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Mémoriaux Facebook :
                    la commémoration à l’enseigne du virtuel1

Analays Alvarez Hernandez

Le virage numérique dans le champ mémoriel

Dans le premier épisode de la seule saison 2 de la série télévisée américaine The Returned (2015), un groupe de parents sont réunis autour d’une maquette. Ils peaufinent les détails de la construction du mémorial en l’honneur de leurs enfants décédés lors d’un accident de la route survenu quatre ans plus tôt 3. La scène rend compte, entre autres, du long débat entourant le processus d’érection et la détermination de la forme définitive de cette œuvre commémorative. Quatre ans après l’accident, le mémorial est toujours inachevé, quoique sur le point de quitter la fonderie pour être enfin installé dans l’espace de la collectivité. Dans l’épisode 4, on voit Camille, l’une des 32 victimes de l’accident et « revenue » parmi les vivants depuis quelques jours, déjeuner tout en consultant la page Facebook créée en son honneur 4. Au moment où sa mère, Claire, entre dans la pièce, Camille fait le constat des choses positives que les gens y ont écrites à son sujet suite à son supposé décès. Sa mère lui avoue qu’elle-même avait l’habitude de regarder (de se rendre sur) cette page de temps en temps. La page Facebook en mémoire de Camille a, semble-t-il, réconforté Claire, à en juger par l’expression et le ton de la voix de cette dernière. Cette page remplirait des fonctions semblables à celles du mémorial longtemps attendu, dont celle de faire office de lieu de recueillement et de deuil pour la famille et les amis des victimes.

 

 

The Returned, saison 1, épisode 1, série disponible sur Netflix, 2015, capture d’écran le 30 novembre 2016

The Returned, saison 1, épisode 4, série disponible sur Netflix, 2015, capture d’écran le 30 novembre 2016

Ces deux scènes de la série The Returned m’amènent à entamer cette réflexion en faisant quelques constats de départ. Les monuments et les mémoriaux de notre culture matérielle, souvent des œuvres d’art installées dans des lieux de choix et vouées à une vie « éternelle », servent, par excellence, d’espace d’anamnèse : à savoir, d’espace pour y faire acte de mémoire en collectivité. Or, depuis les années 1990, l’expansion des technologies de communication et l’émergence de la culture numérique ont bouleversé tant les paramètres spatio-temporels de l’expérience collective que ceux de l’activité mémorielle (Gérin, 2006). La plateforme socio-numérique Facebook, qui ajuste continuellement les procédures ayant trait à l’avenir virtuel de nos semblables décédés, fait partie et participe de ce bouleversement. L’apparition de ces nouveaux espaces de mémoire et de deuil (profils, pages et groupes Facebook) ébranle les conventions et les pratiques traditionnellement associées aux monuments et aux mémoriaux. Sur les réseaux socio-numériques, la commémoration s’affranchit, notamment, des contraintes géographiques, temporelles et budgétaires.

Phénomène récent, la dimension commémorative de Facebook constitue un champ de recherche relativement inexploré 5. Les contributions existantes commencent toutefois à apporter des résultats et réponses encourageants. Un bref survol des études scientifiques sur les pratiques funéraires, commémoratives et mémorielles sur le site Facebook permet de vérifier les différents angles d’approche soulevés par ce nouveau terrain de recherche. Les travaux des six dernières années analysent la formation et les formes prises par les pratiques funéraires sur Facebook (Carrol, Landry, 2010 ; Pène, 2011 ; McEwen, Scheaffer, 2013 ; Bell, 2014) ; ou encore la capacité du réseau socio-numérique en tant que médium moderne, de même que son efficacité « réelle » à perpétuer le lien entre les morts et les vivants (Kasket, 2012 ; Hieftje, 2012). D’autres études approchent les pages commémoratives de Facebook comme espace rituel pour y commémorer les morts (Kern, Forman, Gil-Egui, 2012 ; Bell, 2014).

Quoique ma réflexion se range dans ce dernier axe thématique, elle adoptera toutefois un ton « monumental ». Les pages, groupes et profils Facebook à caractère mémoriel établissent une relation de continuité, bien que dans l’espace virtuel, avec les mémoriaux traditionnels et, plus particulièrement, avec les mémoriaux dits « spontanés ou temporaires » 6. Dans les lignes subséquentes, en usant des méthodes évolutives et comparatives, je me pencherai sur les effets concrets des nouvelles technologies sur la commémoration de nos morts.

