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Entrevue avec Jocelyn Fiset, directeur du GRAVE

Denyse Therrien

section entretiens

Dominique Laquerre, crédit photo Guy Samson

Dans le cadre du 27e FIMAV 1 en mai 2011 à Victoriaville, j’ai eu l’occasion de m’entretenir longuement avec Jocelyn Fiset. Artiste nomade, comme il se définit lui-même, Jocelyn Fiset s’est un peu sédentarisé depuis 2009 en acceptant la direction du GRAVE 2 dédié à des formes d’art visuel qui intègrent les notions de recyclage et de récupération. Tout en continuant de participer à des manifestations artistiques au plan international, il travaille à faire du GRAVE un lieu majeur d’exposition et d’exploration. Pour cela, il reçoit aussi bien des artistes de la région que de l’étranger. À ce moment-là, le compositeur Jean Voguet et l’artiste multimedia Philippe Boisnard était en résidence.3


Le GRAVE – une vision élargie des arts visuels 

Serge Giguère, crédit photo Guy Samson

DT – Jocelyn Fiset, que signifie l’acronyme GRAVE ?

JF – Il signifie « Groupement des artistes en arts visuels de Victoriaville ».

DT – Quelle est sa mission ?

JF – Le centre existe depuis 26 ans.  Depuis une quinzaine d’années, il a changé d’orientation et a pris le virage du recyclage et de la récupération en écho à la mission que s’est donnée la région où des entreprises, des industries et des municipalités comptent parmi les premières à avoir établi les bases du projet du développement durable. Victoriaville est pionnière dans ce domaine au Québec.

Les artistes en arts actuels cherchent constamment à se redéfinir, à développer de nouveaux créneaux. Ils ont donc été sensibles à cette mission et se sont questionnés sur ce que pouvait donner ce projet écologique dans une pratique artistique. Plusieurs artistes amassaient déjà toutes sortes d’objets qu’ils incorporaient dans leurs œuvres ou qu’ils transformaient en œuvres. La direction du GRAVE a donc décidé d’accélérer le processus en les encourageant dans cette pratique.

Cependant le GRAVE ne se limite pas seulement à ce concept. En témoigne le projet musical de Jean Voguet, il n’utilise pas des objets récupérés mais des sons qu’il recycle, des images vidéos, ou encore des textes récupérés comme font aussi d’autres artistes. Ainsi au GRAVE nous accueillons toutes sortes de propositions qui font écho, même de loin au projet de la région. 


Jean Voguet et Philippe Boisnard, crédit photo Guy Samson


DT – Justement, qu’est-ce qui a motivé le choix de Jean Voguet et Philippe Boisnard pour le FIMAV 2011 ?

Danielle Raymond, crédit photo Guy Samson

JF – Jean Voguet et moi nous connaissons depuis de nombreuses années. Je savais que Les Instants sonores étaient construits à partir d’enregistrements de chants des premiers peuples de différents pays. Il s’agit de musiques traditionnelles menacées de disparition (Inuit, Papous, Mongols). Voguet a fait de la recherche dans les archives sonores du Musée de l’homme à Paris, puis il a sélectionné certaines pièces musicales qu’il a retravaillées. Ses compositions répondaient ainsi à la mission du GRAVE.  Je souhaitai faire connaître son travail au Québec et au Canada. Cela donnait l’occasion d’amener à Victoriaville un artiste de grande qualité dont la production est présentée dans plusieurs pays à travers le monde par le biais de festivals.

DT – Dans la programmation du festival 2011, il semble que Voguet et Boisnard soient les seuls à travailler à la fois l’image et le son, à présenter une œuvre qui est un vrai paysage sonore alliant le visuel au son.

JF – Si Voguet n’avait pas travaillé avec Boisnard, je ne l’aurais probablement pas invité car le GRAVE se dédie avant tout aux arts visuels. Mais grâce à leur association, je pouvais respecter ces exigences.

DT Comment est venue la collaboration entre le centre GRAVE et le FIMAV ?

Jean Voguet et Philippe Boisnard, crédit photo Guy Samson

JF – Quand j’ai pris la direction du GRAVE, il y a deux ans et demi, j’ai découvert la région car je ne connaissais que le Festival de musique actuelle de Victoriaville. Le GRAVE avait déjà eu une collaboration avec les responsables du Festival, il y a quelques années, mais dû à certaines circonstances, l’expérience n’avait pas été reconduite. Il me semblait important de renouer avec la direction du FIMAV et de lui proposer d’inviter des artistes en art actuel qui font autant de la musique que des objets sonores. C’est dans cet esprit-là que j’ai approché Michel Levasseur, directeur du FIMAV.

