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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Aléatoire médiatique : BrainStorm de Jean Dubois

Louise Boisclair


BrainStorm, démo


BrainStorm est une installation immersive et interactive. Pour en faire pleinement l’expérience il faut faire la traversée du lieu qu’elle circonscrit. Cette déambulation se fait en trois temps comme en trois expériences esthétiques.

La première exige une adaptation à la noirceur, ce qui permet de canaliser l’énergie du participant pour pouvoir souffler dans une interface, un anémomètre qui mesure la vitesse du vent, ici reconditionné pour capter la force du souffle humain. Dépourvus de repères visuels, les participants essayent d’atteindre l’interface, en tentant d’éviter les obstacles qui pourraient se dresser sur son chemin, tel un autre visiteur ou un objet. Cette interface se trouve branchée à un ordinateur de jeu vidéo, reliée à huit projecteurs. Grâce au souffle, les deux forces, mécanique et informatique interagissent sur les fluctuations d’une projection. L’étendue de la projection sur trois murs et sur une partie du sol participe à l’effet d’immersion en donnant l’impression métaphorique d’une caverne, éclairée par la projection elle-même. Celle-ci donne à voir un affichage virtuel, de mots extraits de texte de Derrida qui semblent circuler et voler dans l’espace en s’entrechoquant et en produisant des néologismes tout en  accroissant l’intensité lumineuse et cela sous l’expulsion des souffles humains sur l’anémomètre qui se transforme en un accélérateur du déploiement de la projection.

BrainStorm, 2011 © photo de Jean Dubois

La deuxième expérience se vit après être sorti du lieu et donc après la première expérience vécue. Elle réside dans le constat de l’apport du corps sur la programmation de l’œuvre que notre performance pneumatique aura favorisée, bien sûr, sur un mode ludique et métaphorique. On réalise le circuit des opérations humaines et mécaniques qui sont intervenues dans la transformation des mots et de leur sens. Ce constat nous oriente vers l’idée d’un schéma corporel augmenté qui participe à la transformation et production de nouvelles figures visibles et lisibles au sein  l’œuvre. On observe aussi que la projection de mots dans ces nouvelles combinatoires, trajectoires et intensité lumineuse participe des effets de contraste clair et obscur et de l’impression de renversement du lieu architectural en un espace langagier virtuel.

La troisième expérience, à la suite des deux autres étapes, fait prendre conscience de concepts théoriques de divers niveaux qui enrichissent le processus de signification.

La compensation de la perte de référentiels sensoriels par la convocation d’autres modalités comme le souffle et la verticalité de la posture, révèle de nouvelles modalités perceptives de vision et de lecture, ici redistribuées sur un écran flottant. Aussi le métissage humain-machine entre l’espace physique, virtuel et langagier s’effectue simultanément à la disparition de mots usuels par la création de néologismes derridiens. Ils deviennent de véritables sémiophores, porteurs de sens délirants dans une tentative ludique d’éclairer le sens en devenir à l’ère numérique. La thématique d’incertitude reliée à la poésie mallarméenne et conjuguée à l’affichage de mots derridiens a trouvé dans l’invention pneumatique et informatique de Jean Dubois un mode ludique de combinatoires néologiques à la recherche d’interprétation nouvelle. L’entrevue suivante, réalisée avec l’artiste, permettra de mieux saisir BrainStorm et de l’inscrire dans sa démarche de recherche-création.

Généalogie de BrainStorm et 7e Biennale de Montréal 

De la configuration scénographique de BrainStorm au corps à corps avec l’anémomètre 

