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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Qu’est-ce que l’interactivité modifie dans notre appropriation des images ?

Louise Boisclair

Certaines installations interactives ne suscitent pas l’intérêt du participant et tombent en désuétude alors que d’autres le captent dans l’immédiat et longtemps après-coup. Les œuvres qui accompagnent cet article, celles des pionniers comme Krueger, Rokeby et Couchot, en témoignent particulièrement. Que se passe-t-il quand le spectateur se transforme en interacteur, comment accède-t-il à l’interactivité d’un dispositif ? Quel impact l’interactivité exerce-t-elle sur le participant ? La réflexion théorique qui suit permet de saisir une partie de l’impact de l’interactivité dans l’avènement des objets culturels et dans notre façon de nous les approprier.

Mécanique générale, Thierry Guibert
LevelHead, Julian Oliver

Image interactive versus image traditionnelle 

Démarrage et embrayage de l’interacteur  

Conduite, simulation, transaction, détection  

L’interactivité couplée à la plasticité et à l’iconicité 

Luc Courchesne et son panoscope, à Découvertes (Radio-Canada, 06/12/2009)

Sur le plan phénoménal, la question de ce que l’interactivité ajoute à la plasticité et à l’iconicité dans notre rapport à l’image nous introduit à la chair de l’image. La chair est ce phénomène sensible mouvant et prégnant, qui apparaît et disparaît, dans un corps-à-corps renversé ou renversant. La phénoménologie de Merleau-Ponty en a exposé les tenants et aboutissants. Le corps-à-corps se constitue dans l’interstice entre le corps de l’œuvre en pleine donation et le corps réceptacle en pleine saisie alors que l’un et l’autre deviennent prégnants de leurs saillances mutuelles dans le déploiement actif des potentialités de l’image, de sa captation, de sa transformation et de son déploiement, en fonction des possibilités et compte tenu des limites de l’interactivité. Il y aura beaucoup de lignes à tirer pour en déplier ou en déployer le sens, mais le phénoménal s’insère bel et bien dans l’appropriation des œuvres interactives. Il appelle même à un recadrage de notre appropriation des objets culturels.

L’interactivité se fonde dans l’intercorporéité et l’intersubjectivité, un dialogisme inhérent au rapport humain-ordinateur bien que disproportionné si l’on compare l’apport de l’un et de l’autre. Ce dialogisme ajoute à la plasticité, du verbe grec « plassein » qui signifie modeler, des poignées, des prises, des prothèses pour, étape obligée dans la saisie, démarrer le déploiement de l’œuvre, activer l’image et déplier ses effets. Le dialogisme assisté par le système augmente la capacité de la plasticité, mais aussi la part active de la réception. Quant à l’iconicité, l’interactivité lui ajouterait de manière sensible et comportementale des qualités et des rapports au-delà du visible, associés à la gestualité. Le visible se fracture durant la familiarisation avec les clés de l’interactivité. Manipulation du clavier, activation du démarrage, protocole de navigation, déplacement du poids du corps sur une marche, déclenchement de synesthésie, mouvement capté et redistribué, souffle de l’expiration ou projection de la voix font apparaître, disparaître et réapparaître l’image. Toute cette gestualité nous sort momentanément de la visualité, ou l’accompagne dans le meilleur des cas, pour s’envelopper dans la fiction à réinventer si possible, dans l’expérience à poursuivre. Nouveau dispositif prothétique perceptuel et actionnel de l’image, nouveau façonnement esthésique de notre rapport à l’imago. Dans ce nouveau moule énigmatique des images interactives, la plasticité devient plus qu’un assemblage de lumière et de couleurs, d’apparition et de disparition. Elle nécessite la participation du corps, par le mouvement, le geste ou l’opération, en devenant activateur de l’image qui se déconstruit, s’amplifie et se transforme pour advenir.

Dynamique du sens de l’expérimentation à la réflexion 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations notons le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, ainsi qu’un conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype. Ses recherches portent sur Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité. Membre du groupe Performativité et effets de présence, elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité par le mandala et la peinture gestuelle.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).