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archée - Un lien serait déjà assez

Un lien serait déjà assez

Olia Lialina

juin 2001
Section cyberculture

En septembre 1996, je fus invitée en tant qu'auteur d'un site Web sur le cinéma russe parallèle à une rencontre de la Liste Syndicate qui se tenait dans le cadre du DEAF, le Dutch Electronic Art Festival, à Rotterdam. Sous mon nom, à l'accréditation, il y avait «artiste». J'avais auparavant surtout travaillé comme critique de cinéma, écrit sur le cinéma expérimental et développé les programmes du club cinématographique de Cine Fantom. «Artiste» a duré trois semaines. En présentant mon nouveau projet pour le Web, «My Boyfriend Came Back From the War», au colloque Metaforum III à Budapest, je suis devenue une célèbre artiste du net - a famous net artist (désignée plus loin par FNA). Un métier plus intéressant et plus important. Je relate dans ce qui suit les expériences et les observations faites dans ce mode au cours des quatre dernières années.

CONFÉRENCES

Il n'y a pas que pour moi que tout a commencé par une conférence. Même si cela vient en contradiction avec l'imagination des journalistes qui écrivent sur l'art net, les conférences jouent un rôle important pour les FNAs.

Un artiste du net est un artiste qui travaille sur Internet ; de la même façon un FNA est un artiste qui travaille sur Internet, mais en même temps il présente son travail sur le réseau lors de conférences internationales. Je qualifie de conférence toute manifestation où un FNA s'asseoit face à un public, un ordinateur devant lui et un grand écran sur lequel est projetée l'image derrière lui. Une telle chose peut se produire dans le cadre de n'importe quelle manifestation - un festival de cinéma, une exposition d'art médiatique, une foire du livre - qui n'a pas à s'annoncer explicitement sous le nom de conférence.

Lecture et présentation devant un public supposent certaines habiletés. Un FNA ne travaille pas avec Power Point, mais avec un navigateur, ce qui veut dire qu'il doit pouvoir parler, cliquer et dérouler en même temps. Il doit pouvoir adapter son débit de parole et la durée de sa présentation aux différents temps de connexion, surchargés ou changeant parfois rapidement de vitesse lors du transfert. Seul un FNA débutant se laisse désarçonner lorsqu'une liaison tombe complètement à plat. Et seul un pseudo-FNA, pour se prémunir contre de telles surprises, apportera avec lui lors de sa présentation une version démo de son site web sur disquette ou sur cédérom. Lorsque l'on présente Internet sur un cédérom, c'est un peu comme si on faisait du «lip-synch». Le public ne pardonne pas cela.

Les conférences sont (encore pour l'instant) la principale source de revenus et (comme toujours) un lieu de rencontres; elles offrent, de plus, l’occasion de faire le bilan d'une période de l'histoire de l'art net. En outre, les conférences sont seules aptes à l'exercice hors ligne de l'art net.

EXPOSITIONS

Il en va exactement à l'inverse avec les expositions. Les expositions d'art net sont de l'ordre de l'indicible dans le marché de l'art moderne, même si toutes les expositions ne se ressemblent pas et que, grâce aux efforts des commissaires, ils en existent de fort différentes. «Exposition» qualifie toute manifestation dédiée à l'art réseautique - à l'exception des conférences.

Où l'aversion pour les expositions prend-elle ses sources? Pour quelles raisons une exposition est-elle une forme de présentation inacceptable aux yeux d’un véritable artiste du net (a real net artist - RNA)?

Les artistes du net ont des profils fort différents; on retrouve parmi eux des artistes des arts visuels ou des arts médiatiques, mais aussi des vidéastes, des photographes et des designers. Personne de cette génération (à laquelle je propose, pour des raisons pratiques, l'abréviation RNA1) n'avait travaillé avec Internet avant d'apprendre à lire, à écrire et à communiquer hors ligne. Un RNA1 est, de plus, habitué de pratiquer son art et d'exposer dans un espace délimité. Malgré cela, il travaille avec un réseau universel, étendu de par le monde, se tourne vers ses utilisateurs et se fait, à sa façon, universel, ouvert sur le monde. On devrait peut-être formuler cela autrement : grâce à son expérience, grâce à l'idée qu'il conserve de ce que signifie, travailler et exposer dans un lieu délimité, un RNA1 réagit de façon particulièrement virulente contre la tentative de redresser ces limites en présentant l'art net à l'intérieur d'expositions.

