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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Qu’est-ce que l’interactivité modifie dans notre appropriation des images ?

Louise Boisclair

Certaines installations interactives ne suscitent pas l’intérêt du participant et tombent en désuétude alors que d’autres le captent dans l’immédiat et longtemps après-coup. Les œuvres qui accompagnent cet article, celles des pionniers comme Krueger, Rokeby et Couchot, en témoignent particulièrement. Que se passe-t-il quand le spectateur se transforme en interacteur, comment accède-t-il à l’interactivité d’un dispositif ? Quel impact l’interactivité exerce-t-elle sur le participant ? La réflexion théorique qui suit permet de saisir une partie de l’impact de l’interactivité dans l’avènement des objets culturels et dans notre façon de nous les approprier.

Mécanique générale, Thierry Guibert
LevelHead, Julian Oliver

Image interactive versus image traditionnelle 

Démarrage et embrayage de l’interacteur  

Conduite, simulation, transaction, détection  

L’interactivité couplée à la plasticité et à l’iconicité 

Dynamique du sens de l’expérimentation à la réflexion 

Les pissenlits, Edmond Couchot

Il se trouve qu’à partir d’un effet ludique produit par le couplage de la vision, de l’ouie et de l’action d’un processus inscrit dans un dispositif, toute une dynamique s’enclenche depuis l’enchaînement perceptuel, son entrée dans l’imaginaire, l’affectation de la subjectivité et la propulsion à l’interprétation. Alors que la contemplation de l’image traditionnelle se fondait sur une activation imaginaire, l’expérimentation de l’image interactive se fonde à la fois sur une activation imaginaire et une activation physique qui externalise en partie les opérations imaginaires du participant mais aussi celles du dispositif. À la fois entrée dans l’œuvre, entrée dans l’imaginaire et sortie sur l’écran des résultats d’action-réaction du couplage humain-dispositif. L’effet ludique se complexifie d’un effet esthésique qui modifie grandement les données. Sans la part phénoménologique du corps expérimentant, la sémiotique qui s'intéresse aux images interactives risque de passer à côté de la signification de l’expérience, d’être emportée dans le survol de notions réifiées avides d’interprétants dynamiques et phénoménologiques. Approche que Pierre Ouellet ravive en revisitant la chair originelle du verbe grec et de ses saillies parce que l’image n’est pas seulement un substantif mais aussi un verbe d’action. Et comme « toute image, physique ou atypique, scandalise… piège la vue » affirme-t-il dans un article intitulé « Image et scandale dans la photographie et la vidéo contemporaines » publié dans Archée, l’appropriation interactive de l’image déstabilise nos repères et nécessite l’acte simultané de voir et de faire au risque de ne rien voir si on ne fait rien ou si on se coupe de la vision pendant qu’on cherche comment faire. Et sur le plan anthropologique, tout reste à théoriser. Ainsi le hau, ce phénomène entre rituel et échange intervenant dans la donation, réussira-t-il à frayer, à se frayer un passage à travers le corps écranique et prothétique ?

La possibilité d’externaliser, de rendre sensible le résultat d’une action par le geste interactif, qui autrefois serait resté purement imaginaire, permet de déployer l’œuvre interactive en croisant voir, entendre, manipuler, sentir et réfléchir. L’installation interactive offre la possibilité d’une expérimentation insérée dans la réalité mais extraite des fonctions habituelles de la vie quotidienne. Cet entre-deux habite un espace-temps où l’interactivité sollicite, dans les limites de sa préfiguration, la perception, la mémoire, la cognition et l’action. La question de son fonctionnement importe autant que la proposition de son contenu. L’image interactive porte une signification à dévoiler en la construisant à partir de la gestualité requise et des caractéristiques du genre auquel s’apparente sa configuration. L’approfondissement de l’impact de l’image interactive sur le participant nous permet de découvrir les relations à l’œuvre dans l’appropriation symbolique de ces objets culturels qui ne cessent d’évoluer et de migrer.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations notons le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, ainsi qu’un conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype. Ses recherches portent sur Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité. Membre du groupe Performativité et effets de présence, elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité par le mandala et la peinture gestuelle.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).