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Note de lecture de l'ouvrage de Pierre Musso Critique des réseaux

Frederique Entrialgo

Note de lecture de l'ouvrage de Pierre Musso Critique des réseaux (PUF, 2003), rédigée dans un cadre de réflexion qui interroge la notion dans l'art. Dans ce contexte, quatre grands thèmes ont été retenus : éléments de définition, la relation corps-réseau, l'ambivalence comme valeur d'usage, symbolicité et le réseau comme objet de représentation.

Introduction 

Éléments de définition 

La relation corps-réseau 

L'ambivalence comme « valeur d'usage » 

« Aspect biface », « ambiguïté », « effet contradictoire », « mélange des contraires », Pierre Musso multiplie les expressions qui qualifient ce qu'il identifie comme une spécificité essentielle du réseau : l'ambivalence. Sa faculté d'être à la fois le tout et les parties du tout est ce qui conditionne une grande part des fonctionnalités, des représentations et du concept de réseau. Cette propriété lui permet d'être défini avant tout comme une substance intermédiaire, qui sépare et relie tout à la fois, et par extension, comme un opérateur privilégié du passage d'un état à un autre, comme l'outil privilégié du dépassement de la contradiction. Pierre Musso insiste tout particulièrement sur cet aspect de l'ambivalence du réseau et en retrace l'histoire de sa mise en œuvre en tant qu'outil de régulation du social.

Là encore, ce qui apparaît comme un trait dominant des effets du réseau contemporain, se puise dans l'antiquité, dès l'époque pendant laquelle de forgent les fondements de la notion. Dans la mythologie, le foyer, depuis lequel Hestia tend ses fils vers les autres dieux, est le lieu symbolique qui relie les forces opposées de l'immobile et le mouvement (p.43-44). De même, la « Mètis » est un concept philosophique, une vision du monde caractéristique de l'Antiquité, construite à partir de l'expression métaphorique du tissage. Elle peut se définir comme une intelligence du fluide, de l'instable, du changement perpétuel basée sur un jeu d'aller et retour entre des pôles opposés, une capacitéà exercer son action dans une situation ambiguë et mouvante où deux forces antagonistes s'affrontent et peuvent dominer tour à tour (p.55-61). Platon inaugure la pensée politique du réseau inscrite dans cette ambivalence fonctionnelle du réseau révélée par ses formes et ses usages les plus précoces : « le réseau est toujours fondé sur une ambivalence fonctionnelle, comme le mouvement d'entrecroisement des fils qui l'engendre (...), du point de vue de cet usage, le filet-réseau retient et laisse passer (...) sa valeur d'usage est dans son ambivalence, sa substance est dans cet effet contradictoire qui consiste à“attraper vivant” : retenir et laisser passer. » (p. 39) Le filet et le tissage, chez Platon, servent en effet de modèles de régulation pour penser le gouvernement. Le roi est assimilé au tisserand, celui qui entrecroise des fils de différente nature, qui compose avec les contraires pour mieux les marier.

Au XVIIIe siècle, les conceptions biologiques du vitalisme (p.110-120) pour lesquelles l'ensemble du corps est observé comme un réseau de réseaux, internes (flux sanguin) externe (tissu-peau) et intermédiaire (communication entre l'intérieur et l'extérieur du corps, entre le corps et son environnement), sont synthétisées par Lamarck dans la figure de l'ambivalence où le réseau est pour les organes à la fois « un lien qui unit et un corps intermédiaire qui sépare » (p.121). Diderot s'empare de cette perception renouvelée du réseau pour déplacer la notion vers le champ politique et social grâce à l'analogie corps humain/corps social et instaure avec sa vision « biopolitique » du corps social, ainsi que la nomme Pierre Musso, la fonction d'opérateur du passage conférée depuis lors au réseau. Il oppose le centre du réseau (qui correspond au despotisme, à la surveillance et à la mémoire) et sa périphérie (qui correspond à la communication et à l'anarchie). Diderot désigne par la métaphore comparée du réseau les deux grandes figures modernes du contrôle social : la surveillance centralisée qui s'oppose à la circulation permanente des flux. Pour lui, la force de la figure du réseau est dans sa capacité à passer ou à faire passer d'un modèle à l'autre de contrôle social, à permettre la transition entre deux types de politique, autrement dit, à rendre possible le changement social. (p.123-132).

