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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


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Mot de

Pierre Robert

 Archée (1997-2017)

  Récapitulatif

Voilà maintenant 20 ans que le périodique électronique ARCHÉE existe, afin de souligner cette longévité toute à l’honneur de la continuité et de la rigueur éditoriale du périodique, je vous propose un regard rétrospectif et un témoignage partiellement rivés à ses dix premières années d’existence, à l’aube explosive du web.

  Le tremplin initial

Le 12 mars 1989, le web nait; son accessibilité grand public est rendue possible le 30 avril 1993, grâce à l’introduction du navigateur gratuit Mosaic; quatre ans plus tard, en 1997, le périodique Archée diffuse ses premiers textes et s’engage dans l’arcane binaire de l’univers numérique; l’année suivante (1998), le moteur de recherche Google fait son apparition; aujourd’hui (2017), le web a 28 ans.

L’internationalisation des liens sociaux numériques a rapidement fait du web un médium de communication hyper massif. L’ampleur sociale, politique, psychologique et économique que prennent les communications en réseaux, les va-et-vient viraux de l’intérêt public, la capitalisation commerciale des méta données, le Dark web, le web n’en finit plus d’étonner et de reconduire des réflexions sérieuses sur nos sociétés et nos habitudes de vie.

L’arrivée d’Archée dans ce réseau est étroitement liée à la possibilité d’intégrer au web des informations visuelles et interactives. Avant ce moment charnière, seul le texte avait pignon sur le web. Les binettes et une panoplie de créations sur la base des lettres et symboles du clavier ont émergé. Désormais enrichi d’éléments graphiques, le réseau des réseaux attire un nombre croissant d’utilisateurs, dont de jeunes artistes, des créatifs, des intellectuels de la communication, des pirates et des pionniers de l’électronique en réseau. La planète virtuelle se met alors à élaborer une créativité online.

Les domaines de l’art (moderne et contemporain) ne sont pas seulement déterritorialisés, elles s’effacent et se perdent les unes après les autres, sous l’inaudible clapotis des claviers activés par d’innombrables internautes, de Saint-Pétersbourg à Seattle, de Montréal à Dubai, etc. Dès lors, l’Internet devient une plateforme d’échange d’informations et de recherche digne des meilleurs romans de science-fiction. C’est incroyable. Neuromancien de William Gibson, publié en 1984, est le livre à lire, le héros, un hacker d’univers virtuels de haut niveau, plonge dans l’irréalité totale. En 1997, plusieurs s’aventurent concrètement dans cet univers ubiquitaire des communications numériques, l’hacktivisme prend forme. Mais le web ne se résumera pas à l’infiltration et aux stratagèmes de détournement et d’acquisition d’informations. De nouveaux artistes y sont et ils triturent les codes et les interfaces à leur façon.

Majoritairement nord-américains et européens (zones premières de l’expansion de l’Internet), les artistes du web en font un territoire d’expérimentations, en disséquant systématiquement, entre autres, ce nouveau mode de communication. On veut savoir ce qu’Internet a dans le ventre, en connaitre la structure et la fiabilité. Ces artistes pionniers proviennent de divers horizons. Les protocoles régissant l’Internet et le web reposent sur un savoir partagé et donc accessible, on les manipulera librement et sauvagement, tout comme, à une autre époque, Nam June Paik le faisait avec les téléviseurs. On brouille le signal. En effet, en quelques clics, on copie des portions de codes pour les utiliser à d’autres fins. À ce titre, Mike Napier en 1998, avec son Shredder 1.0, est exemplaire. Le Shredder 1.0 déchiquète les pages web et vous les restitue dans une désorganisation anarchique des codes associés à la mise en page. La figurabilité du web est mise à mal, la surface lisible est dissoute dans son support informatique. Le spectre de Monsieur Smith en perd son latin.

Dès le début, l’art web se distingue par son caractère critique et divergent. Il frappe au cœur du dispensaire numérique pour en décrypter les forces et les faiblesses, tous azimuts. Une forme d’art intégrée plus largement, et peut-être de façon trop précipitée, à «l’art et les nouvelles technologies». Ce processus de délayage dénote une certaine faiblesse du discours à saisir les enjeux de cet art sans passé, sans spéculation marchande, sans territoire d’appartenance, sans nationalité et dont la valeur sur les réseaux s’avère fondamentalement fluctuante. Entre l’utopie intrinsèque à ce nouveau médium de communication et la liberté qu’elle autorise, l’art et le web naviguent dans un bienheureux chaos. Les façades normatives du web, simulant la culture visuelle médiatique traditionnelle, sont rapidement mises à mal par des interventions associées à une des formes de l’hacktivisme (l’artivisme ?), ces actions s’accompagnent d’une recherche formelle numérique.