Les expositions trouvent, elles aussi, places dans le cadre d'autres manifestations - du festival de cinéma jusqu'aux conférences - mais elles sont aussi parfois conçues comme des événements autonomes. Un tel événement fut organisé au cours des dernières années par le ZKM, Zentrum fur Künst und Medientechnologie; ce fut une exposition monstrueuse qui mis fin au rêve de voir de telles entreprises réussir.

Comment en vient-on à l'idée de faire des expositions? Derrière cette idée se trouvent de fausses conceptions et une recherche de profits. Fausses conceptions parce qu'on suppose que l'art net n'est fait que d'amusants sites web interactifs, comme des cédéroms, mais en plus modernes. L'idée du gros argent est née au milieu des années quatre-vingt-dix, alors que certains FNA (famous net artist) auraient laissé entendre, lors de conférences, qu'une oeuvre d'art net ne serait pas une pièce de musée, existerait hors des structures des galeries ou des musées, appartiendrait à tous, se passerait d'intermédiaire et de prix d'entrée. Le commissaire d'une «exposition» aurait de plus de bonnes chances de pouvoir réduire le budget d'exposition aux profits de ses propres honoraires. C'était là le truc.

Les expositions ‘’inertes’’ étaient et sont encore plus ou moins sympatiques et fonctionnelles. Cela avait l’air de ceci : une quelconque manifestation hors ligne annonçait que maintenant, en plus des sections cinéma, vidéo, performance, etc., elle proposait aussi une section d'art net ou d'art web (habituellement, aucune différence entre ces deux concepts n'était faite - mais de cela il ne sera pas question ici), ouvrait sur son site web une section appropriée et y installait des liens vers des projets réseautiques choisis. Ces derniers continuaient à vivre leur vie, il y a avait simplement un lien de plus vers eux. Plus les liens sont nombreux, plus il y a de public. C'est donc bien.

Cette pratique a produit un intéressant système de gains mutuels. Une exposition crée un lien vers un projet, le nom d'un FNA apparaît dans le catalogue d'exposition et, de son côté, le FNA peut inscrire sa participation à l’exposition dans son curriculum vitae. Mais qu'est-ce que tout cela a à voir avec un réel espace d'exposition? Rien, bien sûr. Là, la variante “inerte” va un peu s’adapter : pour relier l'espace tangible d'exposition d'une quelconque façon à ce qui se passe en ligne, un ordinateur est installé dans la galerie ou le foyer. Un navigateur est ouvert et une page web contenant des liens est affichée. Que personne ne regarde, évidemment. Peut-être que des gens cliquent deux, trois fois, mais ils préfèrent ensuite interroger leur courrier électronique ou encore consulter les prévisions météorologiques. Cela n'a rien d’étonnant, car l'atmosphère ne convient tout simplement pas. On ne va certainement pas dans une galerie pour lire des livres, comme on ne lit pas de livres dans un salon du livre. Les expositions ‘’inertes’’ n'eurent aucun succès, bien au contraire : des ordinateurs sans apprêt, où de tous côtés pendent des cables, apportent une fausse note dans les habituelles installations interactives voisines, faites d'appareils et de constructions compliquées.

Il est donc temps de se détacher de l'idée d'exposition et d'arriver à la conclusion qui s'impose déjà : la seule possibilité d'importer l'art net dans un espace et d'aller ainsi à la rencontre de gens intéressés est offerte par la conférence. Car seul un FNA plein de vie, souriant et arrogant peut expliquer, commenter, intéresser les gens ou les amuser. Seul le RNA1 lui-même - et certainement pas l'ensemble des liens vers ses projets - peut introduire avec compétence et imagination le public à l'art de demain. En lieu et place, les commissaires ont essayé d'adapter les oeuvres aux pratiques en place, plus mauvaises que correctes, mais déjà rodées, et de plaire avec servilité aux visiteurs de galeries. Je partagerais les résultats de leurs efforts en deux catégories : l'OBJET et le ZOO.

