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archée - No Memory / Un entretien avec Valéry Grancher

No Memory / Un entretien avec Valéry Grancher

Bertrand Gauguet

mars 2000
Section entretiens

L'entretien a été réalisé au début de février 2000

Plasticien français, Valéry Grancher fait partie de cette jeune génération d'artistes qui intègre à son travail (depuis 1992) les caractéristiques spatio-temporelles et sociales inhérentes aux nouveaux médias. Son travail est aujourd'hui représenté dans de nombreuses collections internationales comme la Fondation Cartier pour l'art contemporain (Fr), le ZKM (Allemage) ou encore le Ars electronica Center (Autriche). Valéry Grancher nous parle ici de son travail et nous fait part de sa réflexion concernant les nouveaux schémas identitaires et sociaux qui s'instaurent sensiblement dans la culture des réseaux, son influence dans la vie quotidienne mais aussi dans le monde de l'art.

? Bertrand Gauguet : De votre formation d'ingénieur au fait de devenir artiste, pouvez-vous nous expliquer aujourd'hui ce qui a motivé votre cheminement, ce qui a déterminé votre décision?

Valéry Grancher : Je suis devenu ingénieur par nécessité, de la même façon que je n'ai jamais eu l'intention d'être un jour artiste. Je suis devenu artiste un peu malgré moi: des raves party en passant par mes expérimentations diverses, la vie m'a amené sur un terrain où mes activités ont acquis un statut dit artistique. Et c'est rétrospectivement que l'on s'en rend compte, bien qu'il n'y ait pas eu de programme préétabli, ni de choix déterminés. Par ailleurs, du fait de ce vécu, il est clair que mon travail se joue de ces contradictions et de ces oppositions.

?: Le titre de votre site No Memory est en contradiction avec son contenu, c'est-à-dire une mémoire vive contenant les archives de vos projets, certaines de vos oeuvres, une page de liens vers des sites artistiques de votre "communauté", etc. Pourquoi marquer d'entrée cette ambivalence avec cette notion fondamentale de la culture numérique qu'est la mémoire?

No memory a été choisi comme titre pour bien marquer l'opposition entre la mémoire humaine et la mémoire numérique. Des vieux clichés persistent en présentant la mémoire informatique comme plus fiable que la mémoire humaine. Ce qui est défini comme stockage et accumulation a acquis le statut de mémoire. C'est un contresens! La première faculté de la mémoire est l'amnésie, l'oubli, la non rémanence. Que se passe-t-il en périphérie des puits quantiques de l'oubli?... nous y voyons la fabulation, l'hallucination et le rêve. La mémoire numérique n'est nullement douée de cette faculté si humaine! No memory est un atelier ouvert où les internautes peuvent voir la genèse des différents processus interactifs hébergés, il n'est même pas une archive et du fait de son statut, il se trouve déjà en contradiction avec la définition d'une mémoire digitale et numérique. Et de la même façon, du fait de sa nature propre, il est également en contradiction avec la définition de la mémoire humaine. C'est pour souligner cela que j'ai choisi ce titre.

?: Notre monde, aujourd'hui, est régi par deux logiques et deux modes de représentation distincts: l'analogique et le numérique. Quel votre positionnement en tant qu'artiste par rapport à cette réalité dualiste, par rapport à votre production qui oscille d'une logique à l'autre?

Je ne suis pas tout à fait d'accord avec la définition d'une telle dualité, le numérique n'est qu'une représentation parmi d'autres. Le langage n'a par exemple rien d'une représentation analogique: c'est une forme de codage langagier d'une réalité perçue de la même façon que le numérique tend à simuler ce qui est perçu analogiquement. Je préfère parler d'une phénoménologie englobant tous ces modes de représentations. C'est justement ce que j'essaye de faire percevoir dans mon travail où il est souvent difficile de dissocier langage, numérique et analogique. C'est un système de représentation ouvert.

?: Dans Autoportrait vous abordez les questions du genre et de l'identité sexuelle qui sont beaucoup traitées par les théories sociologiques et la pensée post-moderne. La condition de l'identité vous semble-t-elle particulièrement modifiée (ou altérée) avec la communication des réseaux? Vous parlez à ce propos d'une identité collective...