De l’hyperventilation au délire textuel 

Affinités et perspectives artistiques 

BrainStorm, 2011 © photo de Jean Dubois

L. B. : De près ou de loin, on ressent des affinités formelles et opérationnelles avec d’autres œuvres interactives ou non. Du côté interactif je pense, entre autres, à Les Pissentlits d’Edmond Couchot et de Michel Bret, œuvre qui propose au visiteur de souffler dans un micro pour animer les ombelles de pissenlit synthétique sur un écran géant. Puis The Giver of Names de David Rokeby où les visiteurs choisissent un objet et le dépose sur un piédestal alors que l’ordinateur le classe en affichant son nom simultanément à la diffusion d’une phrase diffusée à haute voix. Aussi Legible City de Jeffrey Shaw où le participant en pédalant sur une bicyclette stationnaire se promène dans une ville bordée de lettres en volume formant des mots et des phrases affichés sur écran géant. Dans le registre également de l’affichage textuel, l’installation interactive building_space_with_words de Anne-Laure Fayard et Aileen Wilson1 interroge le rapport entre l’espace virtuel et l’espace physique en utilisant la projection de mots (tags) provenant d’entrées du blog alimenté par les visiteurs. Sans le recours de l’interactivité, je pense à la vidéo En Bref de Thierry Guibert, où l’on assiste à un collage d’intervalles, habités par la respiration, de lecteurs et les lectrices de nouvelles. Dans la lignée de l’affichage également, les œuvres Ribs, Monument et Lustmord Tables de Jenny Holzer2 font défiler sur des écrans DEL (diodes électroluminescentes) un message nettement politique avec des slogans, des idées et des phrases extraites de documents classifiés, donc de l’affichage. Sans oublier que Aliento d’Oscar Muñoz n’en suscite pas moins la participation intime des spectateurs de souffler sur une série de disques exposés au mur afin de révéler l’image de disparus durant la guerre civile. Ces affinités sont-elles dans l’air du temps ou vous sentez-vous alimenté par certaines œuvres passées ou récentes, interactives ou non. Si oui, pourrait-on savoir lesquelles principalement sans enlever aucune originalité à votre travail.

J. D. : Je pourrais répondre pratiquement oui à toutes ces références connexes bien que j’en découvre quelques-unes suite à votre question. Les approches textuelles de Jenny Holzer et Jeffrey Shaw m’ont certainement frappées il y a déjà longtemps, mais par-dessus tout la lecture des nouvelles de Borges a inspiré une bonne partie de ce que je fais depuis le milieu des années 90. À la même époque lorsque j’étudiais à Paris VIII, je suivais un séminaire de recherche avec Edmond Couchot. J’avais beaucoup apprécié l’utilisation poétique du souffle dans La Plume (1988) et Les Pissenlits (1988). J’ai repensé à ces œuvres interactives une dizaine d’années plus tard lorsque je cherchais à mettre en situation une bande vidéo à l’origine d’À portée de souffle (2008). Entre 2001 et 2011, j’ai aussi dirigé en collaboration avec Lynn Hughes de l’Université Concordia, Interstices, un groupe de recherche-création où l’on réalisait des installations médiatiques mettant en scène le corps du spectateur. Nous voulions faire des œuvres interactives en évitant absolument les interfaces habituelles du clavier, de la souris et de tout ce qui nous rattachait à l’expérience standard de l’ordinateur. Ici, on peut remonter jusqu’aux travaux de Myron Krueger dans les années 70. Avec des étudiants de nos deux universités, nous nous sommes donc plongés dans la poétique de l’espace augmenté évoquée plus tard par Lev Manovich. Cela a donné lieu à deux expositions collectives 4 x 5@7 au centre d’art Dare-dare en 2003 et Coefficients d’intimité au centre d’art Oboro en 2008. De près ou de loin, tous ces exemples ont certainement contribué à l’élaboration de BrainStorm.

L. B. : Vous avez créé des dispositifs interactifs axés sur le toucher, le souffle et la vue principalement, je crois. On sent avec BrainStorm et bien sûr avec À portée de souffle, un besoin de déborder l’espace intérieur des installations pour habiter de plus amples espaces extérieurs. Comment votre relation avec l’espace  influence-t-elle les interfaces que vous créez et vice versa?

J. D. : Le souffle est un phénomène qui n’appartient pas concrètement au monde des arts visuels ni à celui des spectateurs dans l’ensemble des manifestations artistiques. Seuls les danseurs, les musiciens ou les souffleurs de verre en savent vraiment quelque chose. Le souffle joue aussi un rôle central dans la pratique du yoga, du tai-chi ou de toute autre forme de gymnastique. Je crois qu’il peut aussi prendre sa place dans la réception des œuvres d’art. L’usage du souffle permet non seulement de provoquer des sensations très physiques, mais souligne aussi explicitement le rôle et l’expérience du spectateur dans la mise en œuvre de l’art. Le geste de la respiration permet ainsi au spectateur d’exprimer une forme de « JE » qui n’est pas tacite. Parce que le souffle passe par la bouche, il emprunte aussi la voie de la parole en y référant indirectement. Cela suppose un certain engagement subjectif qui dépasse celui du simple regard contemplatif ou interprétatif.

Symboliquement, le souffle peut avoir une dimension cosmique est être relié à l’esprit – spiritus en latin recouvre à la fois les notions de souffle, d’air et de vent. Notre dernier souffle est celui par lequel s’envole notre âme. L’air est l’élément naturel du mouvement, des subtilités invisibles et de la communication. Tandis que le vent représente généralement l'agitation, l'instabilité et l'inconstance. Tous ces traits se retrouvent dans l’espace imaginaire composé par BrainStorm. L’usage du souffle corporel n’est donc pas anecdotique. Il y comporte véritablement une portée esthétique et sémantique que nous ne pouvons pas négliger.