L'OBJET et les ZOOs, les galeries, le musée...

L'OBJET et les ZOO

L'OBJET, c'est l'esthétique organisée autour d'un ordinateur. Sur l'ordinateur, un navigateur affichant la page titre du projet de l'artiste du net. Sur le mur près de l'ordinateur, un carton portant le titre de l'oeuvre, comme il se doit dans une exposition d'objets. Comme s’il était possible de lier un travail précis à un ordinateur. Ou comme si on pouvait, un tant soit peu, empêcher que l'ordinateur ne serve à la libre navigation ou à la consultation du courrier électronique.

Il y a ensuite plusieurs possibilités : pour stimuler la vue, les ordinateurs sont arrangés suivant des combinaisons compliqués, enveloppés de velour ou posés sur des piédestaux. Ce n'est parfois que simple décoration, mais parfois c'est aussi un monument au triomphe du commissaire sur l'imagination de l'artiste. J'ai vu un jour une installation comprenant un écran de projection glacé, pendu au mur, et un système de contrôle à distance avec lequel on devait visiter différents sites web. C'était en principe impossible, mais l'image de cette prodigieuse machine parut dans tous les journaux relatant ‘’l'exposition’’ - parce qu'elle était visuellement séduisante.

J'ai entendu dire qu'il en allait exactement de même pour la vidéo d'art il y a dix ans. Les monobandes seules n'étaient pas assez intéressantes pour une exposition, alors les artistes ont commencé à faire des installations vidéo. On continue de s’éloigner de l’observateur qui s'assoit et regarde, et de se rapprocher du visiteur qui se promène entre les appareils.

Le commissaire ou l'artiste qui fait d'une oeuvre d'art net un OBJET tirent cette oeuvre de son contexte et n'expose en définitive qu'une oeuvre simpliste. L'oeuvre devient superficielle; plus l'objet gagne en importance, plus l'oeuvre se vide de vie.

Lorsque je décris l'OBJET, je ne pense pas au travail des artistes des arts médiatiques qui intègrent Internet au processus de création de leurs objets réels. Sur cela, j'ai d'une façon générale peu à dire, car je participe rarement à de telles manifestations. Cela c'est par contre produit quelquefois et j'ai alors participé à un ZOO.

Le ZOO

Le ZOO est une variante onéreuse qui, au minimum, exige le transport et le logement du FNA sur les lieux d'exposition. Un ZOO signifie qu'il y a dans l'espace d'exposition, à côté des autres objets, un ordinateur, un écran de projection, un navigateur, une page web - l'habituel, donc - et, en plus, une chaise et sur la chaise, tel un ami, le FNA lui-même. Il est assis là, consulte de temps en temps son courrier, l'air d'être ailleurs; il est occupé, dit-il, il fait de l'art net. Vous pourriez, si vous n'êtes pas trop timides, vous installer derrière lui, derrière votre idole, et lui demander ce qu'est l'art net et s'il est vrai que c'est mort l'été passé.

Le ZOO est fort apprécié dans de grands événements tels ceux de l'AEC (Ars Electronica Center). Je ne le considère pas comme particulièrement problématique, mais simplement comme absurde. J'ai vu un jour, lors d'une situation ZOO, émerger soudainement une situation OBJET (ou peut-être que le tout avait été soigneusement planifié?). L'ordinateur sur lequel je devais présenter un de mes projets était le premier iMac mis en marché dans ce pays et tous ceux qui entraient dans la galerie se précipitaient dessus sans même regarder les autres objets exposés.

