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archée - Actions RĂ©seaux NumĂ©riques <i>Gestion des Stocks</i>

Actions Réseaux Numériques Gestion des Stocks

Bertrand Gauguet

décembre 2001
Section critiques
Section entretiens

C'est à la Galerie d'art Pierre Tal Coat d'Hennebont (France), que le groupe d'artistes Actions Réseaux Numériques réalisait, le samedi 07 avril 2001, l'oeuvre Web de téléprésence participative Gestion des Stocks. Sur place, une installation se composait d'un dépôt d'objets fragmenté en quatre zones selon la topométrie archéologique d'un champ de fouilles, d'une chaîne de postes d'observation, d'un dispositif de webcaméras faisant office de relais entre l'espace physique et l'espace virtuel, et d'une plate-forme logicielle, réalisée spécifiquement pour l'occasion, qui permettait non seulement d'interagir avec l'ensemble du dispositif, mais de communiquer aussi avec les organes de contrôle opérants sur le site.

La logique de Gestion des Stocks reposait sur une procédure d'identification collective et partagée, par téléprésence, d'un stock initial d'objets que le public était invité à manipuler par étapes: physiquement d'abord, puis sémantiquement. Connecté au site d'ARN, l'internaute accédait à une vue globale du stock qu'il pouvait resserrer par transmissions de commandes; c'est dans cette seconde image zoomée qu'un objet pouvait être extrait, puis dirigé vers le poste d'observation afin d'y être successivement mesuré, photographié et inventorié comme n'importe quel élément faisant l'objet d'une spéculation ou d'une transaction future. Arrivant en fin de chaîne, l'objet était ensuite dirigé vers l'ultime poste d'exposition et de conditionnement qui rendait possible l'identification par description et par micro-récit.

Le recours a un tel procédé économique et scientifique de la prospection et de l'observation conduisait forcément à la production d'une base de données archivistiques contenant autant de fiches signalétiques produites qu'il y eut d'objets traités. Le stock initial, composé d'objets et d'assemblages produits antérieurement par une pratique plastique de recyclage (1), évoquait un espace-temps différé alors que toute l'infrastructure utilisée convoquait plutôt un présent segmenté. C'est que les technologies de l'information et de la communication étaient ici mises au service d'un dispositif destiné à sonder un processus individuel et collectif, processus au sein duquel l'implication du langage permettait d'entreprendre une relation conversationnelle avec les différentes strates de la réalité. Même si Gestion des Stocks renvoyait, par ailleurs, à la dimension économique et à ses modèles d'organisation, l'installation soulevait aussi l'ambiguité d'une réalité médiatisée à distance avec un mode d'image propre à la télésurveillance, interrogeait les dualités qui se confrontent et se confortent entre monde actuel et monde virtuel, et faisait mesurer, inévitablement, combien l'émergence des réactions de l'espace virtuel peut être opérante sur l'espace physique. C'est d'ailleurs comme figure de relais entre ces deux espaces qu'il faudra sûrement reconsidérer une partie de la communication d'aujourd'hui... comme révélateur d'une "conscience du réel".

L'entretien avec ARN

B.G.: Depuis quand existe Actions Réseaux Numériques?

ARN: Depuis janvier 1998. ARN est un collectif d'artistes (2) dont les champs opératoires se manifestent non seulement par une présence quotidienne sur Internet, mais aussi par une action locale en terme de prestations de services auprès du public comme l'accès à Internet, l'initiation, la formation ou encore l'apport en conseils.

B.G.: Quelles motivations furent Ă  l'origine d'ARN?

ARN: Favoriser l'accès à Internet au plus grand nombre, et participer au développement des pratiques artistiques et culturelles sur les réseaux. En fait, il s'agissait surtout de mettre sur pied une sorte d'Artist Run Space dédié aux technologies de la communication qui soit simultanément un laboratoire de recherche et d'expérimentation, mais aussi un espace de diffusion, c'est-à-dire dans le contexte du Net, un espace d'appropriation des technologies se déroulant, pour le public, dans des conditions artistiques et culturelles. L'idée d'une sensibilisation à ces pratiques n'était donc jamais non plus très loin... Nous imaginions notre action comme une sorte de modèle input<>output où l'entrée des données sur les réseaux était d'abord artistique et culturelle, et où la sortie était favorisée par un accès local grâce aux infrastructures et aux membres actifs du collectif. On retrouve ce modèle dans la plupart des dispositifs qui furent développés dans les ateliers publics x-99 et x-00.

B.G.: À ce propos, pouvez-vous décrire les actions que vous avez menées localement (x-99 et x-00)?

