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Qu'est-ce que le vivant? : entretien avec Ollivier Dyens

Richard Barbeau

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Il faut se dématérialiser. Il faut se «décorporaliser». Il faut devenir «liquide» et plonger totalement dans l'espace informationnel que nous offre le cyberespace. Pour survivre, pour permettre à cette planète de survivre, nous allons devoir nous rendre plus transparents, moins «lourds», moins chairs et plus informations, plus octets et moins gènes.

Introduction 

Dans son essai intitulé Chair et métal (VLB Éditeur, 2000) (1), Ollivier Dyens propose une réflexion inédite sur le rapport entre l'univers biologique (celui du corps humain) et notre environnement culturel dominé par la technologie. L'auteur constate que la technoculture façonne (littéralement) les corps naturels telle une matière plastique. Considérant la relation dynamique entre le biologique et l'artificiel, Dyens développe la notion de corps-culture, s'inscrivant dans une «biologie de la culture» découlant elle-même des technologies. «Selon les nouvelles technologies, dit-il, les êtres vivants appartiennent de moins en moins à la sphère organique. Nous devenons des corps-médias, des corps-images, des corps-intelligence. Nous nous transformons en corps-culture (p. 13).»

Si le corps se modèle sur la culture, la culture des nouvelles technologies fonctionne réciproquement de manière organique. Le cyberespace par exemple évolue comme un être vivant et développe sans cesse son autonomie par rapport à ses parents biologiques! Il est donc question, dans Chair et Métal, d'une biologie culturelle menant à une nouvelle définition du vivant. Le cyberespace est comparable à la vie organique car il est basé sur une dynamique d'échange d'informations. Cette information se définit en terme d'idées-virus (les «mèmes») ayant la capacité d'influencer et de transformer les environnements, comme le font les gènes et les virus dans le monde biologique. De cette dynamique, résulte des vies intelligentes, des consciences et celles des êtres organiques ne seraient qu'une possibilité de ces formes de vie consciente: «Fini le temps où l'être humain, affirme Dyens, se définissait simplement en fonction de sa biologie, aujourd'hui, les machines font partie intégrante de cette définition.» «Qui dit que la vie doit être organique?», ajoute-t-il.

Si l'information, comme les idées-virus, ne cherche qu'à se disséminer et à se reproduire, quel sera le meilleur hôte, le meilleur véhicule permettant une contamination efficace? L'auteur croit que l'environnement médiatique est le plus efficace, car il est plus rapide et moins fragile que l'environnement organique. Au point ou ce dernier pourrait disparaître, étant supplanté par le premier : «Plus l'environnement culturel et médiatique grandit, s'étend et acquiert son autonomie, moins l'environnement organique est nécessaire (p. 35)».

Rien de rassurant dans tout cela. Mais Dyens ne cherche pas à nous inquiéter outre mesure, car les machines ne peuvent fonctionner sans les êtres biologiques. Il cherche surtout à nous démontrer que le vivant «est sur le point d'emprunter des chemins différents de ceux que nous connaissons» (page.35). Il faut retenir que la démarcation entre le vivant et le non vivant n'est plus très nette. La chair et le métal s'amalgament. Entre les deux on trouve, à différents «degrés», des manifestations du corps-culture, qu'il s'agisse d'OGM (organismes génétiquement modifiés), de brebis clonées, de chirurgie plastique ou de cyborgs.

Malgré la sérénité et la confiance qui s'en dégage, les propos de Dyens demeurent très déroutants, car ils bouleversent en profondeur nos représentations du vivant. Et ces représentations sont-elles immunisées contre une telle vision?