LES GALERIES

Ces observations sur l'art net en territoires étrangers ne sont pas particulièrement nouvelles, elles sont vieilles de deux ans et demi ou de trois ans, mais elles sont encore actuelles. Les relations entre les oeuvres en ligne et les présentations hors ligne n'ont pas, depuis, beaucoup changé (mais peut-être que les tentatives déraisonnables d'exposer des projets Internet sur des ordinateurs non reliés au réseau ont depuis cessé.) Cela devenait donc ennuyant dès les débuts de 1998.

Les RNA1 allaient d'une conférence à l'autre avec leurs projets, les uns plus radicaux que les autres, et décrivaient leur indépendance par rapport aux institutions artistiques hors ligne, en échange de quoi ils étaient ensuite payés par elles. Ou ils s'assoyaient autour des ZOOs. Ou se moquaient des OBJETS. J'ai écrit à cette époque, dans un anglais laborieux et colérique, l'article «Cheap.art»; l'idée centrale était que l'art net avait été suffisamment longtemps une marchandise bon marché pour vieilles institutions.

Plutôt que de nourrir un enthousiasme ambigu, on ferait mieux d'essayer d'opposer à ces institutions de nouvelles structures. Qu’adviendrait-il par exemple si, plutôt que d'exporter le travail et les idées, on importait en ligne les relations entre artistes, galeries et publics (et, en même temps, les relations entre marchandise et argent) ?

À la même époque apparaît la «First Real Net Art Gallery» sous le nom d'Art.Teleportacia (art.teleportacia.org) - un lieu sur le réseau où on peut acquérir des oeuvres d'art réseautique que ce soit pour le bureau électronique ou pour un site web personnel. Tout compte fait, puisque les gens d'affaires achètent des tableaux pour leur bureau, pourquoi ne devraient-ils pas aussi se soucier de l'embellissement de leur présence sur Internet, me demandais-je en juillet 1998. L'ambitieuse apposition «First Real» devait distinguer la galerie des milliers de galeries d'art sur Internet qui n'ont absolument rien à voir avec l'art net ; parmi elles se cachent des sites web de peintres ou de photographes qui y exposent des reproductions de leur travail et utilisent le Web comme un catalogue électronique. Il y a encore, vraisemblablement, des gens qui prennent cette façon de présenter du matériel pour de l'art net.

La galerie fut ouverte avec l'exposition «Miniatures de la période héroïque», où furent mis en vente les petits travaux de cinq RNA1. Il y eu sur le sujet des articles de la part de critiques qui, auparavant, avaient écrit sur le caractère non commercial de l'art net et qui, maintenant, expliquaient pourquoi l'une ou l'autre des oeuvres représentaient un investissement idéal et un enrichissement pour toute collection. Art.Teleportacia ne les a jusqu'ici d'aucune façon conforté dans leurs espoirs mercantiles.

Je n'ai malheureusement pu vendre une première oeuvre, la mienne, qu'un an après l'ouverture. Comme elle fut en outre achetée par un allié, le serveur entropy8zuper.org, on estima injustement que le tout n'était que chimère artistique.

Au début, avec la galerie, j'ai essayé d'imiter l'espace d'une salle d'exposition et de lui donner, avec une interface appropriée, l'allure d'un commerce sur Internet. Malgré cela, après quelques semaines seulement, chaque section de la galerie, y compris le bureau, le formulaire de commande et l'entrée, s'est transformée en forum de discussion : questions sur le commerce de l'art net, stratégies et tactiques de collecte, problèmes d'originaux et de copie furent discutées.

Au cours des années 1999 et 2000, les grands musées ont aussi commencé, avec beaucoup de style, à s'occuper de l'art net sur le réseau. Témoignent d'un intérêt sérieux : expositions et projets en ligne onéreux, bourses ou prix pour l'art net créés par le SFMoMA (San Francisco Museum of Modern Art), le «SFMoMA Webby Prize for Excellence in Online Art», d'une valeur de 50 000 dollars. Avec «ArtBase», édité par le webzine Rhizome, furent entretemps créées des archives d'art net, qui n’en sont encore, il est vrai, qu’à leurs débuts, mais entre les commissaires et les théoriciens des médias du comité conseil, de vives discussions sont déjà en cours. Ils soutiennent des organisations concurrentes, car tous sont intéressés par la résolution rapide des problèmes de conservation et d'archivage de l'art net.

