teamLab et la magie du numérique

Qui n’a jamais rêvé de pénétrer dans les œuvres de Monet, Van Gogh ou encore Bosch, vaguer au milieu des nénuphars, se perdre dans des forêts de tournesols, côtoyer des êtres merveilleux et être enseveli sous une chute de fleurs mais plus encore interagir sur la nature, la détourner, la transformer ? C’est ce que nous offre le collectif teamLab au Mori Museum de Tokyo (teamLab Borderless, 2018), ou encore dans la grande Halle de la Villette (teamLab : Au-delà des limites, 2018) à Paris, après la Pace Galerie de Londres (Transcending Boundaries, 2016) avec leurs salles immenses transformées en incubateur numérique où jaillit une cascade virtuelle monumentale, surgit un tapis de fleurs qui bourgeonnent sous nos pieds, survient une explosion de papillons numériques à l’allure changeante.  « L’œuvre n’est jamais la même, précisent les artistes, et ne fonctionne ni par préprogrammation, ni par boucle. Chaque interaction du public provoque une modification unique ».

teamLab collectif d’artistes multimédias japonais fondé en 2001 par Toshiyuki Inoko[1] et une équipe d’une quarantaine d’artistes ingénieurs, programmeurs, animateurs 3D, mathématiciens et informaticiens, propose des installations numériques immersives et poétiques gigantesques en repoussant les limites entre le monde physique et le monde des pixels en une sorte de continuum entre les univers, naturel et virtuel et les êtres humains, un monde sans frontière dont le titre teamLab Bordeless fait foi.

En effet, entrer dans teamLab Bordeless œuvre monumentale s’étendant sur une surface de dix mille mètres carrés, c’est pénétrer un paysage écranique qui nous sature d’images en mouvements, générées en direct, dans une esthétique de la simultanéité et de la multiplicité de lieux, d’actions et d’espace-temps.

Cette exponentialisation picturaliste mouvante et cette diversification écranique, qui nous immerge sur 360°, excitent notre regard, sollicité autant par le flux chromatique que par les éléments des images de la nature qui semblent sortir du sol, tomber du plafond ou encore sillonner l’espace.

Des visions macro, micro, périphériques et centrifuges déconstruisent et reconstruisent le réel en un univers épars qui renait entre « apparaître et disparaître » grâce aux propriétés interactives, électroniques et organiques, qui permettent au visiteur de faire évoluer le flux des images des tableaux mouvants. Entre conflits rythmiques et déplacements topiques, une certaine harmonie émerge comme si, par un travail en abyme dans la conscience perceptive enregistreuse d’instants-signes, renaissait en nous quelque chose d’ancien, de presque primitif, car le regard, plié aux contingences des prégnances et saillances perceptives, captées par la mémoire et capturées par la conscience, repousse sans fin l’horizon dans ce lieu qui ne semble pas avoir de rives.

C’est comme pénétrer dans un organisme numérique vivant, dans un nouvel éden, celui d’avant l’humanité, qui serait filmé et imaginé sous tous les angles pour nous faire redécouvrir la richesse perceptuelle, émotive et sensitive de la nature, qui risque d’être mis en péril par nos actions dévastatrices.

Le fait d’être immergés corporellement dans ces lieux lumineux, hors du commun, qui ressuscitent des plantes vivaces et indéracinables que l’art a fossilisées dans notre mémoire et notre imagination, dérange les consciences et provoque un sentiment confus d’étonnement et de joie comme si on était pris dans « une déroute intentionnelle » comme dirait Alain Bonfand[2]  : « je veux que les spectateurs bougent leurs corps de manière à voir et réfléchir », dit Toshiyuki Inoko.[3]

Au sein de cette vie organique et florissante qui se trouve structurée dans une sorte de synopsis qui guide, cible et fragmente les visions du réel où des figures mutantes, prophétisées par les mythes et rituels ancestraux qui, depuis l’antiquité, nous rendent visite, nous nous sentons à la fois renaître mais aussi devenir les futurs fossiles d’une humanité en voie d’extinction

L’organisation des installations, plongées dans l’obscurité et conçues selon une topologie dynamique, où forces centrifuge et centripète détournent et déplacent le regard attiré par de multiples saillances lumineuses, désoriente et déséquilibre les sens kinesthésiques du spectateur, pris dans le tourbillon énergétique même de l’œuvre, dans un trop plein visuel et auditif, dans un excès et une profusion qui peuvent mener à une sorte de chaos comme si l’univers au complet pénétrait par les portes, les murs, les plafonds et le sol pour recréer le monde.