Oui tout à fait! Jusqu'à présent, on a toujours défini l'identité selon la combinaison de classes qui seraient stables: notre genre sexuel, notre classe socioculturelle, économique, etc... Je suis très influencé par la pensée ethnométhodologique de Garfinkel qui consiste à proposer la thèse selon laquelle l'individu se définit par réflexivité au travers de son propre langage. C'est par les interactions langagières avec autrui que son identité va devenir dynamique. Le langage individuel peut se passer de mots, il peut s'agir d'attitudes propres, de regards ou encore de choses imperceptibles. La mondialisation a amené avec elle le nomadisme et la mise en réseau, on peut imaginer aisément quel type d'interactions on peut avoir avec autrui en combinant les deux. Le fait que le réseau s'organise sur la base de communautés liées par des centres d'intérêts communs, sur une période donnée, donne naissance à des identités collectives toujours plus fluctuantes et mouvantes. Des groupes émergent sur les réseaux, se déplacent, disparaissent se dissocient. Cela est fascinant, car la mise en réseau permet une perception globale, voire mondiale de ces modes d'interactions individuelles. Au Japon on commence à parler de nouveaux malaises tels que l'autisme social des otaku, n'existant que sur les réseaux, refusant tout contact langagier et physique dans le monde quotidien. C'est dans ce sens que l'identité dans ces nouveaux contextes peut être altérée, ce sont de nouvelles pathologies psychologiques qui apparaissent, de nouvelles obsessions et névroses.

?: La psyché qui se projette dans l'espace des nouveaux médias semble d'ailleurs particulièrement vous préoccuper. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet?

J'ai l'impression d'avoir déjà un peu répondu. Cependant, ce qui est très intéressant ce sont les phantasmes nourris en rapport avec ces technologies nouvelles. Ce qui m'intéresse le plus ce ne sont pas ces projections sur les nouveaux médias, mais plus la façon dont notre sphère perceptuelle s'adapte et se modifie. On est amené à percevoir les choses selon le principe d'ambivalence, de simultanéité ou de relativité. Nos repères classiques sont éclatés, il n'y plus de chemin linéaire qui vaille. On est assis face à un écran, on est fixé et en même temps on se confronte à des instants de 24h00 et à des globalités. Je pense que nos représentations mentales se trouvent alors influencées, on ne perçoit plus la mémoire de la même façon, l'image réflexive qui nous est renvoyée amplifie nos traits dominants. Ce n'est ni plus ni moins que le mythe de Narcisse face à la surface de l'eau.

Suite de l'entretien...

?: Vous dites que la temporalité est une notion fondatrice. A quel niveau intervient-elle dans votre production?

La temporalité est une notion fondatrice dans mon travail dans le sens où j'essaye de définir un concept qui serait le time ready made: les choses ne seraient perçues qu'au travers de leur évolution temporelle, c'est pour cela que pratiquement tous mes travaux interagissent avec la définition d'une temporalité. Le principe du ready made de Duchamp est le déplacement d'une sphère objectuelle à une sphère esthétique. Un objet se définit par son objectivité qui est ce à quoi il sert. Si l'on supprime cette dimension en le plaçant au regard de tous et non de son utilisation, un trouble se ressent: cela peut être de l'ironie (principe fondateur de DADA) ou non, et surtout, on se questionne sur le statut de cet objet qui peut être ressenti comme une agression violente. Le principe de time ready made est de créer un processus qui ne puisse exister qu'au travers d'une temporalité alors surexposée. Le côté inéluctable du processus - son déroulement - nous contraint alors à percevoir selon un présent qui disparaît perpétuellement.

?: Le principe de binarité est très présent dans votre travail: lieu et non lieu, identité et non identifiabilité, actuel et virtuel, individualité et collectivité, privé et public etc. En quoi l'art en réseau peut-il proposer une autre topologie, de nouveaux protocoles d'échanges sociaux ?

Je ne vois pas du tout quelle autre topologie ces réseaux pourraient proposer, car ils fonctionnent essentiellement sur la base des binarités que vous exposez dans votre question. Cependant, entre ces deux pôles, des espaces sont à investir et j'essaye de jouer sur ces tensions. Les nouveaux protocoles sociaux qui pointent m'inquiètent surtout s'ils doivent se définir à partir d'un monde essentiellement masculin, riche et blanc...