ARN: x-99 et x-00 sont les deux manifestations que nous avons organisées respectivement en mars 1999 et mars 2000. Après nous être rendus à ISEA98 et DEAF98, il nous a semblé important de poser les bases d'un festival français de ce type, mais un festival exclusivement consacré aux pratiques actives des réseaux. Nous voulions éviter la seule monstration, ou juxtaposition, de discours sur les pratiques au profit d'une immersion possible et d'une expérimentation de l'interaction. C'est pourquoi x-99 et x-00 eurent pour but premier de sensibiliser le public local, et celui en ligne, aux pratiques artistiques du Web. Dans les faits, et dans leur dimension événementielle, ces manifestations se sont pourtant transformées en ateliers publics, en espaces de rencontre entre praticiens et théoriciens ainsi qu'en espaces de circulation et d'émergence des projets.

A cet égard, le cédérom x-00 (3) témoigne très bien de l'évolution qu'a connu l'événement jusqu'a sa finalisation. Il peut, dès à présent, servir de base à une réflexion portant sur l'élaboration d'un nouveau type de manifestation qu'il nous appartient d'étudier précisément, afin de savoir pourquoi, et comment, ce que nous avions pensé sous la forme d'un festival s'est ainsi transformé.

B.G.: Vous désignez souvent vos différents travaux comme des dispositifs (4). Comment définiriez-vous cette notion au vu de votre approche?

ARN: Les actions d'ARN peuvent être envisagées comme un continuum de recherches et d'actions collectives qui s'alimentent mutuellement dans le temps. De ce point de vue, les dispositifs apparaissent comme des points de concentration arbitraire de l'activité globale qui sont favorisés par une monstration programmée (intervention dans un festival, commande d'une galerie, etc...). L'intersection d'actions publiques ponctuelles mais aussi d'actions individuelles permanentes, provoque un dispositif qui sera dès lors caractérisé par un nom/titre, des spécificités organiques, un programme, des langages, une URL, des auteurs, des intervenants, des opérateurs, des dates et des lieux de monstration. Et inversement, un dispositif pourra être aussi considéré comme un projet préalablement défini, ou du moins cerné, lorsqu'il sera doté d'un objectif technologique, ou conceptuel, auquel viendront s'adjoindre des développements, des compétences et des interventions individuelles.

Bien souvent, les dispositifs d'ARN oscillent entre ces deux pôles, car tout projet initial émanant d'un individu est forcément favorisé par l'état global d'une évolution collective. La question de l'auteur reste par conséquent ouverte; il reste encore complexe de définir ce qui participe d'un dispositif de ce type. On s'en tiendra donc plutôt à une sorte d'appréciation subjective concernant une pondération entre les notions d'auteur, l'unicité du code source, d'un titre défini individuellement ou collectivement, les dates de monstration, et d'un ensemble structuré autour d'un "attracteur" qui serait le dispositif. Cette appréciation permet de sélectionner (temporairement) un ensemble d'actions, d'opérer une sélection. L'observation plus rigoureuse, quantitative et qualitative, des divers facteurs d'apparition et de réalisation d'un dispositif, devrait s'appuyer sur des caractéristiques définissables et permettre, à terme, d'élaborer une typologie des pratiques.

B.G. Concernant votre performance / dispositif Gestion des Stocks, comment s'est positionnée ici la présence archéologique vis-à-vis du processus d'identification médiatisé?

ARN: C'est vrai que la cohérence de ce travail emprunte à la méthodologie archéologique; les modes opératoires et les logiques y sont similaires comme l'utilisation d'un carroyage pour délimiter des zones de prélèvement, ou encore, le recours aux techniques d'isolation et d'identification de l'objet comme la mesure, la photographie et l'attribution numérologique. Ce n'est qu'après l'analyse de l'objet que celui-ci retrouvera sa fonction préliminaire, et ce n'est que l'ensemble de toutes les fonctions retrouvées qui donnera ensuite un sens au territoire exploré.

B.G.: Oui, sauf qu'ici, il y a tout de même rupture avec le procédé archéologique traditionnel, puisqu'en mettant à disposition des internautes une plate-forme leur permettant non seulement d'interagir mais aussi d'endosser le rôle d'archéologue, il semblerait que vous les incitiez à une logique d'archéologie partagée?

