l'eau (une constante dans ces photos), dans laquelle s'ébattent quelques personnes, disparaît pour faire place à une surface asséchée; parfois une carrière de sable avec des traces de machinerie se trouve envahie d'une eau bouillonnante... Plus que de jouer sur le mélange de réalité et de fiction, Isabelle Hayeur projette des images d'un avenir qui a toutes les allures d'un réel. Elle nous fait visualiser ce que pourrait devenir le paysage qui nous entoure : «Si/jamais» montre un troublant futur possible, comme un signal d'alarme.

Prolongements dans le réel

Comme un moyen d'échapper au cadre de présentation trop restrictif imposé par l'écran de l'ordinateur, certains artistes sollicitent la participation du public, pour qu'il intervienne sur la transformation d'une œuvre-objet ayant une existence propre à l'extérieur du réseau.

Après avoir présenté des installations avec projection vidéo sur des objets lui servant d'écran (45), Stéphanie Lagueux a réalisé le projet «Champ de visions» dans le cadre de l'événement PassArt à Rouyn-Noranda (été 2000, Québec).

Stéphanie Lagueux, Étude pour le projet, «Champ de vision» (2000)Ce fut pour elle une première expérience d'intégration de l'Internet dans son travail. Sur place à Rouyn, furent exposées quelques têtes-écrans recouvertes d'une épaisse couche de graisse (ou de cire) qui cachaient des objets, et qui recevaient une projection vidéo. Par le biais d'un site qui montrait une partie de l'œuvre, le public fut invité à activer une source de chaleur présente en galerie, qui fit progressivement fondre la couche de graisse pour faire apparaître les objets “dans la tête” (le site montrait une prise de vue en temps réel). Le visiteur sur place voyait l'ensemble de l'œuvre, mais ne pouvait aucunement agir sur elle. “L'action est réservée à celui qui ne voit pas vraiment (par la prothèse-écran), et il reste à celui qui rencontre physiquement l'œuvre le choix d'un point de vue. Celui qui veut tout voir et agir doit appréhender l'œuvre en deux temps, deux regards.” Stéphanie Lagueux a choisi le médium Internet par Intérêt pour l'inacessibilité d'une partie de l'œuvre, le “duel” matière-immatière et le rapprochement avec la ville “éloignée” de Rouyn.

Certains artistes ne sont pas tant intéressés à exploiter les prouesses techniques qu'à tirer partie de l'ouverture possible “sur le monde”. Le projet de Dominique Laquerre, «L'arbre généalogique» (46), tire son sens premier d'une action à caractère intimiste, réalisée dans son environnement immédiat, inaccessible au public la confection de centaines de feuilles en cuivre par les membres de sa famille, et posées sur les arbres de la forêt de sa propriété en campagne. Le site permet l'incursion de l'usager dans l'univers privé de l'artiste. Les photos déposées au fil des saisons dans «L'arbre généalogique» permettent de suivre le processus de ce projet étalé sur une année (du printemps 1999 au printemps 2000). Comme stratégie de diffusion, l'artiste a publicisé son site comme s'il s'agissait d'une exposition.