L’anamnèse à la croisée des mondes

Dans son court traité La mémoire et la réminiscence (trad. Barthélemy, 1866), Aristote propose de distinguer la mémoire (mnémè) de la réminiscence (anamnèse) ; c’est-à-dire, le souvenir spontané, du souvenir provoqué ou recherché, par rappel et par remémoration. Paul Ricoeur explique que

[…] les Grecs avaient deux mots, mnèmè et anamnèsis, pour désigner d’une part le souvenir comme apparaissant, passivement à la limite, au point de caractériser comme affection – pathos – sa venue à l’esprit, d’autre part le souvenir comme objet d’une quête ordinairement dénommée rappel, récollection (2000a : 4).

Le processus de réminiscence retient mon attention ici, puisque c’est le type de phénomène déclenché chez le spectateur par les constructions tangibles et intangibles à vocation mémorielle. À mi-chemin entre la mémoire individuelle – même si on ne se souvient jamais seul (Halbwachs, 1950) – et la mémoire collective, l’anamnèse équivaut à un effort ou travail de mémoire (Ricoeur, 2000a). On peut déclencher un processus d’anamnèse, soit individuellement (se remémorer) ou collectivement (se remémorer ensemble ou commémorer). Par conséquent, la connexion entre anamnèse et lieu de mémoire (Nora, 1984) apparaît des plus pertinentes à établir. Puisque la mémoire n’est plus vécue de l’intérieur ni au quotidien, il faut l’abriter dans des lieux qui, à leur tour, encouragent (qui donnent à voir) le souvenir sous forme d’image, d’objet ou autre manifestation. Pierre Nora affirme que « les lieux de mémoire naissent du sentiment qu’il n’y a pas de mémoire spontanée » (1984 : xxiv). Cet effritement de la mémoire a pour effet la nécessité de la sauvegarder dans les archives, les musées, les bibliothèques, les monuments ou mémoriaux et, de nos jours, dans des sites web comme la plateforme Facebook. En somme, l’anamnèse requiert, premièrement, un lieu – traditionnellement un monument ou mémorial – pour s’y exécuter et, deuxièmement, des acteurs. Ces derniers « sont nécessaires pour conférer à la commémoration sa légitimité, lui permettant de continuer à s’inscrire dans la mémoire collective – et d’être, par là-même, facteur contributif à l’identité du groupe concerné » (Schlagdenhauffen, 2005 : 22).

L’ère du virtuel offre des espaces inédits pour exécuter l’acte d’anamnèse. Avec des caractéristiques très spécifiques, ces espaces de commémoration constituent, semble-t-il, une alternative plus durable, accessible et fiable que les lieux où le rituel d’évocation du passé s’est traditionnellement accompli. Puisque l’anamnèse se déroule désormais (aussi) dans l’univers du virtuel, il est alors justifié de se demander si ce processus a subi des altérations majeures dans ses motivations, objectifs et effets chez les individus.

 

Italian Workers Fallen Memorial, Giannone Petricone Architects, installation, 2016, Villa Charities, Toronto. © Analays Alvarez

Memory Loops, mémorial virtuel commémoratif des victimes du national-socialisme à Munich, Michaela Melián, 2010

 

Du mémorial institutionnel au mémorial vernaculaire

Dans le langage courant, les mots « monument » et « mémorial » sont interchangeables ; or dans le domaine des études mémorielles, le dernier contient le premier. Le mémorial est, de fait, une configuration spécifique de monument qui apparaît après la Première Guerre mondiale. Encourageant la délivrance par le deuil, le mémorial est spécifiquement associé à la commémoration de morts tragiques, comme celles des victimes de guerre. Marita Sturken explique que les mémoriaux « embody grief, loss, tribute. Whatever triumph a memorial may refer to, its depiction of victory is always tempered by a foregrounding of the lives lost » (1991 : 120).