Qui plus est, par sa structure ouverte, le web en arrive à embrouiller les canaux habituels de la légitimation esthétique dans le domaine de l’art. Le statut de ces nouveaux créateurs et artistes demeure ambigu, la diffusion internationale, implicite au média lui-même, engage des problématiques inédites auprès des institutions matérielles dédiées aux arts visuels. Le fait d’intégrer des ordinateurs branchés dans les salles d’exposition ne comblera que trop peu un souci légitime de reconnaissance. Le web, intrinsèquement, oppose une fin de non-recevoir à l’exclusivité. Dans un autre ordre d’idée, le caractère immatériel et ubiquitaire de la communication, indispose une critique fondée sur les aprioris intellectuels de l’histoire de l’art occidental, et pour lequel les beaux-arts occupent une place relativement considérable.

La main, symbole insurpassé de la créativité humaine, perd drastiquement son empreinte identitaire, au profit de liens virtuels engendrés par un réseau construit sur la base d’une participation individuelle volontaire. La gratuité numérique ne convient pas au système de l’art, tout comme la performance dans les années 1970, mais, cette fois-ci, à une échelle inédite. En cumulant ces caractéristiques, le web et l’art réussissent un hors-norme parfait.

Entre l’enthousiasme et l’excitation que ce terrain vierge soulève, tant par son potentiel que son absence indiscutée dans le milieu de l’art contemporain, se creuse une béance quasi insurmontable. L’art contemporain, engagé dans le marché de l’art à égalité avec l’art moderne, s’est accompli, les années 1960 tracent une ligne historique. Toutefois, l’art contemporain, dans les années 1990, doit gérer une crise issue d’un tiraillement éthique entre la valeur de l’art (son esthétique), celle de l’objet d’art (comme valeur marchande) et la valeur financière de l’artiste (comme forme de reconnaissance). Cette crise aura pour effet de porter davantage ombrage à l’art des nouvelles technologies, car le radar de l’art contemporain ne peut en détecter la présence et encore moins le développement. L’art contemporain ne parle, en somme, que de lui-même. Cela a pour effet de singulariser à l’extrême les productions artistiques sur le web et de faire émerger, par défaut, un réseau (de réseaux) excentré. Toutefois, ce réseau n’est pas homogène, en cela représentatif de la diversité des intérêts, des communautés d’idées, de genres, de cultures et d’expérimentations.

C’est cette béance culturelle que la revue électronique Archée a voulu aborder en 1997. Par, entre autres, une veille avisée des productions artistiques sur le web et un regard analytique en lien avec l’univers numérique et électronique, ses langages, ses procédés, ses intentions, ses penseurs, son émergence et sa culture propre (la cyberculture).

DDans un récent article intitulé «La fin de l’Internet est-elle pour bientôt?» (Ex-Situ, 2 février 2017), Juliette Marzano rappelle à juste titre la composition initiale de l’Internet, soit une suite de plateformes publiques, démocratiques, éducatives «et donc incompatibles avec le commercialisme». Un ordre initial grugé par des dérèglementations successives qui ont fait de l’Internet un système désormais largement privé. Ce constat m’amène à poser la question suivante : les artistes ont-ils, dans la même foulée, abandonné le terrain virtuel?

À propos de l’artiste Frédérique Laliberté, Marzano affirme que l’objectif de son œuvre serait de détruire «les logiques mercantiles des algorithmes gouvernant l’Internet». Cette œuvre, dit-elle, «génère des compositions aléatoires et chaotiques d’information en ligne». Relire les articles du périodique Archée permettrait de mettre en perspective les interventions actuelles. Les intentions et les visions des artistes pionniers du web et de l’Internet ont effectivement contribué à briser, secouer ou détourner les règles et l’éthique de l’Internet. À ce titre MaChair&MonSang de Mouchette, ce jeune personnage féminin énigmatique, créé en 1998, demeure exemplaire d’une création ancrée à l’essence même du paysage numérique des communications.

Rien n’est totalement joué pour ce type d’art, malgré les développements fulgurants menés par les oligarques de l’Internet. On note un regain d’intérêt, Tamara Lai a récemment créé un groupe Facebook (Comment cela se passait-il avant le web 2.0?) qui remet en circulation les œuvres et les moments effervescents des pionniers. Archée en fait partie.

  Mot de la fin :

J’aimerais remercier tous ceux et celles qui ont participé de près ou de loin au périodique Archée depuis sa création, et ce, à tous les niveaux. Un remerciement particulier à Richard Barbeau sans qui la plateforme numérique d’Archée n’aurait pu voir le jour. Il a construit et élaboré la logique des codes qui nous a permis d’exister sur le web à la hauteur de nos attentes. Je remercie également Christine Palmieri et l’équipe actuelle pour avoir mené Archée de brillante façon depuis déjà plusieurs années.


Cette publication a été rendu possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).