Un intérêt pour les outils

AE, Sylva (1999)On peut noter un intérêt marqué pour les inventions qui ont précédé ou mené à celles que l'on connaît aujourd'hui. Gisèle Trudel et son collaborateur de longue date, Stéphane Claude, travaillent sous l'appellation AE pour conserver une forme d'anonymat, un espace plus ouvert permettant de travailler avec d'autres. Cette façon de fonctionner correspond pour eux à la manière de percevoir l'art “médiatique”. Un de leur plus gros projet, «Spark», s'intéresse au méconnu savant fou du début du siècle, Nicolas Tessla, serbo-croate d'origine qui a vécu à New York et qui fut l'auteur de plusieurs découvertes dont le courant alternatif et la radio — défaisant l'idée que cette invention revenait à Marconi. Sous forme d'essai mi-documentaire mi-interprétatif, «Spark» utilise la projection de monobandes accompagnées de musique travaillée en direct (présenté avec l'ACREQ,Association pour la Création et la Recherche électroacoustiques du Québec). Les deux artistes ont voulu investir cette forme de “performance visuelle-sonore”, telle qu'on a pu en voir lors du dernier Festival du cinéma et des nouveaux médias (Montréal), trop souvent associée, selon eux, à une imagerie abstraite et vide de sens. En réaction, AE a choisi un contenu informatif, témoin de sa quête de notre héritage collectif : retourner dans le passé pour comprendre le présent. Gisèle Trudel avait réalisé auparavant «Time Piece», où elle faisait des incursions du côté de la science, dont le premier stéréoscope de l'histoire de la photographie (1800-1850). AE, a aussi créé un site web, «Sylva» (47), en collaboration avec l'Allemand Florian Wurst, où chacun apportait son point de vue sur la nature. Pour le néophyte, cette œuvre ne donne pas facilement accès à ses diverses sections. Stéphane Claude y jette un regard sur la façon dont la technologie a été influencée par la nature; par exemple, l'analyse du vol d'oiseau qui a permis la conception de l'avion. Florian Wurst s'intéresse aux films allemands des années 70 représentant le Far-West américain, et aux clichés véhiculés. Gisèle Trudel s'est penchée sur la violence dans la nature, présentée comme étant une énergie féminine de destruction. Elle a tissé des liens avec d'autres sites d'analyse du climat, mettant en évidence, par exemple, le fait que les cyclones sont désignés par des noms de femmes.

Raymond Gervais s'inspire, quant à lui, de la première expérience de Marconi en 1901, alors que celui-ci avait réussi à expédier la lettre S de l'Angleterre à Terre-Neuve. L'artiste a décidé de reprendre l'expé-rience presque un siècle plus tard, et de ce côté-ci de l'Atlantique. Sur un site rudimentaire d'une page (48), sans intervention, il a combiné par paires les noms de personnages associés à la lettre S, ce qui donne, en mêlant les époques et les genres, des phrases du typ: Stradivarius écoute Sibelius.

Stéphanie Lagueux, qui a participé à l'exposition collective «Machinscope» (Galerie de l'Université du Québec à Hull), a exploré diverses machines d'animation, dont certaines parmi les premières du cinéma, comme un répertoire de procédés du passé.

Continuité dans la pratique

Doyon/DemersLe principe de continuité ne s'applique pas seulement à l'histoire. Plusieurs artistes aux pratiques diversifiées passent d'un outil à l'autre. Pour Doyon/Demers, Internet est un autre espace à investir, un champ d'intervention qui s'ajoute à ceux qu'ils pervertissent déjà et qui leur convient bien car il s'agit, encore, d'un non-lieu de l'art, une “route de gravelle”. Le site de ces artistes (49), émaillé de phrases-slogans, de textes et d'images de leur travail, est rempli de sujets de dérision, comme des modèles à découper, avec des conseils d'assemblage, d'artefacts qui leur sont familiers, Le conservateur ou le Pic de musée, utilisés à quelques reprises dans leurs actions (50). Poussant le détournement encore plus loin, Doyon/Demers proposent un formulaire de dépôt d'œuvres et d'œuvres d'art sur le type d'entreposage souhaité, car on vous offre même un choix de modules et de cimaises de rangement sur le Web — et un formulaire de dépôt d'un projet d'art.

Jouant facétieusement avec les possibilités de piratage du médium, Doyon/Demers ont pris d'“assaut” quelques sites d'organisations artistiques œuvrant en numérique. L'usager peut en effet accéder à l'un ou l'autre de ces sites sur lesquels les deux artistes surimposent leur présence — les responsables de certains des sites assaillis ont depuis réussi à effacer la présence, indésirable pour eux, de Doyon/Demers. L'usager peut également prendre part à une course en contrôlant les logos de ces organisations; le logo gagnant ramène là encore directement au site représenté.

Quand le monde vivra d'anglais... (sur un air connu)

Je ne pourrais conclure sans mentionner un sujet qui m'interpelle toujours, plus particulièrement face à l'espace mondial qui est en train de se tisser. Pour les artistes du Web, il existe une réalité incontournable aujourd'hui : la recherche d'un auditoire international passe par l'utilisation de l'anglais. On sent sa présence jusque dans les appellations telles web art ou net.art. “Hors l'anglais, point de salut sur le réseau” serait la nouvelle doctrine. Les anglophones auraient une longueur d'avance : outre la langue, ils possèdent une meilleure connaissance des réseaux existants.