Au début des années 1990, on voit surgir les « mémoriaux temporaires », aussi appelés improvisés, spontanés ou vernaculaires, parallèlement à l’érection des mémoriaux dits officiels, qui ont historiquement commémoré les sujets et événements désignés par le pouvoir en place. Erika Doss constate, en effet, que « a major shift has taken place in contemporary commemorative culture : from the monument to the memorial ; from the monolithic master narratives of ‘official’ art to the diverse, subjective, and often conflicted expressions of multiple publics » (2008 : 5). Par contraste avec le mémorial institutionnel, ce que Doss appelle « mémorial temporaire » (improvisé, spontané et éphémère) est un type d’artéfact qui creuse une brèche entre commémoration et pouvoir institutionnel. En effet, les pratiques associées aux mémoriaux temporaires « are not sanctioned by any institution, and citizens act, often very creatively, on their own account » (Margry, Sanchez-Carretero, 2007 : 2). Son apparition constitue une réponse immédiate à des morts tragiques, et son érection a lieu souvent sur les lieux de ces évènements, ou à proximité.

 

Mémorial « improvisé » devant la maison du chanteur Leonard Cohen à Montréal, au lendemain de sa mort (photo prise le 8 novembre 2016). © Eleonora Diamanti

 

Les mémoriaux Facebook constitueraient, dans l’espace virtuel, les équivalents des mémoriaux temporels dans l’espace « réel ». Couramment aussi spontanés et rapidement mis sur pied ; aussi personnalisés, au contenu semblable (photos, cartes postales, épitaphes, chandelles, peluches, bouquets de fleurs, etc.) et, surtout, potentiellement éphémères – et je reviendrai plus tard sur ceci –, les mémoriaux Facebook commémorent, eux aussi, les faits et citoyens ordinaires. Certes, le spectre de ce et de ceux qui font l’objet de commémoration s’est considérablement élargi dans les sociétés contemporaines. Cette situation se reflète aussi bien dans la production des mémoriaux officiels. Les citoyens de toute appartenance religieuse, sexuelle ou ethnique se lèvent et organisent aujourd’hui pour insérer, dans l’espace public, les récits et personnages significatifs de leurs communautés, à un moment où les romans nationaux (unis et homogènes) sont remis en question dans les pays d’immigration. Rien qu’aux États-Unis,

« just in the few decades, thousands of new memorials to executed witches, enslaved Africans, victims of terrorism, victims of lynching, dead astronauts, aborted fetuses, and murdered teenagers have materialized […], along with those that pay tribute to civil rights activists, cancer survivors, organ donors, Rosie the Riveter, U.S. soldiers in any number of wars, U.S. presidents, the end of Communism, Martin Luther King, Jr., and the Indian victors of the Battle of Little Bighorn » (Doss 2010 : 1).

Qu’est-ce que la technologie fait à l’anamnèse ? Les mémoriaux Facebook

Au seuil du XXe siècle, le philosophe et médiologue français Régis Debray adresse les questions suivantes dans un texte devenu depuis lors incontournable :

Qu’est-ce que la technique fait à la culture ? Et en l’occurrence, qu’est-ce que l’évolution des mnémotechniques (devenues considérablement plus légères et moins coûteuses, plus parlantes et portatives que le bâti ou le sculpté) a modifié quant à nos pratiques monumentales ? (1999 : 28).

Je souhaite prendre comme point de départ les questions adressées ci-dessus pour tenter de comprendre la portée du basculement du mémorial tangible vers des formes immatérielles. Plus précisément, je m’efforcerai de percer les raisons de l’engouement pour les mémoriaux virtuels – sous la forme des sites web ou d’œuvres d’art numérique – et, en particulier, pour les mémoriaux Facebook.

Depuis 2006, moment où le site Facebook est rendu accessible au public, ses administrateurs ont institué une procédure de « mémorialisation » visant les profils des usagers décédés. Elle consistait, initialement, à ne rien modifier sur le compte de l’usager : aucune information ou commentaire n’y pouvait être effacé ou ajouté. Une demande de la part d’un ami ou membre de la famille, preuve du décès à l’appui, devait être acheminée à l’équipe du réseau social (McEwen, Scheaffer, 2013). Un mois plus tard, le compte était désactivé de façon permanente (McCallig, 2013). Or, cette procédure ne fut valide que quelques mois. En 2007, lors de la fusillade à Virginia Tech, le processus de mémorialisation des comptes Facebook fut modifié. Les administrateurs ont répondu positivement aux pétitions visant à garder actifs, indéfiniment, les profils des victimes de cette tragédie (McEwen, Scheaffer, 2013).