Une nouvelle définition de notre réalité biologique 

? : Nous avons traditionnellement tendance à accorder aux technologies un rôle d'extension du corps. Placés au service de l'être humain, les avions, les journaux, les bombes, la pilule contraceptive, les antibiotiques et les ordinateurs amènent soit une augmentation de la force et de la vitesse ou une mainmise sur note état naturel. Ces inventions qui devaient être bénéfiques se révèlent souvent néfastes pour l'homme et la biosphère. Cependant, jamais il n'est question d'accepter une redéfinition de notre intégrité physique ou biologique. Il y a l'homme et les machines, il y a le métal qui parfois attaque la chair. Par contre, vous (et des artistes comme Stelarc : «The body is obsolete») questionnez cette conception d'une «vitalité» par essence biologique. Qu'est-ce qu'il y a de changé?

Ollivier Dyens : Avant toute chose, je crois qu'il est nécessaire de souligner que l'«être» humain tel que nous le définissons aujourd'hui (cet individu libre et autonome) est un concept récent qui n'a, en fait, que trois siècles. La grande majorité des sociétés et cultures qui nous ont précédés ont perçu les corps des êtres vivants comme transparents, «liquides», faisant bien souvent partie d'un tout religieux, social ou cosmologique. Pour ces sociétés, le corps humain n'était qu'une émergence éphémère soumise à des volontés extérieures. Les frontières que nous avons tracées autour du corps humain appartiennent donc essentiellement à l'histoire occidentale récente. S'il existe des différences entre un être humain et un ordinateur, celles-ci ne sont ni fondamentales ni originelles. D'ailleurs, au niveau atomique, un ordinateur et un être humain sont parfaitement identiques.

Il est vrai que nous avons toujours perçu les technologies comme utiles, obéissantes et essentiellement «hors» de nous. Mais cette perception est erronée. Les êtres humains ont, depuis toujours, vécu en relation si étroite avec les technologies qu'il est en fait nécessaire de parler de relation symbiotique. Considérez, par exemple, le langage humain, cette technologie d'une parfaite simplicité. De quoi est-il formé? De symboles (à peine 26 en Occident) qui s'emboîtent les uns dans les autres et nous permettent non seulement de réfléchir sur le monde, mais aussi de le bâtir et de le transformer. Sans le langage humain, notre monde ne pourrait exister. Le langage est une partie fondamentale de ce qui nous forme et nous définit. Sans ce dernier, nous ne disparaissons pas, mais nous devenons quelque chose de totalement différent. Le langage et l'être humain forment, depuis des milliers d'années déjà, le premier cyborg...De nombreuses technologies, sous des formes les plus diverses, sont donc imbriquées en nous depuis plusieurs centaines de générations.

La relation intime humain/technologie est donc certainement aussi vieille que l'homo sapiens. Les technologies sont l'extension de notre système nerveux disait Marshall McLuhan. Allons plus loin, les technologies sont l'extension de nos gènes, de notre ADN et surtout de notre cognition. Les technologies sont l'être génétique multiplié dans le temps et l'espace. Certains penseurs de la technoculture (Richard Dawkins, Kevin Kelly entre autres (2)) perçoivent d'ailleurs les technologies comme des phénotypes étendus (le phénotype est la manifestation physique des gènes. Un corps est un phénotype). Je les vois plutôt comme des systèmes viraux (c'est d'ailleurs ce qui cause la relation souvent ambiguë et paradoxale que nous avons avec les technologies. Comme des virus, les technologies sont parfois utiles, parfois néfastes. Parfois fécondes, parfois destructrices. Mais tout comme les virus, les technologies n'ont d'autre but que de se multiplier). Ainsi, comme nombre de biologistes qui considèrent aujourd'hui le virus comme un morceau «rebelle» d'ADN se propageant et accélérant le processus de l'évolution, je considère les technologies comme des morceaux rebelles de gènes idéologiques (les mèmes) qui accélèrent l'évolution physique et cognitivedes êtres humains, leur faisant emprunter des chemins jusque-là  inconnus. Comme les virus, les technologies partagent une structure commune avec les êtres vivants, mais ont maintenant acquis une autonomie presque complète.