ARN: Les commandes des opérateurs s'accumulent les unes après les autres générant une stratigraphie de nombres que le "fouilleur" doit exécuter dans l'ordre tout comme l'archéologue "descend" les couches les unes après les autres, de la plus récente à la plus ancienne. Ici, c'est l'internaute qui, par ses commandes, sédimente l'installation. L'archéologie cherche à découvrir et recréer les contextes de conception ou d'usage des objets trouvés. C'est en ce sens que sa "logique partagée" cristallise un axe autour duquel va pouvoir s'organiser une reconnaissance mutuelle des identités, qu'elles soient réelles ou fictives, technologiques ou humaines.

B.G.: Il semble que Gestion des Stocks joue à la fois sur l'ambiguité du temps présent par le système de téléprésence, mais aussi du temps différé qui est caractéristique du procédé archéologique?

ARN: L'archéologie implique beaucoup de moyens humains, le travail est lent. La mise au jour d'objets cache au public la partie "études" qui est souvent bien plus longue et bien plus complexe. Dans Gestion des Stocks, on retrouve cette même lenteur. Bien que le spectateur soit pressé d'agir et de savoir, le processus qu'il enclenche sera lent et difficile à accélérer. De la même manière qu'après chaque campagne, l'archéologue doit patienter: c'est le temps de la réflexion. C'est la raison pour laquelle il est possible de voir le dispositif comme une superposition d'espaces-temps parallèles: le temps de la performance et de la téléprésence, celui de la performance localisée et du déplacement des objets in situ, celui de l'ensemble des individus interconnectés, celui de l'analyse et de la réflexion reposant sur les informations produites et, enfin, celui reposant sur une réactualisation du dispositif qui vient boucler le cycle.

B.G.: A la description froide et objective du spécialiste, s'oppose ici la subjectivité des internautes qui participent au projet...

ARN: De même qu'en archéologie un ensemble de donnés donne lieu à une interprétation, à une discussion, le croisement des fiches remplies par les internautes donne lieu à des surenchérissements de commentaires. La mise en réseau de la même information influence l'analyse. Les objets stockés dans la base de données peuvent donc servir à de multiples interprétations et à une relecture permanente. De la même manière, les techniques actuelles permettent d'infirmer, affirmer ou corriger des données recueillies antérieurement.

C'est d'ailleurs pourquoi tous les objets inclus dans Gestion des Stocks sont vraisemblablement liés entre eux. C'est une histoire à raconter à l'envers, on part de l'objet fini et l'on rebrousse chemin. La mise en lumière de tel ou tel objet est d'abord un acte de curiosité individuel (l'exposition), mais l'ensemble des curiosités reconstruit une histoire et déclenche une analyse potentielle. Le processus d'archéologie partagée informe donc davantage sur la situation actuelle des invidus en relation que sur la nature objective du stock.

B.G. La production des fiches signalétiques conduit à l'établissement d'une base de données archivistique. Était-ce l'une des finalités du dispositif?

ARN: Oui, car cela peut permettre une analyse a posteriori. Gestion des stocks pourrait ainsi parfaitement s'adapter à un autre travail artistique comme, par exemple, générer de façon créative le catalogue d'un artiste ou, à l'inverse, laisser public le choix des objets. En général, si toutes les fiches reçues permettent de produire un récit, la base peut aussi informer du comportement des intervenants. Le croisement de certaines informations comme les signatures volontaires (nom, email) et involontaires (adresse IP, adresse d'hôte), montre les jeux d'identités possibles, et comment l'intervenant teste les limites du contrôle exercé par le dispositif. Avec cette double relation de contrôle, on sort des limites de la proposition par des actions de détournement et de contournement qui deviennent ainsi des composantes de la création collective.

B.G.: Que devient ce stock après cet événement?

ARN: Le stock analogique retourne à son état initial, c'est-à-dire à un ensemble d'objets conditionnés, alors que le stock numérique peut continuer de s'alimenter au gré des interventions en ligne. Aucune étape n'est privilégiée au détriment d'une autre, le cycle est tout simplement mis à plat. Le processus de monstration classique est bousculé en cela qu'il se produit un effet cyclique propre à la logique qui détermine ce travail: stockage / choix / analyse / exposition / stock. De fait, la partie exposition n'est qu'un intervalle durant lequel un espace est disponible, un peu à l'image des musées et de leurs réserves contenant davantage d'oeuvres entreposées que d'oeuvres exposées.

B.G.: De quelle nature Ă©tait le travail du son dans le dispositif?