Il s'installe aussi un effet de déterritorialisation. Les comptes rendus d'œuvres numériques font rarement mention de la nationalité des concepteurs. Peut-être n'y a-t-il souvent aucune indication qui permette de l'identifier, ou est-ce une information qui n'est pas pertinente? Comme si ces œuvres flottaient dans un grand espace indifférencié, mais dans lequel la langue anglaise domine. Voilà un autre effet fort pernicieux de la mondialisation, pour ceux d'une autre langue.

Par contre, tous les sites d'artistes québécois (ou presque) utilisent du texte, en français, ou offrent le choix entre le français ou l'anglais. Cela constitue une affirmation-présence sur le réseau, affirmation toute relative si on considère que sur le milliard de pages que compte le web, 86 % sont en anglais et seulement 2% en français. Et un français parfois mal orthographié.

Le faible nombre d'artistes québécois œuvrant dans le domaine numérique s'explique en partie par le fait que beaucoup de textes de réflexion, qui peuvent alimenter la recherche, sont rédigés en anglais. Le taux de pénétration des ordinateurs dans les résidences est moins élevé au Québec que dans le reste du Canada, d'où un plus faible taux d'adhésion à Internet.

Un autre phénomène est inquiétant dans cette ouverture du commerce que permet Internet. Une entreprise de commerce électronique au Québec, comme tout autre commerce, doit payer plus de taxes qu'ailleurs, en plus de devoir se conformer à certaines normes telles que la réglementation sur l'affichage en français et la protection du consommateur. Puisque le réseau n'a pas de frontière et qu'il permet de vendre n'importe quoi n'importe où, il est facile d'imaginer la suite des choses. Pourquoi vendre aux Québécois à partir du Québec si on peut le faire avec moins de problèmes et plus de profits à partir d'un autre pays? Les lois des États ne signifieront plus rien. Cela va obliger les gouvernements à harmoniser leur réglementation selon les volontés des plus gros producteurs — et comme les États-Unis détiennent encore ce titre... Et la langue dans tout ça...

Vigilance, toujours

Le réseau Internet est encore jeune, mais on peut déjà sentir se développer une forme de pensée “en réseau”, empruntée au mode web, qui fonctionne en termes d'échanges, d'ouvertures, de non-sectarisme. Les concepts de communautaire et d'hybride qui y sont associés font leur chemin dans les pratiques, tant sociales qu'artistiques, des créateurs du numérique.

Il n'en demeure pas moins que notre monde a besoin, peut-être plus que jamais, de penseurs critiques. Même les espaces de réflexion jusqu'à maintenant détachés de préoccupations partisanes sont gangrenés par le discours économique de la mondialisation, de la surconsommation et du progrès.

Pendant combien de temps encore l'exploitation commerciale dictera-t-elle les tendances sociales?

 

NOTE(S)

(1) Entrevues avec Ginette Daigneault, Jocelyn Fiset, Stéphanie Lagueux, Katherine Liberovskaya, Éva Quintas et Michel Lefebvre, Gisèle Trudel (décembre 1999).

(2) Revue fondée en 1997, (vous y êtes).

(3) Extrait d'une entrevue disponible sur le site d'ISEA.

(4) Hervé Fisher, “L'aventure électronique”, Vie des arts, n° 160 (automne 1995), pp. 16-18.

(5) Internet et après? Une théorie critique des nouveaux médias, Flammarion, 1999.

(6) Ces premiers États généraux, Cartographies, rencontres pan-cana-diennes et internationales, se sont tenus au Complexe Ex-Centris en octobre dernier. Organisés par l'Inter-Société des arts électroniques (ISEA), en collaboration avec le Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal.

(7) Organisé par la Chaire en communications de l'UQAM et réunissant des intervenants de divers pays.

(8) Tenu à Montréal en octobre dernier, organisé par la Fédération internationale des associations du multimédia et réunissant 26 associations de 16 pays.

(9) Dans un texte de l'artiste, “Quelques pistes de réflexion pour les États généraux des nouveaux médias”, écrit en collaboration avec l'artiste français Jean Voguet.