Les technologies opèrent dans l'environnement. Elles ne sont ni fondamentalement négatives, ni essentiellement positives. Elles «habitent» l'écosystème planétaire et, comme tout autre acteur de ce système, tentent de le modifier et de le transformer afin de le rendre plus propice à leur multiplication. (L'exemple de l'automobile est certainement un des plus probants de ce phénomène. L'automobile n'est plus simplement un outil. Elle est un acteur incontournable de l'écosystème planétaire. L'automobile se reproduit [avec notre aide certes, mais de nombreux êtres vivants se reproduisent par l'entremise d'autres espèces], elle modifie l'écosystème planétaire à son avantage et surtout elle co-évolue avec nous. Nous ne pouvons plus vivre sans l'automobile sans qu'il nous soit nécessaire de nous redéfinir. L'automobile, non plus, ne peut vivre sans nous. L'un permet à l'autre de se développer, de se multiplier et de dominer son environnement). L'être humain est donc traversé et transformé par les technologies tout comme il l'est par la radiation naturelle, par les forces physiques et par les structures chimiques.

Les mutations biologiques et cognitives que nous subissons au contact des technologies ne sont donc pas nouvelles. Mais pourquoi n'en parlons-nous qu'aujourd'hui? Parce que les technologies opèrent maintenant au niveau de ce que nous pourrions appeler l'information essentielle. Les technologies ont toujours manipulé de l'information, mais ce qu'elles manipulent aujourd'hui est à la base de ce qui nous semble primordial, presque divin. Car l'information possède de nombreux degrés. Si, théoriquement, l'information se définit toujours de la même façon, son impact sur l'environnement diffère grandement selon le milieu dans lequel elle opère. Ainsi, l'information humaine a un impact environnemental complètement différent de l'information cellulaire ou neuronale. Jusqu'à tout récemment, les technologies ne manipulaient qu'une information physique (à l'échelle humaine), ne pouvant affecter que les objets (ou êtres) complexes déjà formés. Mais voilà qu'avec les nouvelles technologies, l'information manipulée opère dans un milieu primordial (là où évolue l'ADN entre autres). La différence fondamentale se situe là.

Ce qu'il y a donc de changé aujourd'hui est non seulement notre reconnaissance de la relation humain/technologie, mais d'abord et surtout le fait qu'en symbiose avec les technologies, nous touchons, changeons, transformons des strates primordiales d'informations. Cela est-il néfaste? Oui, si nous considérons notre forme et notre essence comme une finalité ultime et parfaite. Non, si nous acceptons que rien ne puisse rester indéfiniment stable et que la vie sur cette planète n'est possible que dans la frontière très mince qui sépare l'inertie du chaos. Le corps humain tel que nous le définissons est certainement menacé, tout comme l'homme de Neandertal a été menacé et s'est vu disparaître. Mais cela veut-il dire que nous entrons de plain-peid dans le cauchemar des machines? Non. Nous serons autres, différents, considérant notre corps comme un système ouvert et libre. Peut-être gagnerons-nous alors une perception multipliée, une cognition décuplée, une compréhension du monde à l'échelle de milliers de corps et de systèmes? L'évolution n'est pas linéaire et elle n'est pas non plus morale. Elle avance sans arrêt.

L'espèce humaine menacée? 

? : Selon le point de vue de Bill Joy («Why the future doesn't need us» 3), la menace de disparition de l'espèce est très présente. Le génie génétique, les nanotechnologies et la robotique doivent être considérés comme des forces destructrices, dans le contexte d'un usage militaire, terroriste ou accidentel. Des virus, des bactéries, des robots, des gènes artificiels pourraient se reproduire et se disséminer au-delà de tout contrôle. Le scénario est ici cauchemardesque. Devant le risque d'extinction de l'humain, Joy ne voit qu'une seule alternative : limiter le développement des technologies qui s'avèrent trop dangereuses, en freinant le développement de certaines de nos connaissances. D'après l'auteur, les traités internationaux renonçant aux armes chimiques et bactériologiques seraient des modèles réalistes auxquels on pourrait se référer. Avons-nous là un exemple de fausse perception, celle des technologies sur lesquelles nous devons rester maîtres?

