Fish, installation pour poissons vivants et ordinateurs : l'interaction et l'apprentissage entre le vivant et l'artificiel.

Robin Meier

Lors du cycle de conférences, « le vivant et l’artificiel » (2008, MAMAC de Nice, France) consacré aux enjeux de l’art et de l’esthétique dans le contexte du développement des biotechnologies, Robin Meier a présenté au public son installation Fish. Brigitte Mathis, coordinatrice de la programmation a retranscrit son intervention afin de présenter les processus impliqués dans cette création et les enjeux de ce travail artistique.

Les compositions et installations de Robin Meier, sont influencées par son intérêt pour l’intelligence artificielle et l’électro-acoustique. Pour l’artiste, « Fish se réalise dans le vivant, dans le changement comportemental des poissons. Ainsi, il utilise des réseaux de neurones artificiels non pas comme acteur en créant un matériau artistique, mais comme régulateur, ou pont, entre le vivant et l’artificiel. Aux questions que soulève son œuvre, Robin Meier répond : « Entre le souci de l’expliciter dans les sciences et la part inévitablement implicite de la création dans l’art, l’aspect exotique, qui apparaît en croisant les deux, devient moteur. L’étrangeté –, la science qui à première vue, semble si différente et éloignée de l’art – devient un défi, obligeant l’artiste à créer un contexte nouveau et original afin qu’elle puisse faire sens. Ce changement de contexte met en perspective l’objet scientifique étudié et remet en question la discipline artistique. Cette recontextualisation a des conséquences dans les deux domaines concernés : d’une part, l’approche artistique permet un nouveau regard grâce à certaines libertés méthodologiques et certaines contraintes personnelles, émotionnelles et sociales, d’autre part, les sciences créent pour l’art de nouveaux outils, grâce à leurs propres méthodes et avancements. En même temps, la mise en œuvre des objets scientifiques dans un contexte artistique peut changer radicalement notre interaction avec ces objets. La pratique artistique, plus libre et peut-être plus intuitive, nous permet de conduire une expérimentation et vérification ludiques des outils formalisés de la science. »

Une installation cybernétique 

À quoi cela ressemble-t-il ? 

Les signaux émis par les poissons 

Les réseaux de neurones artificiels 

Mes autres travaux utilisant ce type d’architecture 

La première fois que j'ai utilisé ce genre de système à des fins artistiques, c'était pour une composition électroacoustique intitulée For Alan Turing 6, pièce pour deux pianos virtuels. Chaque piano est joué par un réseau de neurones artificiels. Chaque réseau essaie d'imiter ce que joue l'autre, sauf qu'il y a toujours un petit décalage entre les deux. Cela ressemble à une spirale parce que le tout évolue en fonction de thèmes que j’injecte de temps en temps dans le système pour le pousser dans une certaine direction. Le principe est ainsi basé sur l’imitation, l’organisation et la reproduction des stimuli qu'on lui donne.

En travaillant cette structure avec deux cartes – qui essaient de s'imiter pour permettre de créer un univers musical intéressant –, j’ai mis en œuvre le projet  Caresses de Marquises  qui a été présentée à l’événement Nuit Blanche, à Paris en 2004. C’est une installation-concert pour « neurones artificiels », que j’ai conçue avec Frédéric Voisin et réalisée sur les toits de la gare de l’Est 7.

Ce projet consistait à expérimenter et à présenter au public les propriétés des agents neuromimétiques 8. Pour ce faire nous avons utilisé des haut-parleurs que nous avons disposés sur les marquises de la gare ainsi qu’une vingtaine de projecteurs de lumière que je contrôlais en créant des mouvements, sorte de vagues ou de rythmes pour créer des décalages entre les faisceaux de lumière et les sons. L’objectif était de donner à entendre « l’émergence de formes » parce que l’on appelle « des protolangages artificiels » issus de phénomènes « naturels » et qui sont à l’origine des facultés d’apprentissage, de la mémoire, de l’émergence, donc de la propagation et de l’échange de thèmes dans une « communauté d’agents neuromimétiques ».

Dans ce travail est antérieur à Fish, ainsi que dans un autre projet que je travaille actuellement, ce qui m’intéresse c’est la corrélation entre l’ingénierie robotique et la biologie. En travaillant avec les poissons, je me retrouve à intégrer des êtres vivants dans « la machine », pour en découvrir ce qui dans leur comportement est « mécanique » et automatique. Ainsi comment le vivant peut être transformé par stimulation externe pour communiquer, en fonctionnant en symbiose avec l’artificiel.

Art biotech 

 

NOTE(S)

1 Hopkins et al., 1986; Kramer, 1990; Moller, 1995; Carlson, 2002.

2 Tandis que le poisson éléphant émet des clics à une fréquence d'entre 10Hz et 0.5Hz, les poissons couteau émettent des signaux quasi-sinusoïdaux à 500-1500Hz.