?: Vous avez déclaré avoir perçu une très forte différence de l'art en réseau entre les continents (Europe, USA, Asie). C'est très surprenant! Cela semble prendre à contre-pied toutes les théories globalisantes. N'est-ce pas quelque part rassurant?

Oui c'est très surprenant, car le modèle de la mondialisation est une petite sphère qui concerne le G7. C'est de l'unité mondiale financière et économique dont on tient compte dans la mondialisation et le G7 détient la quasi totalité des richesses. Alors selon cette vision, le monde pourrait se réduire à cela. C'est le discours d'un Bill Gates et de toutes la propagande des industries des nouvelles technologies qui oublient de dire qu'ils parlent d'un monde machiste, sexiste, masculin, et blanc... Mais la réalité géographique et urbaine est tout autre : bien qu'il soient sous leur influence, les contextes médiatiques diffèrent bien d'un continent à l'autre! Mais cela est rassurant, car si je regarde la proportion d'hommes connectés en regard des 6 milliards d'individus, la route est encore longue et le monde d'Internet est juste un quartier très riche du monde qui ne reflète certainement pas sa réalité. Mais par ailleurs, ce petit monde perturbe tous les modèles de l'économie, bientôt de la politique et le reste du monde en subit les conséquences! Si ce monde est virtuel, les conséquences de ses politiques et de ses actions sont bien réelles. C'est justement pour ces raisons que j'essaye d'opposer et de lier ces deux sphères.

?: Pouvez-vous nous décrire Longitude 38 qui se trouve sur le site de la Fondation Cartier pour l'art contemporain?

Trois concessions mitoyennes ont été acquises auprès de la Lunar embassy (Rio Vista, California, USA). Ces concessions se trouvant sur la périphérie du cratère de "Gassendi", seront le lieu d'une installation permanente : 3 webcams pointées vers le centre du cratère transmettront en temps réel des images via le Web. Ces territoires sont des réserves destinées à rester vierges. Ils ne pourront aucunement être l'objet d'une exploitation quelconque, ni d'une revendication nationale quelle qu'elle soit (implantation de drapeaux, etc.). Toute entrave à ces requêtes constatées grâce aux webcams, devra être signalée par emails au propriétaire de ces territoires... Ce projet est présenté en regard des futurs programmes lunaires: déchetterie nucléaire, exploitation minière etc... Si tous ces programmes sont inéluctables, les territoires ont déjà un statut légal : l'acquisition, qui est officielle et qui renvoie à des paradoxes liés à notre imaginaire, questionne aussi surtout la logique humaine expansionniste qui tend à exporter ses systèmes légaux et capitalistes dans l'univers...

?: Après Fred Forest en 1996 qui vendait une oeuvre en réseau, vous semblez être le deuxième artiste français à avoir vendu une oeuvre en ligne, et de surcroît à une institution. Ressentez-vous un changement d'attitude de celles-ci vis-à-vis de cette pratique artistique?

Oui, y compris le marché de l'art puisque mon travail est représenté dans différentes galeries au Japon, aux USA et en France. Il existe une nouvelle génération de commissaires, de marchands et de collectionneurs en phase avec cette évolution. Il a fallu 100 ans à la photo pour pénétrer les musées, 30 pour la vidéo et 3 pour Internet! Pour ma part, j'entends toujours des discours parlant de difficultés et d'exclusions, je n'ai jamais ressenti cela, peut-être suis-je arrivé au bon moment? Le monde de l'art n'échappe pas au reste du monde, l'économie se fait sur les réseaux depuis l'avènement du Swift, et le monde de l'art investit également peu à peu ce monde. C'est un processus normal quand on pense que l'art a toujours été subordonné aux plus grandes puissances financières, et quand il tend à s'y échapper, la récupération ne tarde pas, c'est l'éternelle boucle!

?: Quels sont vos futurs projets?

Une exposition personnelle à Bangkok qui jouera avec les petites quotidiennetés de cette ville. Ce sera une installation sans Internet mais avec la radio - le contexte médiatique change d'un continent à l'autre!

Référence(s)

Bertrand Gauguet est chercheur au département Histoire de l'art de l'université Rennes 2 (Fr) et prépare un doctorat consacré à l'étude des pratiques artistiques numériques sur cédérom et en réseau.

Sites connexe(s)

Valéry Grancher : oeuvres citées

No Memomy

Longitude 38

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