ARN: Intégrer la dimension sonore dans ce processus nous semblait important, car la nature enveloppante du son et la perte de point de vue qu'il induit, favorise généralement la relation immersive. Sur l'installation, les sons locaux étaient le double produit du dispositif physique (l'infrastructure de suspension des cameras) et d'une banque d'échantillons activés à l'insu des opérateurs en ligne lors de leurs choix de commande. Nous avions également le projet de travailler sur les caractéristiques d'une archéologie sonore des objets, c'est-à-dire envisager leur contexte de création et leur histoire en fonction de la nature sonore produite dans un jeu varié de situations. Mais cette perspective n'a pu être mise en oeuvre dans cette première version de Gestion des Stocks, elle devrait toutefois pouvoir renforcer la présence sonore d'une prochaine version du dispositif.

B.G.: Qu'est-ce que Gestion des Stocks a surtout mis à jour dans son procédé?

ARN: Au niveau de la gestation collective du projet, Gestion des Stocks est surtout l'illustration d'un rapprochement de compétences individuelles dans une dynamique collective. Cette phase d'élaboration a montré comment le collectif doit simultanément intégrer les points de vue individuels dans une cohérence partagée, et repousser ceux qui ne sont qu'individuels et qui ne prennent pas en considération la globalité collectivement admise. C'est la raison pour laquelle le projet s'est articulé comme une négociation collective permettant l'existence individuelle.

Au niveau de la relation entre la performance localisée et les opérations en ligne, Gestion des Stocks a surtout mis en évidence la déstabilisation du processus envisagé sous l'action humaine. La juxtaposition des temps de réaction, des dimensions interprétatives et des justifications individuelles, ont poussé le dispositif à sortir de lui-même, c'est-à-dire à se déplacer vers une situation partagée située très en dehors des objectifs rationnels énoncés.

B.G.: Peut-on comparer le dispositif de Gestion des Stocks avec les systèmes et les logiques économiques qui exploitent aujourd'hui la technologie des réseaux?

ARN: Dans le processus de circulation des commandes et des réponses entre le réseau et l'espace localisé (qui est propre à la cybernétique), le dispositif peut être en effet comparé. Il semble que les logiques économiques actuelles recherchent l'optimisation des flux d'information et de production dans le seul but de supprimer les stocks et compresser le temps et les coûts de production et de livraison. Toute cette logique passe par la diminution quantitative des interventions humaines.

En revanche, le dispositif de Gestion des Stocks se basait sur une réintégration des interventions humaines (déplacements caméra, déplacements d'objets), et avait pour effet de ralentir exponentiellement le processus jusqu'à sa quasi inefficience. L'accumulation des commandes, au cours de la performance, rendait impossible toute application d'une commande passée en fin de performance, "quasi" car le libre-arbitre de l'opérateur qui pouvait être amené à transgresser la règle tacite de fonctionnement, pouvait rendre cependant cette commande applicable. On aboutissait, dans ce cas, à l'imprévisibilité du dispositif dans sa globalité, et à l'absence de repères stables pour l'opérateur distant qui pouvait basculer d'un état de "contrôle" du dispositif à un état de recherche d'auto-équilibre ou de positionnement vis-à-vis du dispositif... ce qui favorisait sans doute les interprétations fictionnelles.

B.G.: Le dispositif était-il à même de générer de la fiction?

ARN: Si fiction il y avait, elle n'était que le produit des utilisateurs ou des télé-acteurs du dispositif. Elle pouvait s'insérer dans la dimension interprétative des entrées proposées. Mais concernant la proposition de départ, la fiction n'existe pas en tant que telle en ce sens que le dispositif relève davantage d'une tentative d'objectivation d'un réel supposé.

B.G.: Quels types de transactions cherchez-vous alors Ă  Ă©tablir entre vos propositions et l'internaute?

ARN: L'exploration de la conscience collective dans un dispositif régi par des propositions et des contraintes. C'est d'ailleurs la conscience de ces propositions et de ces contraintes qui induit le comportement de l'opérateur distant - cette conscience se nourrissant de l'échange entre les opérateurs, et de la transaction des ordres de circulation sur la réalité partagée au sein de l'espace virtuel. C'est-à-dire, permettre, par la circulation des données numériques et analogiques, l'expérience d'une conscience du réel dans un contexte précis.

Note(s)

(1) <http://x-arn.org/btm/oem/index.php3?go=stock.html>.

(2) Le collectif d'ARN est composé de: Sylvie Bourguet, Grégoire Cliquet, Frédéric De La Hogue, Yann Le Guennec et Laurent Neyssensas.

(3) CD x-00: 50 Euros TTC (frais de port inclus), descriptif, commande.

(4) Pour prendre connaissance des dispositifs antérieurs d'ARN.

Référence(s)

Entretien tenu le 27 octobre 2001 Ă  Paris

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