 

À propos des comptes de commémoration Facebook, capture d’écran le 30 novembre 2016

 

Aujourd’hui, il est possible de distinguer quatre variantes ou catégories de « mémorial Facebook » ; soit, en premier lieu, le profil du défunt qui reste actif si aucun proche ne signale le décès auprès des administrateurs du site. Dans cette première variante, le profil conserve tous ses paramètres : le défunt peut se voir adresser des demandes d’amitié, et ses amis reçoivent des notifications automatisées de « sa part ». Par exemple, Facebook rappelle l’anniversaire de la personne décédée aux amis de celle-ci ; le site va jusqu’à la suggérer comme relation auprès des contacts de ses amis. De surcroît, les amis du défunt peuvent publier des commentaires sur son mur et, en quelque sorte, lui adresser directement la parole (Kasket, 2012 ; DeGroot, 2014). Dans cette première catégorie, le profil Facebook se met à la place de la personne décédée et le rend « présent » pour une durée indéterminée. Cette configuration de mémorial fait en sorte que « the dead never really die ; but rather are perpetually sustained in a digital state of dialogic limbo », affirment Rebecca Kern, Abbe Forman et Gisela Gil-Egui (2012 : 3). À travers les commentaires et publications sur le mur du défunt, famille et amis s’engagent dans des rituels comparables aux visites au cimetière. La possibilité de visiter le profil de l’être cher disparu, d’y lire les messages des autres, tel un de livre de visiteurs, et d’être capable d’en publier à son tour, peut constituer une source de réconfort. Une communauté se crée ainsi autour de la personne décédée pour partager les mémoires à son sujet. Par ailleurs, l’option d’envoyer des messages privés au défunt reste active. Cette forme de communication avec la personne décédée se classe dans ce que Rhonda N. McEwen et Kathleen Scheaffer (2013) appellent a backstage performance, afin de la différencier des pratiques ouvertes au public (front-stage performance), affichées sur son journal.

Les membres de la famille ont toutefois l’option de transformer le profil du défunt en « compte de commémoration » 7 – deuxième type de mémorial Facebook. Une série d’options sont alors désactivées : le compte n’est plus exposé à des fonctions telles que la suggestion d’amis (« Vous connaissez peut-être »), les rappels automatiques d’anniversaire ou la publicité (Facebook, 2016a). D’ailleurs, le défunt est retiré des groupes auxquels il appartenait et la ligne statut « À quoi pensez-vous » est supprimée. Jusqu’en 2014, Facebook limitait la visibilité du contenu des comptes placés en mode « mémorial » aux seuls amis du défunt ; néanmoins, si ce dernier a paramétré son compte en mode public, ces paramètres de confidentialité sont désormais maintenus après son décès.

Dans la marée d’ajustements proposés par l’administration Facebook afin de peaufiner la gestion de nos legs et traces numériques, deux options s’offrent dorénavant aux internautes. Le 12 février 2015, Facebook annonce le lancement d’une nouvelle fonctionnalité qui permet, soit de laisser un contact légataire, ou de demander de son vivant, à titre de volonté posthume, de supprimer son compte en cas de décès (Untersinger, 2015). Dans le premier cas, on peut désigner une personne pour gérer le compte après le décès. Or, l’usage que peut en faire cette personne reste limité. Le contact légataire pourra certes épingler une publication dans le journal du défunt, répondre à de nouvelles invitations d’amis et mettre à jour la photo de profil ; par contre, il ne pourra ni publier en son nom ni lire ses messages privés (Facebook, 2016b).

 

Mémorial Facebook (catégorie « Page »), capture d’écran le 30 novembre 2016

 

Une troisième et quatrième catégorie de mémorial Facebook sont les pages et les groupes, fermés ou publics. Ces espaces servent à honorer les amis ou parents décédés et deviennent terrain de recueillement et de partage d’information, de photos et de vidéos. Ils offrent une tribune pour diffuser les informations relatives aux services funéraires, aux enterrements, ou pour la collecte de fonds pour la mise sur pied d’une fondation, entre autres. C’est précisément à ce type de page Facebook que Camille fait référence dans la scène de la série The Returned (2015) évoquée au début de cette contribution.

 

Mémorial Facebook (catégorie « Groupe »), capture d’écran le 30 novembre 2016

 

Longue vie à nos morts ! L’avenir virtuel, entre mirage et réalité

Les mémoriaux Facebook partagent un important nombre de fonctions avec les mémoriaux traditionnels et éphémères, ainsi qu’avec d’autres constructions à vocation commémorative ; entre autres, ils sont tous créés pour rendre hommage aux morts et pour rassembler la communauté. Comment expliquer alors l’ampleur de l’engouement pour les mémoriaux virtuels ?