(10) Wolton, op. cit., p. 88.

(11) Voir note 6.

(12) Voir note 3.

(13) Voir note 9.

(14) La SAT a été fondée en 1996 par Luc Courchesne, à la suite de la tenue d'ISEA 1995 à Montréal. La SAT approuve chaque année des projets pour lesquels elle demande une aide financière au Conseil des arts du Canada. Elle offre un programme de résidence. Sa direction est assurée par Monique Savoie.

(15) Tiré du mémoire déposé au Comité permanent du Patrimoine canadien en février 1999.

(16) Le Conseil des arts du Canada a un programme de bourses en arts médiatiques (montant maximal maintenant de 35 000 $). Ce conseil a aussi un programme de résidence en industrie, mis sur pied après une consultation auprès du milieu, et qui dispose d'une banque de quelques industries et d'artistes qualifiés.

(17) Artiste et professeur à l'Université du Québec à Hull, elle fait appel à l'ordinateur dans son travail, de façon différente selon les projets.

(18) La production récente à TechnOboro est visible sur le site d'Oboro.

(19) TechnOboro a reçu une subvention à cet effet, dans le cadre du programme Fonds du nouveau millénaire. Daniel Dion et Brad Todd travaillent beaucoup avec le Quick Time VR.

(20) Auteure d'un texte dans ce dossier, pp. 7 à 13.

(21) Entre autres, Télénoïa, 1992, initié par Roy Ascott en Hollande, et pendant lequel des artistes de divers pays ont échangé des images (par télécopie, ordinateur) sur une période de 24 heures. Elle a pris en charge l'organisation du réseau nord-américain auquel participèrent (par télécopie seulement) 13 artistes installés à l'UQAM.

L'événement Renga, durant ISEA 95 à Montréal, s'est étalé sur trois jours et a impliqué des artistes japonais dans un cycle au cours duquel une image envoyée via Internet était retravaillée puis retournée par le même canal.

(22) À l'UQAM à Montréal et dans la salle Bell à Hull.

(23) Tout comme l'expérience de téléprésence Rendez-vous... sur les bancs publics de Luc Courchesne et Monique Savoie, présentée jour et nuit à l'automne 1999, et reliant Montréal (l'esplanade en face du Musée d'art contemporain) et Québec (la Place d'Youville). Selon Jocelyn Fiset, cette installation annihilait le gouffre de distance entre les deux villes.

(24) Extrait du doctorat de Ginette Daigneault.

(25) Du 1er au 7 septembre 1996, dans le cadre de La parallaxe, colloque consacré à l'informatique appliqué aux arts, orga-nisé par Avatar et Obscure en collaboration avec Radio Basse-Ville (transmission de données entre St-Raymond-de-Portneuf, Québec et Innsbruck, France).

(26) Ils ont aussi choisi comme défi de rester dans la narration alors que les praticiens des technologies récentes veulent plutôt en sortir.

(27) Les créateurs de Liquidation qualifient leur cédérom de “produit-canapé” : car, une fois les paramètres choisis, le disque joue tout seul. Celui-ci convient à ceux qui, après avoir travaillé sur la souris à la journée longue, veulent regarder un produit multimédia sans être trop sollicités. Le cédérom a été lancé au mois de mai (2001) et il est disponible sur le site de l’Agence Topo.

(28) Pour en savoir plus : le Magazine électronique du CIAC, avec Sylvie Parent et autres collaborateurs, qui publie des dossiers, des entrevues et des commentaires d'œuvres électroniques; la Médiathèque du Musée d'art contemporain de Montréal, où Alain Depocas a initié un bon répertoire des sites d'artistes (Québec); le périodique électronique archée (ici même) qui publie des articles sur le cyberart et la cyberculture.

(29) Pour augmenter la diffusion, TechnOboro mise sur le développement de publics, d'où des projets web en collaboration avec des communautés culturelles : Héritage Asiatique Montréal; un collectif d'artistes autochto-nes (3e édition en 2000 de leur Cyber Pow Wow).

(30) Jocelyn Jean (à l'intérieur du site Des souris et des œuvres, du département des arts plastiques de l'UQAM).