L'histoire nous a prouvé plus d'une fois que les traités internationaux ne sont respectés qu'en temps de paix (et encore). Qui empêchera les États-Unis, l'Irak, Israël, la Chine ou la France d'utiliser armes bactériologiques, et, éventuellement, nanotechnologiques ou même génétiques, en temps de crise grave? Je respecte les propos de Bill Joy, mais ils me semblent utopiques. Les bombes atomiques, malgré les innombrables traités des cinquante dernières années, sont plus présentes que jamais. La torture, l'homophobie, le racisme, le sexisme, l'exploitation des femmes, des enfants, des travailleurs sont toujours présents et ce, malgré les innombrables discussions et traités signés. Je crois personnellement que le problème n'est pas d'ordre technologique ou humain. Il est d'ordre spatial.

Je m'explique: La guerre est une entreprise planétaire que tous les êtres ou les systèmes, d'une manière ou d'une autre, exploitent et utilisent (une phrase du poète Charles Bukowski résume très bien ce fait «cruel strangeness takes hold in wars, in gardens»). À quoi répondent la guerre, la violence, le terrorisme, la cruauté? À la quantité de ressources disponibles (et il ne s'agit pas uniquement de ressources monétaires. L'espace vital, l'accessibilité au silence, la quantité de sommeil disponible, la possibilité du plaisir, la tranquillité psychologique et sociale, etc., voilà tout autant d'exemples de ressources dont un être a fondamentalement besoin). Les guerres ont toujours existé car les ressources dont disposent une espèce et/ou un regroupement sont, par définition même, limitées. Et les guerres ont toujours été sales. Au Moyen Âge, les assaillants catapultaient des corps de pestiférés par delà les remparts des villes assiégées dans l'espoir d'y contaminer la population. Je ne crois donc pas que les technologies soient directement responsables de la guerre. Je ne crois pas non plus que traités, chartres ou lois vont nous protéger contre ce qu'il est maintenant convenu d'appeler la menace de la pollution génétique. Le danger est là. Véritable épée de Damoclès au-dessus de notre structure génétique. Oui, il est possible que nous soyons un jour détruits par une expansion incontrôlable des nanotechnologies. Oui, il est possible que les prochaines décennies soient noyées sous l'urgence de la pollution génétique. Mais une chose me rassure. Si l'élimination du compétiteur est probablement engravée en nous comme en tous les animaux, il est aussi évident que le désir de survivre domine par-dessus tout. Nous créons des bombes atomiques et passons souvent très près d'une catastrophe majeure (les exemples historiques sont nombreux), mais nous n'arrivons jamais à nous éliminer totalement car l'instinct de survie est trop fort.

Je reviens à la question des ressources. Avons-nous aujourd'hui suffisamment de ressources pour la planète entière et pour ces six, et bientôt dix, milliards d'habitants (sans compter les centaines de milliards d'animaux qui, eux aussi, consomment et dépendent des ressources disponibles). Les avis sont partagés sur ce sujet. Certains prédisent d'imminentes catastrophes et d'autres ont confiance en le génie sans fin de l'être humain (il est cependant bon de se rappeler que les scénarios apocalyptiques de Paul Ehrlich, auteur du très fameux Population Bomb de 1968, ne se sont pas encore réalisés). Mais une chose est certaine. Chaque être humain aspire à une vie plus confortable, moins dangereuse, moins menaçante. Chaque être humain cherche à manger à sa faim et à être suffisamment confortable. Nous espérons tous nous accomplir et pour cela, la faim, la soif, la terreur doivent être éliminées. Mais comment faire, puisque cette élimination même consomme d'importantes ressources.