Les conservateurs de musées d'art contemporain, qui savent ce que signifie conserver des diapos, de l'art vidéo ou des cédéroms, furent les premiers à s'intéresser à Art.Teleportacia. Mais par quoi commencer avec l'art net? Comment doit-on le traiter? Comment faire d'une chose qui ne peut être conservée sur les rayons d'une étagère, une pièce de collection? Tout serait beaucoup plus facile si l'art net n'était que de l'art web, si l'art net n'était fait que de pages hypertextuelles, d'ingénieuses animations et d'expériences avec le navigateur (exactement ce que sont les projets peu intéressants). On pourrait alors tout simplement acheter les oeuvres et les déposer sur le serveur de l'acheteur. Mais comment traiter des oeuvres dont la part essentielle se trouve non pas dans les pages web d'un serveur mais, plutôt, dans le trajet qui s'amorce sur le serveur et que l'on ne peut contrôler?

Les travaux définis explicitement comme oeuvre d'art net contredisent la logique de la possession. L'ancienne logique de la possession. En somme, l'ancienne logique. Une nouvelle logique est intégrée à ce qui est en train d'émerger et nous avons encore aujourd'hui la possibilité de lui donner forme. Je recommanderais, pour ce faire, de ne pas procéder par hypothèses ou analogies avec les pratiques artistiques existantes, mais de partir plutôt d'exemples concrets et d'événements actuels. Je suggérerais de discuter en premier lieu de questions de second ordre. Par exemple de ce qu'il faut faire du courrier électronique rétroactif à un projet, après que l'artiste l’a vendu ou archivé. Il y a sur le sujet, de façon temporaire, une étude sur le site web de la galerie. Les différentes réactions sont intéressantes en ceci que, comme lors d’une réaction en chaîne, elles provoquent toujours de nouvelles questions qui lèvent le voile sur la nature des oeuvres d'art réseautique.

Un autre détail non moins important : la barre de localisation. J'ai suivi de près l'activité des musées et des galeries sur Internet et ce qui m'a alors frappée, c'est le truc utilisé par les commissaires lorsqu'ils ne peuvent pas intégrer, lors d'une exposition en ligne, une oeuvre à leur serveur. Ils créent alors le lien vers cette oeuvre de telle façon que cette dernière apparaît dans une nouvelle fenêtre dénuée de barre de localisation, c'est-à-dire que l'URL, l'adresse originelle du projet avec indices de classification et de datation, disparaît. L'illusion d’une possession est ainsi produite. Et cela n'a même pas l'air d'un vol. On pourrait même croire que l'information technique a été cachée par raison esthétique, afin qu'elle n'entache pas l'expérience artistique.

La barre de localisation n'est, en fait, pas moins importante que le texte ou le graphisme. La barre de localisation, c'est le nom et l'auteur. Elle est le lieu d'actions et l'action elle-même. La véritable action. Celle qui, dans Internet, se concentre non pas dans des gifs animées ou d'amusants scripts, mais dans la ligne même de l'adresse. Pour le prouver j'ai ouvert, en septembre 1999, l'exposition Location=Yes sur Art.Teleportacia (art.teleportacia.org/Location_Yes) qui, en plus de présenter des projets artistiques, propose aussi des projets où l’accent est mis sur l’URL : noms de domaine inhabituels ou équivoques, animations ou dialogues dans la ligne de l'adresse, URL baroque ou formaliste. Les oeuvres présentées sont commentées et l'exposition se développera de façon continue.