(31) Voir à ce sujet le dossier “Hypertexte. Dossier sur la littérature électronique” d'Anne-Marie Boisvert, Magazine électronique du CIAC, n° 9, décembre 1999.

(32) Ce cédérom a déjà été présenté dans certains festivals, dont le Festival du cinéma et des nouveaux médias tenu à Montréal en octobre 1999.

(33) Alain Bergeron a aussi développé le logiciel à partir duquel le cédérom Liquidation est réalisé. Il fut un des membres, avec Philippe Côté et Jean Dubé, de la Société de conservation du présent [voir ESSE n° 25, automne 1994] . Ce groupe, pionnier dès les années 80 de l'art par ordinateur et de l'art réseau, est injustement méconnu dans l'histoire de l'art au Québec.

(34) Qu'on peut toujours voir au http://www.agencetopo.qc.ca/liquidation/.

(35) Carnages est une des œuvres faisant partie du projet FiXions conçu par Michel Lefebvre et Éva Quintas, de l'Agence Topo, réunissant cette fois dix écrivains et photographe. Au www.agenceTOPO.qc. ca/carnages/index.html.

Ont participé à Carnages, à titre de figurants, Michel Lefebvre, écrivain, Guylaine Savoie, danseuse et chorégraphe, Ismaïla Manga, peintre, et l'auteure Mitsiko Miller.

(36) Au www.studioxx.org/maidincyberspace/tremblay/index.html.

(37) Au www.dreamed.org/.

(38) Au www.sat.qc.ca/eugenie.

(39) Ex-voto.

(40) Extraits d'une entrevue avec Sylvie Parent, Magazine électronique du CIAC, n°6, décembre 1998.

(41) Jodi.org.

(42) Lune noire. Ce site tire ses images du cédérom du même nom réalisé dans le cadre d'une exposition pour le Musée ferroviaire cana-dien de Delson—Saint-Constant.

(43) Robert Saucier (à l'intérieur du site Des souris et des œuvres, du département des arts plastiques de l'UQAM).

(44) Isabelle Hayeur.Cette artiste, qui pratique la photographie et la vidéo, est membre du groupe Perte de signal, un collectif d'artistes fondé en 1997 et voué à la diffusion d'œuvres numériques.

(45) Notamment une ampoule de glace recevant la projection vidéo d'une tête vue en plongée simulant la pupille d'un œil qui bouge (pour l'exposition solo Liminaire à Axe NÉO-7, Hull, 1998).

(46) Dominique Laquerre

(47) AE

(48) Raymond Gervais (site désuet).

(49) Doyon/Demers

(50) L'un dans le cadre d'un projet qui, en 1988, les a menés de Québec à Banff à travers 20 centres d'artistes et 3 musées); l'autre dans la performance Doyon/Demers œuvres et œuvres d'art d'assaut sur les murs du Musée d'art contemporain à Montréal, en 1992. Voir ESSE n° 23 (automne 1993).

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Détail tiré du site de Johanne Chagnon

Artiste de formation universitaire, performeuse, auteure et coordonnatrice à la revue ESSE, Johanne Chagnon, née en 1952, est aussi très sensible à la cause sociale. Elle est d'ailleurs intervenue publiquement lors du Sommet des Amériques de Québec en avril 2001 avec "Mettez du poil dans l'engrenage" (20-21 avril). Elle compte de nombreuses expositions solo et de groupe ainsi que plusieurs interventions artistiques urbaines et pluridisciplinaires. On peut consulter sur le Web une partie de son projet "Caméra en main", initialement une intervention urbaine à Rouyn-Noranda (2000).

Johanne Chagnon

 

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Pierre Robert - 06/2000 Le Web, l'art et le milieu : cinq propos divergents (en réponse à Johanne Chagnon)

Pierre Robert - 11/1999 Cartographies - Les États généraux des nouveaux médias

Pierre Robert, Eva Quintas et Michel Lefebvre - 11/1999 Présentation du cédérom Liquidation, un photoroman nouveau genre

Richard Barbeau - 10/1999 Rendez-vous sur les bancs publics et La Paresse : Culture tribale ou civilisée?

Pierre Robert - 07/1998 La dualité du paysage - Isabelle Hayeur

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).