Depuis quelques années, Michel songeait à inscrire des installations à sa programmation. De plus en plus, il invitait des artistes qui oeuvraient dans ces domaines, mais le FIMAV ne dispose pas de lieu de diffusion comme une galerie. On a échangé des idées, énoncé nos désirs et l’on a vite trouvé un terrain d’entente car nos besoins communs convergent. Le GRAVE a un espace qui permet de présenter toutes sortes de projets, originaux et novateurs, qui ne se prêtent pas aux salles de spectacles traditionnelles. En art actuel, il y a beaucoup d’artistes qui, à l’instar de Voguet et Boisnard, préfèrent la proximité du public au travail avec une scène à l’italienne. Certains artistes font des productions actuelles qui nécessitent des lieux appropriés pour leur diffusion.

DT – La programmation du FIMAV est assez hétéroclite.

JF – Oui, un peu comme nous, le FIMAV s’est donné un mandat assez large pour joindre un vaste public. Mais la vraie musique actuelle, telle qu’on la conçoit au Québec, est toujours présente. Jean Derome, René Lussier et d’autres artistes de leur lignée sont tous venus performés ici plus d’une fois. Il y a aussi du jazz, et différents genres musicaux qui se rapprochent presque du bruitisme.

Les artistes du GRAVE 

Tokio Maruyama, crédit photo Guy Samson

DT – Comment choisissez-vous les artistes que vous accueillez au GRAVE ?

JF – On fait des appels de dossiers avec pour date butoir de dépôt le 15 novembre de chaque année. Nous recevons entre 40 à 60 dossiers par an qu’un comité de sélection examine et choisi.

Le GRAVE est le seul centre professionnel de diffusion en arts visuels dans tout le centre du Québec. Il y a quelques galeries d’art municipales, comme à Drummondville, mais avec une orientation plus traditionnelle. Le GRAVE est vraiment tourné vers la recherche. Présenter à la population le plus large éventail possible de disciplines et d’approches de création est l’un de nos objectifs.

DT – Le public vient-il principalement de Victoriaville ou de toute la région ?

JF – 60% du public vient de Victoriaville. Le reste est issu de la région limitrophe et de quelques touristes. Des événements comme le FIMAV comptent un public de fidèles qui viennent du Québec, du Canada, des Etats-Unis et même d’Europe. Cela n’a rien de surprenant car en un temps très retreint, ils ont accès à de nombreux artistes qui viennent de partout dans le monde.

DT – Que présente le GRAVE, en dehors des expositions et des productions in situ des artistes en résidence?

JF – Avant que je prenne la direction du Centre. L’artiste venait passer un mois en résidence et disposait de l’atelier pour travailler à un projet. Une exposition pouvait conclure sa résidence,mais cela n’était pas obligatoire. Il venait en résidence pour développer une production sans avoir à la terminer. Le budget pour les résidences est très limité, la majeure partie de notre budget va aux expositions. J’ai donc fait évoluer les résidences vers des résidences de création in situ dans nos deux salles d’exposition jumelées à une résidence d’écriture. J’invite ainsi des auteurs – critiques, écrivains, historiens, sociologues, théoriciens – à venir en résidence en même temps que l’artiste en arts visuels pour qu’ils s’enrichissent mutuellement. L’artiste en résidence  nourrit la pensée ou la réflexion de l’auteur et vice-et-versa.

Au moment du FIMAV, Valérie de Saint-Do était en résidence d’écriture. Elle est la rédactrice en chef de la revue Cassandre Hors Champ, une revue d’idées qui se préoccupe d’art et de société et aussi de culture générale. C’est une collaboration importante, qui laissera un témoignage de sa résidence ainsi que de la prestation de Voguet et Boisnard et du FIMAV. On espère développer d’autres collaborations de ce type et avoir plus d’impact dans la presse artistique. Nous avons d’ailleurs établi un partenariat avec ETC qui publie les textes de certains auteurs en résidence ainsi que des photos des œuvres des artistes comme ce fut le cas avec Christine Palmiéri et Pierre Ouellet et bientôt avec Isabelle Lelarge et Sylvie Tourangeau.

