archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Kitsou Dubois, la danseuse des états limites

Louise Boisclair

Parcours de Kitsou Dubois

Lauréate de la Villa Medicis Hors-les-murs en 1989 pour un séjour à la NASA, Kitsou Dubois travaille avec le CNES (Centre National d’Etudes Spatiales) et propose un entraînement des astronautes à partir des techniques de danse. En 1990, elle participe à un vol parabolique avec le CNES qui lui permet de vivre quelques minutes d’apesanteur. Elle travaille depuis quinze ans avec la recherche spatiale sur la gestuelle et les processus d’orientation et de perception en apesanteur. À partir de cette expérience fondatrice, elle développe un travail sur le corps confronté à des situations de gravité altérée : corps du danseur dans l’eau, corps de l’acrobate sur son agrès, corps de l’astronaute dans la carlingue de l’avion. Ses créations interrogent la naissance du mouvement, l’ambiguïté des limites du corps, le temps de l’apparition.

Chorégraphe, pédagogue et chercheuse en danse, Kitsou Dubois enseigne depuis 1980 aux adultes psychotiques et aux étudiants des écoles d’art. Elle est chargée de cours à l'Université de Paris VII en Art et médiation thérapeutique. Elle est directrice de la compagnie KI PRODUCTIONS. Au fil de ce parcours, la compagnie a développé un savoir faire et des propositions originales pour aller à la rencontre des publics (ateliers dans l’eau, soirées « retour de vol », rencontres entre artistes et scientifiques…).

Parmi de nombreuses créations, installations vidéo et films documentaires, on retrouve L’Espace d’un Instant, 2006, Manége de Reims, Scène nationale, Analogies, 2004, Parc de la Villette, Paris, La danseuse, la chaise et son ombre, 2003, Centre culturel Aragon, Tremblay-en-France, Trajectoire fluide, 2002, Parc de la Villette, Paris et Ballet Atlantique Régine Chopinot, La Rochelle. Elle poursuit actuellement la diffusion de l’Espace d’un Instant, pièce déambulatoire pour trois interprètes, avec inversion des repères, immersion du spectateur et utilisation de l’image en interactivité avec le son. Cette pièce explore le temps d’apparition du mouvement, le moment du déséquilibre, le moment de la perte et celui de la découverte.

Démarche, approche et motivation 

Microgravité, eau, capteur et état de corps 

Mouvement dans des situations limites 

Critique et prospective  

L. B. : Quel lien faites-vous entre l’apesanteur, l’immersion dans l’eau, le travail avec des personnes aux prises avec des problèmes psychologiques et le travail avec les capteurs sonores qui permettent le retour sonore ?

Ki Productions
© Quentin Bertoux

K. D. : C’est fondamentalement la question de l’immersion qui établit un lien. Toute mon écriture chorégraphique est construite autour de ce mécanisme d’immersion. On s’immerge dans un milieu, on essaie de trouver une adaptation maximale à ce milieu et à partir de là on va puiser dans des techniques qu’on a incorporées et qui révèlent notre singularité. Une manière de bouger et de créer une forme dans ce milieu viendra de cette « authenticité-là ». < Ki Productions Mention obligatoire : Quentin Bertoux – Ki Productions ph-Quentin Bertoux.jpg > En apesanteur on doit puiser dans ce qu’on possède réellement pour arriver à reconstruire une relation entre un dehors et un dedans. Dans l’eau, on a les trois dimensions de l’espace et, si on arrive à poser le maximum de surface du corps sur l’eau, on découvre un autre état de corps, une autre densité. Le poids et la pression de l’eau sont vécus autrement. Dans ce mécanisme d’adaptation, on va trouver à l’intérieur de soi une manière de bouger tout à fait particulière qui peut être différente d’un danseur à l’autre mais qui est directement connectée avec le milieu.

Les capteurs sensoriels me permettent de créer un milieu sonore immersif. Le corps des danseuses évolue dans une nappe sonore contenante. Avec leurs mouvements, elles vont contracter, colorer, faire rebondir les sons. Les corps en mouvement transforment le milieu sonore et sont transformés par ce milieu. Cette interaction est à l’origine de l’écriture chorégraphique, sonore et temporelle. Je dirais que ce qui relie les trois milieux, c’est essentiellement la richesse d’informations perceptives qui nous est renvoyée et comment on les utilise pour construire un univers esthétique et poétique qui évoque le corps contemporain et porte un regard nouveau sur notre monde.