Dans les faits, les bénéfices ou avantages des mémoriaux Facebook semblent multiples. Il y a tout d’abord leur proximité, leur accessibilité et leur portée. « After being informed of a death, Westerners traditionally gather in public venues to mourn at wakes, memorials, or funerals » (McEwen, Scheaffer, 2013 : 65). Il faudrait cependant reconnaitre les limites physiques des sites traditionnels de recueillement et de deuil – leur statisme, notamment. Si une personne veut visiter le tombeau ou le mausolée d’un proche décédé, elle peut être limitée par une série de facteurs tels que sa localisation géographique, les heures d’ouverture, les conditions météorologiques, etc. ; tandis que « online memorials are not at all limited by such factors, creating a sense of enduring and timeless sense of availability and proximity for the living person who wishes to visit the deceased » (Bell, 2014 : 9). La visite du mémorial Facebook peut s’effectuer à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit, en n’importe quelle tenue, simplement en se connectant au site (Bell, 2014).

Dans un autre ordre d’idées, les réseaux socio-numériques contribuent à l’accélération du temps, phénomène qui enveloppe aujourd’hui notre existence quotidienne. Par conséquent, la nouvelle d’un décès se propage sur Facebook en quelques instants, grâce à des fonctions comme « partager » ou à l’utilisation de mots-clic (hashtags). Cette compression temporelle est certes reliée à la principale raison d’être du site qui est de nous mettre en réseau. Or, il ne faut pas oblitérer l’association de l’Internet à la téléphonie mobile, association qui nous expose potentiellement à un flux de nouvelles en continu. McEwen et Scheaffer sont eux aussi de l’opinion que :

« The rise in mobile media use worldwide has also contributed to the surge in active participation on social media sites. Access to the mobile Internet is reshaping how we think about information sharing, and the uptake of data services on mobile media […] is transforming when and how people engage with social media » (2013 : 64).

En troisième lieu, les mémoriaux Facebook sont avant tout « bon marché » et rapidement exécutables. Ils n’engagent guère de dépense, puisque l’accès au site est gratuit, et d’après le slogan du site, « ça le restera toujours ». De plus, ils peuvent être mise sur pied dans l’espace de quelques secondes après un décès. Tandis que tout un chacun disposant d’un ordinateur, d’un accès Internet et de quelques connaissances de base en informatique peut créer une page, un groupe ou un profil sur ce réseau, le mémorial traditionnel demande quant à lui des ressources financières et logistiques considérables, l’expertise d’un grand nombre d’acteurs et souvent des années pour sa réalisation.

Finalement, les mémoriaux Facebook donnent une illusion de pérennité. Autant les mémoriaux institutionnels que les tombeaux et les stèles funéraires, et encore plus les mémoriaux temporaires, sont des structures matérielles dotées d’une vie limitée. Au contraire, leurs équivalents virtuels donnent l’illusion d’inscrire la mort dans une sorte de présent éternel. De manière certaine, le sentiment est répandu parmi les internautes que le code « HTML » non seulement survivra aux mémoriaux « en dur » et aux temporaires (les ballons, les ours en peluche, les cartes, les photos, les bougies, etc.), mais qu’il nous survivra tous (Bell, 2014). Or, ces pages peuvent s’avérer, dans la pratique, autant sinon plus provisoires que n’importe quel autre mémorial ou structure à vocation mémorielle. S’il en est ainsi, c’est parce que, d’une part, il s’agit d’une plateforme web, en d’autres termes : de données numériques. Ces pages peuvent être effacées d’un seul clic, tout simplement. D’autre part, il s’agit bel et bien d’une illusion de pérennité, car comme pour les mémoriaux traditionnels, ces pages « n’existent » que grâce aux internautes : ce sont les visiteurs qui font le mémorial, qui le transforment en espace d’anamnèse. Si les gens arrêtent d’alimenter ces pages, de les consulter, d’y faire acte de mémoire, elles perdront leur fonction commémorative. Ainsi, à l’instar d’un mémorial dit conventionnel, les mémoriaux Facebook peuvent tomber dans l’oubli et disparaître. De fait, ils sont particulièrement actifs les jours et les mois suivant un décès, et moins, voire quasiment pas ensuite. Cet abandon les transforme en cénotaphes fantômes dans le cyberespace 8. Précisément, dans un texte portant sur les profils Facebook en tant que cénotaphes, la sociologue britannique Elaine Kasket pose une série des questions que je souhaite mettre en rapport avec les interrogations de Debray sur l’influence de la technologie sur nos modes de vie et pratiques monumentales. Kasket écrit :