3 Le connexionnisme et plus particulièrement les réseaux de neurones artificiels (RNA) sont issus de nombreux domaines de recherches, eux-mêmes souvent pluridisciplinaires. Notamment la biologie théorique, les sciences cognitives et l'intelligence artificielle ont contribué de manière importante à ce développement qui trouve ses débuts vers la moitié du XXe siècle avec, notamment, Warren McCulloch, Walter Pitts, Donald Hebb, David E. Rumelhart (Rumelhart et McClelland, 1986), Seymour Pappert et Marvin Minsky. Le connexionnisme se fixe pour objet un réseau constitué de neurones formels (nœuds) dont les états évoluent au cours du temps en fonction de leurs entrées. Le fonctionnement individuel des nœuds est assez simple, analogue à un petit relais électrique. Les caractéristiques des nœuds et les valeurs des liaisons entre les nœuds (liens synaptiques) définissent ce réseau de neurones artificiels.

4 Dr Roy Patterson est professeur à l’université de Cambrige, directeur de Centre for the Neural Basis of Hearing, Cambrige Neurosciences. Son laboratoire développe un modèle de calcul du traitement du signal sonore qui transforme l’onde sonore en image auditive et étudie comment la cochlée et des centres de neurones du conduit auditif traitent le discours et la musique dans le but d'intégrer des algorithmes dans les systèmes de reconnaissance de parole et les appareils d’aide auditive.

5 pour en savoir d’avantage : Vincent Lemaire, Cartes auto-organisatrices pour l’analyse de données, Université de Lyon2, France [consulté le 20 juillet 2008] disponible sur : http://eric.univ-lyon2.fr/~rias2006/presentations/VincentLemaire.pdf

6 pour en savoir plus surAlan Turing, un article wikipédia.

7 Installation Caresses de Marquises : Concert de Robin Meier et Frédéric Voisin, Nuit Blanche Octobre 2004, Gare de l’Est, Paris. Direction Artistique : Nicolas Frize. Production : Marie de Paris, SNCF, SACEM, Art Public Contemporain, CIRM.

8 Jean-Paul Baquiast, dans la revue Les automates intelligents, robotique, vie artificielle, réalité virtuelle, 2 novembre 2000, nous donne cette définition des modèles neuromimétiques (Intelligence artificielle connexioniste) : Les système développés dans cette catégorie sont fondés sur un modèle élémentaire du neurone et de ses connexions (via les dendrites), développé électroniquement sous forme d'un automate qui s'inspire du fonctionnement du neurone humain. Cet automate reçoit un certain nombre de stimuli en entrée. Chaque entrée de stimulus a une force, représenté par un poids : le neurone fait la somme de ces stimuli, pondérés par ces forces, et en fonction de cette somme, prendra la décision de "s'exciter" ou non : la décision sera liée à l'état des signaux reçus en entrée. L'intérêt de ce système (réseau neuronal comprenant plusieurs de ces neurones, interconnectés mathématiquement) est qu'il est capable d'apprendre à partir des exemples qui lui sont présentés. Une fois l'apprentissage réalisé, le système a non seulement acquis la capacité de bien se comporter devant les exemples déjà rencontrés, mais aussi de généraliser et d'inventer un comportement devant des exemples qu'il n'a pas encore rencontré. Citons, parmi  les domaines d'applications des réseaux neuronaux,  la reconnaissance de forme, la classification de données, la prédiction, la prévision, l'optimisation, l'approximation (de fonctions), la conduite de procédés industriels. [consulté le 20 juillet 2008] disponible sur http://www.automatesintelligents.com/

9 Hauser, 2005.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Robin Meier

Robin Meier né en 1980 en Suisse, vit et travaille en France. Musicien de formation Robin Meier étudie la composition avec Madeleine Ruggli à Zürich et Peter Benary à Lucerne. De 2001 à 2005 il suit le cours de Michel Pascal dans la classe de composition électroacoustique au Conservatoire National de Région de Nice. Depuis Octobre 2004 il étudie la philosophie cognitive à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris où il a rédigé son mémoire sur les modèles de la cognition et leurs expérimentations artistiques. Ses œuvres ont été montrées à Nice, Sophia-Antipolis, Marseille, Aix-en-Provence, Paris, Zurich, Linz, Stuttgart, et Venise.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Le site de Robin Meier [consulté le 20 juillet 2008] adresse électronique http://robin.meier.free.fr/site/

Le site de l’Ecole des hautes Etudes en Sciences Sociales [consulté le 20 juillet 2008] adresse électronique http://www.ehess.fr/fr/

Le site de Centre for the Neural Basis of Hearing, Cambridge [consulté le 20 juillet 2008] adresse électronique http://www.pdn.cam.ac.uk/groups/cnbh/index.html

Sur le site de the Cybernetics Society, une page sur Stafford Beer, [consulté le 20 juillet 2008], adresse électronique http://www.cybsoc.org/contacts/people-Beer.htm

Le site d’Alan Turing (consulté le 20 juillet 2008) adresse électronique http://www.turing.org.uk/turing/

 

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