Par ailleurs, le GRAVE s’est associé à certains projet de commissariat indépendant comme pour l’exposition Cold Fusion à New York réalisé en partenariat avec Archée.


Jean Voguet et Philippe Boisnard, crédit photo Guy Samson

Vision d’avenir 

Tokio Maruyama, crédit photo Guy Samson

DT – Quelle est la proportion d’artistes émergents parmi les artistes que le GRAVE expose ou reçoit en résidence ?

JF – Donner leur chance à des artistes émergents fait partie de nos préoccupations, mais leur nombre varie selon des dossiers que l’on reçoit. Le centre dispose de deux salles pour des artistes professionnels. Il faut donc que les artistes qui y exposent aient atteint un certain niveau d’excellence. Dans ces salles-là, ils sont à hauteur de 10 à 15%.  Nous avons aussi un programme particulier en collaboration avec le cégep de Victoriaville qui a son propre espace d’exposition et accueille deux fois par année des artistes de la relève dont l’œuvre n’est pas assez accomplie pour qu’ils exposent au GRAVE, mais chez qui l’on décèle un grand potentiel et que l’on veut encourager. Il s’agit de jeunes artistes de la région mais parfois aussi de régions plus éloignées. Tout comme les autres artistes, ils reçoivent un cachet. Cette collaboration fait partie des activités satellites du Centre.

De plus, chaque année on offre «le prix du GRAVE» à un finissant de l’Université du Québec à Trois-Rivières dont le travail se distingue. GRAVE est un organisme aux multiples possibilités et comme je suis un passionné, je veux exploiter toutes ses possibilités, malgré ses moyens restreints.

DT – Que souhaiteriez-vous le plus privilégier dans les deux ou trois années à venir ?

JF – Augmenter le nombre de résidences. J’aimerais pouvoir inviter six artistes résidents pour une période d’un mois chacun. Aussi présenter plus d’artistes de l’étranger. En ce sens, j’ai déjà entamé une collaboration avec le Japon et j’essaie d’accueillir un artiste japonais tous les deux ans.

L’an dernier, Tokio Maruyama a fait une création in situ dans les salles – installations et performances. Dans  ces installations il amalgame, juxtapose et brûle des chaises.  Pour ces performances, il développe et présente à chaque fois un nouveau concept. On a profité de sa venue qui coïncidait avec les journées de la culture pour inviter cinq autres artistes performeurs de Trois-Rivières et de Victoriaville pour crée un mini festival d’une soirée à laquelle il a participé. Le maire était présent, fier d’accueillir tous ces artistes.

Christine Palmiéri, crédit photo Guy Samson

La résidence de Tokio Maruyama était jumelée à celle d’un jeune critique d’art japonais Tetsuya Miyata, qui, peu de temps après, m’a fait mieux connaître Tokyo en me faisant découvrir les galeries et les lieux de la culture actuelle. C’est un critique engagé. En 2012, six membres du GRAVE participeront à un symposium en Bourgogne. J’ai beaucoup de contacts avec des centres qui ont une structure similaire à celle du GRAVE et je trouve important que les membres du GRAVE profitent des événements que ces centres mettent sur pied et qu’ils y participent.

DT – Qui peut être membre du GRAVE ?

JF – Principalement des gens qui vivent dans la région. Autour de 70 adhérents versent chaque année une petite cotisation. Une trentaine sont de Victoriaville et des environs et les autres de Trois-Rivières, Sherbrooke, Québec et même Montréal.

DT – Que retirent-ils de leur association au GRAVE ?

JF – La plupart des membres sont des artistes. Le centre souscrit des abonnements à toutes les revues d’art au Québec et à quelques revues majeures à l’étranger. Elles sont à la disposition des membres qui n’ont pas à débourser de l’argent pour se les procurer.

Nous diffusons un bulletin électronique intitulé  L’heure est GRAVE  par lequel nous informons tous les membres des activités des autres centres d’artistes. Lorsque l’on fait des appels de projets pour un événement particulier, comme pour le 150e anniversaire de Victoriaville cette année, leurs dossiers sont prioritaires et nous les guidons dans leur demande de subventions si nécessaire.


Jocelyn Fiset, artiste 

Claudine Brouillard, crédit photo Guy Samson

DT –En tant qu’artiste, prenez-vous plaisir à diriger le Centre?

JF – Oui, mais c’est essoufflant. On a des projets intéressants, mais il reste encore beaucoup à faire au plan de l’implication des membres dans plusieurs comités.