Il faut se dématérialiser. Il faut se «décorporaliser». Il faut devenir «liquide» et plonger totalement dans l'espace informationnel que nous offre le cyberespace. Pour survivre, pour permettre à cette planète de survivre, nous allons devoir nous rendre plus transparents, moins «lourds», moins chairs et plus informations, plus octets et moins gènes. Il nous faut maintenant coloniser, apprivoiser, défricher et cultiver l'espace immatériel de l'information. Il est essentiel que nous y émigrions. Il ne faut donc pas freiner les attitudes immersives (regarder la télévision, surfersur Internet, se plonger dans les jeux vidéos, lire, écouter de la musique, etc.). Il faut, au contraire, les encourager. Bien sûr, il serait stupide de nier que nombre de ces espaces informationnels offrent des mondes médiocres et vulgaires. Mais cela n'est qu'une réflexion de ce que nous sommes et n'a rien à voir avec les médias en soi. Les espaces informationnels ont le potentiel de devenir aussi utiles, intéressants, enrichissants et émouvants que la réalité matérielle dans laquelle nous vivons.

Il y a d'innombrables réalités qui nous entourent. Chaque être vivant perçoit le monde qui l'entoure selon ce que François Jacob nomme «la réalité biologique». Mais les machines et les technologies oeuvrent aussi dans leur réalité; celle de l'atome, du neurone, du gène, celle de l'immensément petit ou grand. En fait, les machines et les technologies nous font découvrir la réalité de l'information. C'est dans cette réalité qu'il nous faut plonger.

Par cette plongée, notre réalité et notre façon de la comprendre, de la décoder et de l'encoder, changeront profondément. Lire transforme le cerveau, lire crée de nouvelles perceptions de ce qui nous entoure. Lire force le cerveau à créer de nouvelles connexions neuronales. Il en est de même de l'utilisation de l'ordinateur, de l'écoute de la télévision, de l'utilisation de jeux vidéos.

Mais pourquoi cette plongée est-elle nécessaire? L'information est une ressource sans fin, à jamais renouvelable et surtout constamment multipliable. L'information diffère des autres ressources en ce sens où son partage la multiplie au lieu de la diviser. L'information grandit et se multiplie alors que son coût de production et/ou de consommation diminue sans cesse. C'est d'ailleurs pour cela que la nouvelle économie déjoue tous les pronostics et ne cesse de prendre de l'expansion. L'octet se multiplie alors que l'atome se divise. Il nous faut maintenant, si nous voulons sauvegarder notre planète et éviter les catastrophes dont Bill Joy parle, vivre d'octets plutôt que d'atomes.

Le cyberespace (par cyberespace, je désigne tout l'espace informationnel, i.e. Internet mais aussi magazines, médias, culture, etc., tout ce qui est production d'octets) nous offre la possibilité de ressources infinies. Le cyberespace nous permet de vivre dans un infini. Bien sûr, il ne nous nourrit pas, mais il permet d'augmenter presque sans fin la quantité de ressources indispensables à notre bien-être (comme l'espace vital, l'accessibilité au silence, la tranquillité psychologique et sociale, etc.). Mais surtout le cyberespace promet une production d'information inépuisable. Et si l'information ne peut nous nourrir directement, elle permet cependant de créer des ressources vitales à un coût énergétique et physique négligeable.

Il ne sert à rien de vouloir freiner les technologies car l'être humain est curieux de nature et cette curiosité est d'ailleurs une de nos plus grandes qualités. Il ne sert à rien de prétendre freiner la poussée et la complexification des technologies, car ces dernières existent en parallèle à nous et se développent dans une dynamique que nous ne pouvons totalement contrôler. Il ne sert à rien non plus de signer traités, chartres et lois tant et aussi longtemps que le besoin de destruction reste en place. Cequ'il faut faire c'est utiliser la richesse des dynamiques technologiques. Le corps disparaît. Il disparaît psychologiquement et physiquement. C'est cela qu'il faut célébrer. C'est cela, je crois qui nous donnera la chance de survivre. Nous sommes si nombreux aujourd'hui, nous consommons tant de ressources qu'il nous faut maintenant devenir translucides, diaphanes, transparents. Il nous faut maintenant plonger la plus grande partie possible de notre existence (culture, sociétés, psychologie, géographie, etc.) dans l'immatérialité de l'information cyberspatiale. Nous ne serons jamais totalement à l'abri de catastrophes ni de destructions, mais je crois sincèrement que la plongée dans l'infini des ressources cyberspatiales nous permettra d'éliminer presque totalement la cause de ces problèmes.