L. B. : Kitsou Dubois, où en êtes-vous avec ce projet d’atteindre les cinq objectifs du colloque Art et gravité Zéro, soit : 1- exposer la réalité des vols paraboliques et leurs enjeux au-delà de leurs aspects spectaculaires ; 2- spécifier leurs différents rôles au sein de la création artistique […] ils ne sont pas seulement des lieux où se déroule une création (lieu de la performance, et de la monstration), mais ils sont d'abord le lieu de l'expérimentation (« l'atelier », le studio de création) et aussi un matériau pour la création ; 3- conduire une première analyse esthétique des œuvres : quelle est leur forme, que disent-elles, comment se rattachent-elles à l'art contemporain et à l'art techno-scientifique en général, en quoi sont-elles « informées » par l'impesanteur et l'environnement que constitue le vol ? ; 4- éclairer l'inscription de ces œuvres dans la démarche générale des artistes ; et 5- soulever les questions de leur « visibilité » et de leur « lisibilité » ?

K. D. : Je pense avoir répondu à ces questions au fil du dialogue. Bien sûr, les éléments de réponse s’additionnent, se raffinent et évoluent avec le temps.

L. B. : Alors comment voyez-vous votre travail artistique sur un horizon de dix ans ? Par exemple y a-t-il d’autres milieux que vous aimeriez investir, aimeriez-vous aller habiter l’espace interplanétaire ?

K. D. : Essentiellement continuer à travailler avec ces ouvertures pour l’esprit et pour la pensée que permettent les recherches spatiales. Travailler sur le lien avec notre vie de terrien et favoriser le regard des artistes sur ce milieu. Au delà de cela, continuer à donner au corps en mouvement une place prépondérante dans la compréhension du monde qui nous entoure.

L. B. : Seriez-vous d’accord pour dire que l’exploration des états limites du corps en mouvement est le pivot de votre œuvre ?

K. D. : C’est un des aspects dans l’idée d’un dépassement de soi pour se découvrir autrement et changer les points de vue sur soi et sur le monde.

L. B. : À quel courant esthétique vous associez-vous en art et en danse ?

K. D. : En travaillant ma matière chorégraphique à partir d’un savoir sentir, d’une mise en situation expérimentale pour développer la perception de soi, et d’un consentement à la perte d’équilibre pour laisser surgir l’inconnu, je suis dans la lignée de la danse contemporaine telle que pratiquée par Laban, Cunningham ou Danse contact. Cette approche contemporaine est celle du XXe siècle et elle est construite dans son rapport à la gravité. Je revisite les gestes fondamentaux de cette danse contemporaine à partir de l’absence de gravité. C’est une mise en perspective pour le XXIe siècle, où les connections en réseaux et l’ère Internet modifient complètement les échanges et où la question de la présence corporelle et du poids se pose différemment. En ce qui concerne l’art contemporain, je me sens très concernée par des démarches d’artistes qui utilisent la vidéo, comme celle de Bruce Nauman, Tony Oursler, Gary Hill, Bill Viola, et de démarches sur les processus de création de Moholy Nagy, Joseph Beyus, Markus Raetz…

 

NOTE(S)

1 Colloque organisé en 2003 par Annick Bureaud, avec une collaboration entre le Festival International @rt Outsiders et Leonardo/Olats.

2 Le colloque Mobile/immobilisé tenu à Montréal du 31 octobre au 3 novembre 2007, a été co-organisé par Louis Bec, zoosystémicien, directeur de CYPRES, Louise Poissant, doyenne de la Faculté des arts, UQAM, Ernestine Daubner historienne d’art et professeur associée au Centre interuniversitaire en arts médiatiques (CIAM), Michaël La Chance, philosophe, écrivain et professeur en histoire de l'art à l'Université du Québec à Chicoutimi et Norbert Hilaire, professeur en arts, communication et langages à l'Université de Nice-Sophia Antipolis.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Louise Boisclair est artiste multidisciplinaire, auteure et chercheure. Après une maîtrise en études littéraires et un perfectionnement en arts visuels et médiatiques, elle a complété quatre séminaires de doctorat en études et pratiques des arts, en sociologie et en études littéraires à l‘UQAM. Elle pratique et enseigne la peinture gestuelle, le mandala et le taî-chi. Elle s’intéresse à l’impact du numérique sur le processus de création et sur ses bénéfices thérapeutiques. Elle travaille à la phase finale d’un interconte numérique sur Internet. Après sa carrière en communication, elle dirige depuis 2006 les Ateliers Le cheval de Troie. Elle signe des articles notamment dans le domaine des arts pour Archée, Vie des Arts et Inter Art actuel.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Art et Gravité Zéro

Arts Catalyst

KI PRODUCTIONS

Mobile/immobilisé

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).