DT – Est-ce que ce travail influence votre création artistique ?

JF – C’est plutôt mon travail d’artiste et mon implication des  vingt-cinq années pendant lesquelles j’ai voyagé, créé et dirigé des festivals – dont celui de Saint-Jean-sur-Richelieu (3) et de Mont Saint-Hilaire, un festival international – et tous les festivals auxquels j’ai participé à travers le monde qui servent au GRAVE. En fait je mets à profit mes contacts, mon expérience et certains concepts que j’ai pu démarrer. J’irais jusqu’à dire que le concept de recyclage et de récupération est un genre d’extension à mon travail d’artiste qui est un travail de nomade. Depuis le début de ma production artistique, je réfléchis sur la surproduction et la surconsommation de notre société. En début de carrière d’ailleurs, je me suis dit que je n’entrerais pas dans ce système et que j’éviterais la production d’objets pour augmenter la production de sens.

C’est cette optique-là que je suis en train d’implanter au GRAVE. Mais la question de l’objet m’intéresse. J’ai toujours été confronté à l’idée de faire un objet ou pas car bien des questions se posent : Quelles sortes de traces laisser ? L’écrivain peut écrire des mots sur une feuille de papier qui sauveront ou détruiront peut-être la planète, qui sait ? Mais pour l’artiste en arts visuels qui travaille sur l’éphémère, que faire ? La question de la trace se pose donc sérieusement, mais il s’agit de savoir quel type des traces ? C’est un dilemme auquel je suis confronté depuis je que je travaille ici et où il faut monter des œuvres d’art. C’est un défi intéressant pour moi dont la démarche artistique relève d’un art plus conceptuel, un art que je qualifie de nomade, réalisé sur des places publiques et dont les seules traces se résument à quelques photos, courtes vidéos et rares objets.

DT – Je pense à Christo qui a enveloppé des montagnes, des îles, le Pont-Neuf, entre autres, et dont les photos de grandes dimensions, représentant autant des plans que des sites enveloppés ainsi que quelques objets sont mis en vente et servent à défrayer les coûts de ses productions. Avez-vous aussi des objets dérivés de votre production ?

Christine Palmiéri, crédit photo Guy Samson

JF – Non.

DT – Donc, les traces que vous conservez sont uniquement pour vos archives personnelles?

JF – Oui. Ça aussi c’est un choix qui n’est pas facile, mais rendu possible grâce aux systèmes de subventions du Québec et du Canada qui permettent aux artistes de réaliser des projets sans avoir à vendre quoi que ce soit pour avoir des revenus. J’aurais pu faire des objets dérivés, mais qui dit objet dit marché de l’art. On n’y échappe pas. Je souhaitais m’éloigner le plus possible de ce marché-là. Je voulais ne plus y penser, qu’il n’influence pas mon travail. J’ai fait ce choix dès le début.

Dans le domaine des arts actuels, on n’est pas tenu de vendre nos productions pour recevoir une bourse. Pendant une quinzaine d’années j’ai reçu une ou deux bourses de déplacement chaque année. Cela m’a permis de répondre aux invitations qui me venaient d’Europe, d’Asie, d’Afrique j’ai ainsi participer à de nombreux Festivals et élaborer des projets d’échanges très enrichissants.


 

NOTE(S)

1 FIMAV – Festival international de musique actuelle de Victoriaville.

2 GRAVE, Centre des arts visuels de Victoriaville.
http://www.legrave.ca/expositions.html

3  Voir l’article de l’auteur : Voguet et Boisnard : téléportation musico-visuelle, archée octobre 2011.

MISSING NOTE:

4  Festival qu’il a dirigé pendant six ans.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Denyse Therrien est docteure en sociologie et chercheure au sein de la Chaire du Canada en esthétique et poétique à l'UQAM. Elle est la coordonnatrice scientifique du Centre de recherche interuniversitaire d’études sur les arts, les lettres et les traditions (CELAT) à Montréal. Elle a été recherchiste intervieweur à Radio-Québec/Télé-Québec et a dirigé Perforations (revue de technique cinématographique de l’Office national du film du Canada). Elle participe régulièrement à des conférences et à des publications scientifiques, au Canada et à l’étranger. Elle est membre de CORHUM (Association internationale pour l’avancement des études sur le comique, le rire et l’humour). Elle a signé plusieurs documents télévisuels mais aussi des essais vidéographiques et scénarise présentement deux courts métrages.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).