Une exposition en ligne offre aux commissaires un plaisir inconnu jusqu'ici dans la mesure où ils peuvent travailler sans limites temporelles ou spatiales; le projet ne doit pas se terminer à une date définie parce qu’un autre projet doit le remplacer : il y a de la place pour tous. En outre, une exposition en ligne peut se développer ou se transformer avec le temps, j'affirme même qu'elle ne peut faire que cela, qu'elle doit nécessairement se transformer. Mais il nous faut encore nous habituer à cette nouvelle logique. Et encore une fois : N'ayons pas peur de ne faire que des liens!

Le RNA1 britannique Heath Bunting a créé dans son projet, «Donate Net.Art», une passerelle vers la galerie Art.Teleportacia. Par le biais de ce service, les artistes de grands musées et de centres d'art peuvent transférer leurs travaux en tant que dons. Ils remplissent un formulaire légalement incontestable et l'offre de don atterrit dans la boîte aux lettres du commissaire de l'organisation dédié au projet Internet. Ce service existe depuis plus d'un an; avec fierté (et regrets) je dois dire qu'Art.Teleportacia est, à ce jour, la seule organisation qui créent des liens vers des projets offerts en don.

LE MUSÉE

Pour prolonger mon expérience j'ai ouvert, en mars de cette année, le «First Real Net Art Museum» (myboyfriendcamebackfromth.ewar.ru). C'est un panthéon muséal de mon premier projet, «My Boyfriend Came Back From The War». La collection comprend dix interprétations du projet de 1996 par différents artistes, qui ont utilisés différentes technologies et exploité différents genres: copie, remix, flash, audio, bannière, action alerte, VRML, texte, vidéo. Quelques-uns de ces projets ont, depuis longtemps, dépassé en popularité l'original. Le musée a des archives qui, de façon très scientifique, rassemblent tout le matériel ayant, sous quelque forme que ce soit, quelque chose à voir avec MBCBFTW. En fait, je voulais ainsi parodier l'activité des collaborateurs scientifiques des musées, mais l'enthousiasme m'a gagné. S’ajoute à tout cela, une petite boutique de musée qui vend des T-shirts du MBCBFTW. Par ailleurs, l'apposition «First Real» n’exista pas plus longtemps qu'un jour. Après avoir transmis la nouvelle par communiqué, je reçus quelques réactions sceptiques me laissant entendre que l'idée n'était pas nouvelle. Je fus d'abord un peu décontenancée et dus ensuite reconnaître que cela était vrai; le musée fut aussitôt renommé «Last Real Net Art Museum». Ainsi est-ce plus juste car, somme toute, je voulais attirer l'attention sur quelque chose qui, peut-être, disparaît.

Tout est devenu si sérieux de nos jours, tout a pris de telles dimensions que rares seront désormais les projets où l'artiste pourra lui-même agir comme commissaire, promoteur, musée et critique d'art (veuillez s'il-vous-plait prendre note que c'est moi qui écrit cet article et non pas quelqu'un d'autre). C’est à peine si quelqu’un pourra encore se tirer d'affaire, face à une esthétique de l’objet si importante, sans recourir aux effets spéciaux ou autres performances web.

Le fond d'écran du «Last Real Net Art Museum» est gris, le texte est noir, les liens sont bleus foncés, les liens activés sont rouges. Je trouve que l'essentiel peut ainsi être mieux accentué. Mais l'essentiel, c'est que la génération à venir d'employés de musées n'ait pas le moins du monde l'intention de retenir à l'intérieur d'espaces d'expositions ou d'archivages les liens qui sont dispersés dans tout Internet. De mon côté, ce n'est pas un hasard si j'ai prié les autres artistes de laisser leur version de MBCBFTW sur leur propre serveur. Je trouve très important que les auteurs des interprétations puissent en tout temps modifier leur travail ou simplement l'effacer s'ils considèrent en avoir épuisé la forme ou l'idée. Mon musée est réel. Tout en lui est authentique.

Note(s)

Traduit de l'allemand par Julie Bouchard, auteure et journaliste des arts et de la danse.

Sites connexe(s)

http://art.teleportacia.org

http://myboyfriendcamebackfromth.ewar.ru

http://will.teleportacia.org/olia.html

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