Une grande partie de l'ouvrage est consacrée à Claude Henri de Saint-Simon, qui au début du XIXe siècle, va consacrer le réseau dans sa fonction de transformation sociale et politique et lui donner sa coloration utopique (p.150-196). Dès 1803, Saint-Simon conceptualise la notion de réseau pour en faire l'instrument de réalisation de l'utopie sociale. Il reprend et prolonge les théories biologiques de Lamarck sur l'« organisme-réseau » et postule que l'organisme est un réseau pris dans l'entrelacs d'une infinité de réseaux qui l'entourent. L'ambivalence de la notion de réseau ainsi que sa facultéà assurer le passage d'un état à un autre se perçoit dans la théorie saint-simonienne dans l'interprétation de la philosophie hégélienne selon laquelle la contradiction est considérée comme l'essence de tout phénomène. Pour Saint-Simon, cette contradiction, qui peut se résumer à celle des fluides et des solides, peut être réduite si on les réunit dans une totalité. L'instrument de cette réunion serait la connexion. Le réseau serait donc ce qui assure la médiation entre la contradiction élémentaire et la totalité. De ces réflexions émane ce que Pierre Musso nomme la « conceptualisation du réseau », résultat de l'épistémologie des réseaux forgée par Saint-Simon. À partir de la question qui consiste à se demander comment faire advenir le nouveau système social que la Révolution Française porte en elle, Saint-Simon applique la notion de réseau à la société, présente et future, sous trois variantes différentes dont celle du « réseau-concept » défini en tant que modèle pensée qui permet de passer d'un état à un autre. Dans ce contexte, le réseau comme paradigme social est un état temporaire, il correspond au temps du passage, parce qu'il correspond justement parfaitement à cette idée d'être intermédiaire, outil privilégié pour créer et aménager la transition. De même, pour Michel Chevalier, et conformément à la logique saint-simonienne selon laquelle le dépassement de la contradiction s'obtient par l'intervention du réseau, le « dualisme » entre Orient et Occident se résoudrait par la mise en place d'une infrastructure réticulaire qui envelopperait les territoires concernés dans une vaste sphère de communication (p.200-203).

Proudhon, dans le milieu du XIXe siècle, donne à la notion d'ambivalence un sens moderne qui résonne encore aujourd'hui dans les discours émis à propos des réseaux numériques. Pour lui, réseau technique et société se définissent réciproquement par la similitude de leurs structures, autrement dit le choix d'un système d'infrastructure technique en réseau détermine également un choix de système social. Il oppose donc deux types de réseaux : le réseau en étoile (artificiel, symbole du pouvoir centralisé) et le réseau en échiquier (naturel, symbole d'un système égalitaire). S'élaborent alors sous son influence les premières critiques des représentations sociales ambivalentes du réseau technique : malédiction, symbole de puissance contre bénédiction, symbole de l'égalité, que l'on retrouve aujourd'hui dans la littérature consacrée à Internet (p. 225-232).

La « rétiologie » contemporaine est donnée par Pierre Musso comme étant le lieu où s'actualise la figure du « réseau-passage » initié dans l'antiquité — le réseau y est plus que jamais perçu comme la promesse du renouveau social — avec pour médiateur principal l'auteur Manuel Castells et son ouvrage La société en réseaux. Les formes du passage s'y dessinent à leur tour sous l'emprise de l'ambivalence par les traits à la fois disjoints et entremêlés du « réseau-pont » où le passage s'inscrit du passé vers le futur selon un schéma linéaire, et du « réseau-flux » où le passage s'inscrit en revanche dans le présent, par la connexion et l'immersion dans une société fluide et en mouvement perpétuel (p.350-358).

Si l'ambivalence du réseau est abordée dans l'ouvrage de Pierre Musso dans sa réalisation en tant que paradigme social, elle renvoie néanmoins à la série d'effets contradictoires mentionnés en introduction. La mise à jour historique de l'ambivalence du réseau, référée à ses formes les plus archaïques, en révèle l'essence et leur dessine une profondeur dans un contexte contemporain qui n'en dévoile que la surface.

Plasticité/objet de représentation 

Conclusion 

 

NOTE(S)

1. Le poulpe de Marseille : dans le cadre de RIAM 03 (Rencontres Internationales des Arts Multimedia, 28 novembre – 9 décembre 2006) s'est déroulé une intervention du collectif d'artistes APO33 intitulée Le poulpe de Marseille. Ce projet consistait à mettre en place des points de diffusion radiophonique dans différents lieux de la ville, à les interconnecter et à partir de ce matériau sonore de diffuser sur Radio Grenouille un programme aléatoire et automatisé. [http://riam.info].

2. Joël De Rosnay, L'homme symbiotique. Regards sur le troisième millénaire, Seuil, Paris, 1995; Pierre Lévy, L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris, 1994; Derrick De Kerckhove, L'intelligence des réseaux, Odile Jacob, Paris, 2000.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).