Qu'advient-il de la conscience subjective? 

? : Vous avez parlé plus haut de cette conception de l'homme occidental en tant qu'individu par opposition aux sociétés antécédentes où les êtres, transparents et fluides, soumis aux volontés extérieures, baignaient dans un tout culturel. La dématérialisation du corps et l'immersion dans la cyberculture dont vous parlez ici nous ramène-t-elle à ces cultures orales? Qu'advient-il de la conscience subjective? Jusqu'à quel point est-elle tributaire de notre identité corporelle? Vous abordez d'ailleurs cette question de la conscience lorsque vous parlez de l'importance des représentations par lesquelles il nous est possible de transformer notre environnement tout en affirmant que la représentation est la faculté de se détacher de son environnement. Mais l'homme numérisé sera-t-il encore un «individu» capable de se détacher?

Ollivier Dyens : Dans son très intéressant livre intitulé The Technologizing of the Word, Walter Ong suggère qu'un genre de deuxième oralité voit le jour grâce à la culture informatique. Selon Ong, on retrouve ainsi dans cette culture nombre de caractéristiques propres à la culture orale (des communautés fortes, l'emphase sur l'instant présent, l'utilisation de formules, etc.).

Je pense que l'oralité dont nous parlons ici est une oralité silencieuse. L'internaute communique, il communique sans cesse mais toujours dans le silence humain le plus complet (il y a, c'est vrai, de nombreux logiciels qui permettent une communication orale. Il est aussi possible que la voix joue un rôle prépondérant dans un avenir rapproché. Mais je crois que le silence du clavier et l'anonymat de ce silence séduisent un nombre important de gens). La communication Internet est extrêmement différente des communications orale et écrite précédentes car elle n'est possible que dans un dialogue à trois avec la machine. De plus, les machines de la cyberculture ne sont pas simplement des outils, elles ne sont pas simplement des systèmes narratifs et phénoménologiques. Elles sont des espaces. Nous ne communiquons pas grâce aux machines mais bien par elles. Nous parlons par l'entremise de leur temps et de leur espace. Les technologies contemporaines ne sont pas simplement des vecteurs de communication. Elles sont la communication devenue tangible, physique, réelle. La communication devenue espace. La communication devenue cyberespace.

Par les machines de la cyberculture, nous communiquons au-delà, par delà notre corps. Par la cyberculture, notre corps entier devient vecteur d'une communication nouvelle et étrange puisque fondée sur des formes et des propos machines. Est-ce que cela transforme notre conscience, notre subjectivité? Sans aucun doute. Car l'«écriture» machine est fondée sur une dynamique tout à fait différente de l'écriture humaine. Lacan l'avait bien noté:la langue humaine coupe, sépare, castre puisqu'elle n'existe que dans la séparation du moi face à l'autre. La langue concrétise l'absence de l'autre. Lorsque je parle, je ne puis faire autrement que d'observer l'autre et de comprendre que cet autre n'est pas moi, que j'en suis absent. La langue humaine force le désir, elle appelle le besoin de réintégrer l'autre en moi. La langue humaine est l'absence de l'autre et son désir.

Mais la langue machine est différente car le numérique ne propose aucune absence, aucun manque. Le numérique ne représente pas, il produit sans cesse, il donne naissance à l'infini. Le numérique est l'immersion dans l'autre (autre personne, autre objet, autre monde). Le numérique est cet être liquide de Terminator 2, forme sans cesse renouvelable pour laquelle il n'y a ni séparation ni différence mais bien mimétisme sans fin. Le numérique ne re-produit pas, il crée, produit, donne naissance à des «images» qui sont mondes en elles-mêmes, des images dans lesquelles il est possible de vivre (et dans lesquelles nous vivons déjà).