L. B. : Ainsi, l’utilisation du téléphone cellulaire vous permet de relier les visiteurs à la mise en œuvre.  Avec la miniaturisation des interfaces de communication et l’implantation de certaines d’entre elles dans le corps, comment imaginez-vous vos créations à moyen et long terme?

J. D. : Vous évoquez ici davantage l’approche utilisée dans À portée de souffle qui permet de transmettre le souffle des spectateurs à travers l’usage de leur téléphone portable. Dans ce cas l’imaginaire symbolique de l’air se confond avec celui suggéré par l’espace éthérique des ondes électromagnétiques. La métaphore se déplace alors de l’expérience intime vers le partage d’un espace public invisible et intangible, mais non moins effectif. L’usage grandissant des téléphones « intelligents » et des réseaux sociaux nous laisse entrevoir conséquemment la constitution d’un nouvel esprit de corps pour la société. Il est donc actuellement nécessaire d’inventer sinon de comprendre par l’art ce nouveau cadre culturel en y découvrant la richesse implicite de sa sensualité et de sa signification. L’interfaçage artistique de ces nouveaux dispositifs numériques avec l’espace public urbain me paraît donc indispensable maintenant, surtout parce qu’ils ont contribué à coordonner presque spontanément les manifestations politiques majeures qui ont eut lieu à travers le Monde en 2011 marquant ainsi définitivement l’idée que nous nous faisons aujourd’hui de la démocratie.

L. B. : En terminant, pour la simple curiosité de nos lecteurs, pourriez-vous maintenant créer une œuvre sans interactivité ou cet aspect est-il partie organique de votre signature artistique. Dans l’affirmative, quels autres médias privilégieriez-vous?

J. D. : Je souhaite que mon approche artistique soit d’abord conceptuelle, poétique et critique. Si l’interactivité caractérise formellement ma pratique pour le moment, c’est que cette dimension est cruciale non seulement parce qu’elle représente une part de l’essence technoculturelle de notre époque, mais parce qu’elle remet aussi en question notre rapport à l’œuvre d’art tel que nous l’impose le marché de l’art, la tradition de l’objet sacré ou l’industrie du divertissement. Dans mon cas, les fins justifient les moyens. Je ne désire pas privilégier un média ou une technique en particulier.

 

NOTE(S)

1 Exposition tenue au NYU  Poly Tech Institute, au Wunsch Building, en 2009. Une vidéo explicative est disponible à l’adresse : http://vimeo.com/6435443, consultée le 28 juin 2011.

2 Le lecteur trouvera des informations sur la rétrospective de Jenny Holzer à la galerie DHC/ART de Montréal du 30 juin au 14 novembre 2010 sur le site à l’adresse : http://www.dhc-art.org/fr/exhibitions/jenny-holzer,  et dans la vidéo promotionnelle accessible à : http://www.youtube.com/watch?v=rR6GbMOU_1I&feature=player_embedded#at=16 consulté le 26 juin 2011.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Jean Dubois réalise des œuvres aux confluents des médias numériques, de l’installation et de l’art public dans une relation critique avec le texte selon une approche poétique et interactive.  Il enseigne à l’École des arts visuels et médiatiques de l'Université du Québec à Montréal où il dirige le programme de maîtrise. Il codirige le groupe de recherche et de création Interstices et préside au conseil d'administration du centre de l'image contemporaine Vox. Il est également membre du centre interuniversitaire des arts médiatiques Hexagram/CIAM. Ses réalisations ont été présentées dans plusieurs centres d'art, biennales et musées au Canada ainsi qu’à l'étranger (Australie, Pologne, Chine, États-Unis, Brésil, Japon, Pays-Bas et Luxembourg). Son travail a fait l’objet d’une réflexion dans l’important ouvrage de référence de Stephen Wilson Art+Science : How scientific research and technological innovation are becoming key to 21st-century aesthetic publié chez Thames and Hudson en 2010.

Artiste-auteure et doctorante, Louise Boisclair compte parmi ses créations plastiques et audiovisuelles le film expérimental Variations sur le hook up et le prototype du conte visuel interactif Variations sur Menamor et Coma. Collaboratrice et membre de l’équipe d’Archée, elle a aussi publié dans diverses revues d’art. Membre du groupe Effets de présence, elle complète une thèse en sémiologie à l’UQÀM sur l’impact du geste interfacé sur la perception dans les installations interactives.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Groupe Interstices : http://www.interstices.uqam.ca/fr/realisations/item/165-brainstorm.html

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).