La portée significative de teamLab Bordeless s’élabore à mesure des déambulations du visiteur qui, passant d’un « trop-plein » sensoriel à une sélectivité attentionnelle, parvient à établir maintes topologies et associations qui déclenchent des affects euphoriques mais aussi dysphoriques devant le risque de la perte d’une nature aussi riche présentée de façon si grandiose et magique en une sorte de mapping vidéo. En effet, aucun dispositif technique n’est visible :

« On ne voit pas la technique, on ne veut pas la montrer », dit un membre de teamLab. « Nous sommes d’abord des artistes, mais au lieu d’utiliser des pinceaux, nous créons avec des outils digitaux. Nous essayons de créer au plus près de notre vie. Et, comme notre vie, l’œuvre n’est pas prévisible, elle n’est jamais la même à deux instants différents », ajoute-t-il : » C’est la beauté de l’instant miraculeux et éphémère. [4]«

De plus, les images ne sont ni préenregistrées ni retransmises : Les tableaux représentés sont toujours recalculés, reconfigurés, et changent selon la position du visiteur. Il faut dire que 470 projecteurs et 520 ordinateurs ont été mobilisés pour réussir des performances numériques telles que les éléments peuvent passer d’une pièce à l’autre et si, par exemple, l’eau de la chute se trouve arrêter par un visiteur dans l’une des salles, elle ne s’écoulera pas à l’étage inférieur. Dans une autre pièce, caresser les fleurs qui se déposent sur un mur ou au sol, provoque le jaillissement d’une floraison. Parfois des lapins, des guerriers ou des  oiseaux s’animent sous les yeux du visiteur, mais peuvent mourir aussi sous ses doigts, comme les papillons dès qu’on les touche.

teamLab donne à voir le monde tel qu’il est, soit transformé par l’activité humaine et devenu cahotique.

Ainsi se manifestent plusieurs thèmes, qui en cachent d’autres, soulevant des questions éthiques et écologiques profondes, de façon implicites, notamment sur les changements et perturbations climatiques.

On ne peut ressortir d’un tel « lieu » sans être marqué, subjugué même, par la beauté de la nature, par l’intelligence technologique des hommes et par l’imagination en œuvre qui détourne des questions éminemment inquiétantes en lueur d’espoir et rêve d’avenir.

Devant (ou dans) ce monde de matière lumineuse qui bombarde corporellement les visiteurs de milliers de pixels, l’espace devient une sorte de sauna, un lieu de réflexions et de sensations.

teamLab nous prouve ainsi que les nouvelles technologies au service des artistes ne sont pas que des extensions de notre appareil sensoriel, elles sont aussi des agents et des accélérateurs de transformation des choses et des valeurs.

Et c’est grâce à l’enchantement produit par la modélisation de la beauté des éléments naturels que teamLab souhaite recréer cette communion entre la nature, et les êtres humains et entre le virtuel et le réel selon un continuum réflexif qui nous concerne tous, dans un acte de reconstruction d’une symbiose et d’un sens, par lesquels seul l’équilibre sensoriel et psychique est possible, quand l’être et le vivant trouve leur place dans cette chair du monde bousculée, dans ce vertige du vivant, provoqué par des survivances ou les nachtleben de traces polysensorielles mnésiques remontant à l’origine de l’univers.

Biographie:

Christine Palmiéri dirige la revue Archée depuis 2008, elle détient du Phd en étude et pratique des arts de l’UQÀM où elle est professeure associée. Elle a exposé et donné des conférences dans plusieurs pays à travers le monde. Elle est aussi poète et essayiste.

Notes:

[1] Né en 1977 à Tokushima au Japon, Toshiyuki Inoko a fondé teamLab en 2001 en même temps qu’il a obtenu son diplôme à l’École d’ingénieur de l’Université de Tokyo, au Département d’Ingénierie mathématique et de physique de l’information. Il a suivi de hautes études d’Information interdisciplinaire à l’École Supérieure de l’Université de Tokyo avant de la quitter en 2004 pour étudier les statistiques à l’université, ainsi que le traitement du langage et l’art dans une école spécialisée.

[2] Alain Bonfand, Le cinéma saturé : essai sur les relations de la peinture et des images en mouvement, 2012, Vrin, 304 pages.

[3]  Extrait du texte de Naoko Aono < https://pen-online.com/fr/arts/the-vision-of-toshiyuki-inoko-a-founder-of-teamlab-2/ >

[4] Dans L’art numérique enchanteur des Japonais de teamLab à La Villette, derniers jours : deux nocturnes, par Valérie Oddos, Culturebox, 15 mai 2018