Et pourtant, en elles, nous nous servons encore de la langue humaine. Voilà, je crois, où naissent nombre de nos malaises, contradictions et hésitations actuelles, tant au niveau de notre conscience qu'au niveau de notre corps. L'espace dans lequel nous sommes aujourd'hui, cet espace dans lequel nous communiquons, par lequel nous nous définissons, est un espace sans absence, là où il n'y a ni mort, ni désir. Mais en lui, nous communiquons encore par le biais d'une langue fondée sur le refoulement.

Je pense que la nouvelle connaissance qui émerge aujourd'hui (celle du surfing, de la surface, des connexions infinies) est signe de notre abandon graduel des structures de la langue humaine et de notre plongée dans la langue machine. C'est, j'ose croire, le phénomène que vivent les jeunes gens de nos sociétés technologiques. La génération digitale communique de plus en plus au delà des structures linéaires de la langue humaine. De plus en plus, cette génération perçoit le monde, le regarde et le vit par le langage infiniment renaissant des machines. Nous assistons aujourd'hui à la mutation des connaissances. Apprendre est maintenant une question de renouveau, de production, d'arborescence, et non plus d'introspection, d'historicité et de contemplation. Dans le langage numérique, la mort s'efface, l'entropie fond et le temps se dissout. Dans le langage numérique, il n'y a ni histoire ni direction temporelle. Dans le langage numérique, il n'y a pas apprentissage mais possession.

Et alors que certains se lamentent de la perte graduelle des structures classiques de la connaissance, j'ose croire, au contraire, qu'il s'agit ici d'une façon de comprendre et de structurer le monde beaucoup plus naturelle que celle que nous offre la langue humaine. Le cerveau humain fonctionne en connexions, en surfing, en arborescence. Le cerveau humain est créateur: créateur d'espaces, de mondes, de sensations, créateur de représentations «réelles» (en ce sens où l'être peut y plonger, peut y «vivre»). Le cyberespace recrée ces structures. Voilà pourquoi nous y sommes si confortables.

La subjectivité se transforme car notre corps, moulé à des centaines de siècles de langage humain, se voit soudain libéré de son carcan désirant. Mais l'homme numérisé pourra-t-il encore se détacher de son environnement me demandez-vous? Je pense que l'homme numérisé se fondra dans son environnement, qu'il y deviendra invisible, rendu complètement transparent par ce langage de la production infinie. Pour l'homme numérisé, il n'y aura pas un ou des environnements auxquels il s'intégrera (ou desquels il s'aliénera). L'homme numérisé sera lui-même environnements. Il sera lui-même mondes sans cesse renouvelables. Voilà pourquoi je proposais plutôt une nouvelle oralité, une oralité silencieuse. Pour l'homme numérique, la voix deviendra obsolète puisque l'autre (l'autre machine, l'autre l'oralité, l'autre humain) sera son propre corps fondu au monde qui l'entoure, monde du vivant, monde des phénomènes, monde des machines.

 

NOTE(S)

1. On peut d'ailleurs lire un extrait important du livre de Dyens sur son site Chair et métal : «La Réalité technologique», dans la section «Espace/temps».

2. Voir aussi le site Great Thinkers and Visionaries on the Net.

3. Bill Joy : Why the future doesn't need us, publié dans le numéro d'avril 2000 de la revue Wired.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Dyens, Ollivier. 2000. Chair et métal. Montréal (Québec): VLB Éditeur, 175 p.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

La génétique: de Mendel au clonage

Michel Tremblay, Clonage: entre science-fiction et bienfaits réels pour l'humanité: Le clonage humain n'a pas sa place

La Terre, une exception astronomique

L'homme en kit

Les antibiotiques bientôt inutiles

Les biotechnologies (CyberSciences)

 

ARTICLES COMPLÉMENTAIRES

Bernard Guelton - 10/2005 La nature au bord des réseaux

Ollivier Dyens - 09/2000 Le désir des machines

Richard Barbeau - 03/2000 La plasticité du corps humain informatisé: rencontre entre le biologique et la technique

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).