« In even a few years’ time, will we still be moved to visit the place of physical interment of our dead ? Will this be satisfying, or give us a feeling of connectedness ? […] What will an increasing awareness of our Facebook profiles as being part of our digital legacy […] mean for the way we co-construct these profiles ? Will we as a society need our mediums, our priests, our obituary writers, [our memorials] and our bereavement professionals in the same way ? These questions are a logical outgrowth of our digital society, and their salience shows the extent to which social networking is revolutionising both our lives and our deaths. » (2012 : 69).

La tournure des événements est évidemment difficile à prévoir. Il reste à suivre l’évolution de la pratique, même si le virage semble irréversible. Les mécanismes se peaufinent graduellement, au fur et à mesure que de nouvelles interrogations surgissent, notamment en matière de legs. À l’instar du mémorial, l’avenir dans l’espace virtuel est (surtout) un enjeu du présent : il se négocie ici et maintenant. Par conséquent, les efforts se multiplient dans le dessein d’assurer le maintien des comptes Facebook après le décès de leurs détenteurs. Cette préoccupation serait symptomatique d’un besoin de perpétuer le souvenir de nos morts, ainsi que de les rendre « présents » parmi nous à demeure.

Tel qu’expliqué au début de cet article, « […] le souvenir de la chose n’est ni toujours ni fréquemment donné, il faut le chercher ; cette quête est l’anamnèse, la réminiscence, la récollection, le rappel » (Ricoeur, 2000b : 733). En dépit de toutes les incertitudes associées au déploiement et au développement incessant de la sphère virtuelle, il ressort clairement de cette réflexion que l’acte d’anamnèse, quels que soient les défis et les transformations auxquels il se voit confronté, est toujours profondément enraciné chez l’individu et la collectivité. Se prêter à cet exercice de mémoire ne garantit pas uniquement la sauvegarde du souvenir de nos êtres chers décédés, mais également notre propre survie.

  

Notes

1. Ce texte s’inspire d’une conférence prononcée lors de la journée d’étude Recherches et création : comment vivons-nous la mort ?, organisée par Patrimoine funéraire Montréal, le CÉLAT et l’UQAM à L’Artothèque (Montréal), le 14 novembre 2014.

2. La série fut annulée après la première saison.

3. À partir de la minute 5 (épisode 1, saison 1) de The Returned (2015), série disponible sur Netflix.

4. À partir de la minute 10 (épisode 4, saison 1) de The Returned (2015), série disponible sur Netflix.  

5. Ceci est d’autant plus vrai dans le milieu francophone.

6. Sur ce type de mémorial, voir Doss, 2008 ; Klaassens, Groote, Huigen, 2009 ; et Margry, Sanchez-Carretero, 2011.

7. Les membres de la famille proche peuvent également demander à supprimer le compte de la personne décédée (Facebook, 2016a).

8. J’ai consulté une dixième de comptes de commémoration dont les publications et commentaires s’arrêtent quelques mois après le décès du détenteur du profil.

   

Références

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Notice biographique

Détentrice d’un baccalauréat en histoire de l’art (2005) de l’Université de La Havane, ainsi que d’un doctorat en histoire de l’art (2015) de l’Université du Québec à Montréal, Analays Alvarez Hernandez s’intéresse aux cultures diasporiques, aux sociétés post-colonialistes de même qu’à la commémoration. De façon plus ciblée, ses recherches portent sur la culture matérielle dans les espaces publics canadiens et français, avec un intérêt marqué pour les rapports entre le monument commémoratif et les communautés ethnoculturelles. En tant que commissaire indépendante, elle a organisé plusieurs expositions depuis 2003 à Montréal et à La Havane. Alvarez Hernandez a notamment occupé les postes d’assistante à la conservation au Museo Nacional de Bellas Artes de La Habana et, plus récemment, de responsable des collections et de la programmation culturelle à L’Artothèque, organisme où elle siège sur les conseil d’administration. À l’heure actuelle, elle est chercheuse postdoctorale affiliée à l’Université de Toronto (FRQ-SC 2016-2017).

 

 

 

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Cette publication a été rendu possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, ainsi qu'à une subvention, pour une treizième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).