|
contextes de l’e-narratif |
Luc dall'armellina,
février 2003,
section critiques |
|
luc dall’armellina – lucdall@free.fr Docteur en hypermedia (Université Paris8). Enseignant aux beaux-arts de Valence. Designer de dispositifs numériques. "Les uns pensent, dit-on, les autres agissent, mais la vraie condition de l'homme, c'est de penser avec ses mains." Jean-Luc Godard introductionDeux textes produits dans le cadre du séminaire « L’action sur l’image » mettaient en avant les notions de « signes e-mouvants » 1 pour l’un et quelques figures de « l’écran agi » 2 pour l’autre. Dans le premier, il s’agissait de montrer la singularité des signes à l’œuvre dans de nombreux dispositifs hypermedia : électroniques [ numériques ] et mouvants [ dotés de comportements ]. Dans le second, il s’agissait de montrer que plus que la nature des signes eux-mêmes, c’est leur mode d’apparition et d’existence qui sont déterminant. Ces deux approches sémio-pragmatiques quant au champ et phénoménologiques quant à la méthode poursuivaient une réflexion sur les changements en cours dans les écritures/lectures/manipulations multimodales des dispositifs numériques. Une analyse de moments choisis dans « Postales 3 » et « Ceremony of Innocence 4 » devra permettre de mettre en perspective les figures évoquées plus haut et de les articuler avec un troisième terme : le temps de la praxis, acceptée comme « activité en vue d’un résultat et opposée à la connaissance d’une part et à l’être d’autre part » 5. Dans cette proposition dessinée en trigramme, l’opérabilité numérique [computation] de l’environnement processuel de l’écran, triangule avec les axes hérités du arts du récit [temps] et des arts de l’image [espace]. Cette figure esquisse un nouvel espace pour la praxis hypermedia et permet de dégager un régime temporel spécifique et singulier. Spécifique parce qu’en rupture avec le temps linéaire [durée], singulier parce qu’adhérent au temps de l’action [instant] mais nous y reviendrons. Ainsi « l’action exercée par l’objet […] et l’action subie par l’objet […] ont altéré sa forme sinon sa nature, irréversiblement selon la flèche du temps ; le concept de processus implique cette dialectique dans la représentation de l’objet. Il ne nous intéresse plus d’abord par ce qu’il est mais par ce qu’il fait et ce qu’il subit, donc par ce qu’il devient ; nous le connaissons par les processus qu’il affecte ou qui l’affectent ; nous le représentons de l’extérieur, par ses comportements, dans son contexte ; nous dirons bientôt : dans son environnement. » 6 Cette proposition de Jean-Louis Le Moigne autorise à penser que le temps de la praxis hypermedia est d’un type inédit. Temps suspendu aux actions d’un opérateur qui semble contrôler, mais qui plus encore, fait émerger une configuration nouvelle des signes « e-mouvants », ceci dans un processus réglé/réglable côté auteur comme côté lecteur. Ces signes ne sont plus tant attachés à une valeur symbolique définie comme c’était le cas avec les icônes et images re-présentées des médias pré-numériques, mais deviennent par la computation une sorte d’états potentiels à éveiller par une action sur eux (ex. survol, proximité, clic). Une image fixe est de ce point de vue une re-présentation, sa finalité est « d’être vue », alors qu’une image « e-mouvante » a été faite pour être agie, elle possède plusieurs états non finis 7 et dont la finitude s’accomplit par le geste dans une gamme de graduations et de finesses infinies. présentation des dispositifsmédias numériquese-narratiftemps et médiasLa narration a été largement et de longue date théorisée, aussi bien dans le contexte de la littérature que dans celui du cinéma. Dans ces deux univers de référence, les places assignées de lecteur et d’auteur, de spectateur et de réalisateur sont identifiées dans des postures relativement stables. Ceci, même si les mouvements les plus récents de littérature [oulipo, nouveau roman, alamo] ou du cinéma [nouvelle vague, dogma] en ont redessiné les frontières. Les dispositifs lectoriels et spectatoriels sont eux aussi très repérés : Pour l’écrit : typographie sur page blanche, pagination, table des matières, chapitres, index, sommaire, notes de bas de page, tout ce « cortex externalisé » 22 a structuré peu à peu nos habitudes de lecture et a préfiguré d’une certaine manière la navigation hypertextuelle qui s’est généralisée depuis 23. Les médias pré-numériques semblent fortement adhérer au temps linéaire. Ce temps-là est une ligne de fuite et l’histoire - comme l’Histoire - le récit, la narration, et peut-être la fiction semblent tissés - ou constituant – dans/de ses mailles. Aristote affirmait que le récit se devait d’avoir un début un milieu et une fin. Dans « Postales », deux temps distincts sont à l’œuvre simultanément et c’est peut-être là un point essentiel de sa structure. Le temps narratif nous est donné à entendre : un monologue de l’auteur, trente minutes linéaires servies d’une voix grave et monocorde. Ce temps là est celui du récit, du livre, du cinéma, de la radiophonie. La barre de progression du lecteur audio nous l’indique et le figure : temps initial à gauche, temps futur à droite et le curseur de « présence » qui se déplace lentement de gauche à droite. Gabriela Golder a toutefois superposé à ce temps audio, un autre, celui de l’interactivité et qui est celui du dispositif graphique, textuel et interactif qui se donne à l’expérience dans la fenêtre du navigateur web. Pas de repères temporels ici, un espace à découvrir par l’action et la fouille [survol de textes, d’images] et où l’enchaînement les deux cent vingt fragments hypertextualisés se fait au gré des liens activés. Si l’on précise que ces liens sont cachés et qu’ils sont au nombre de un à trois par unité d’écran, on a bien l’idée que ce parcours est une déambulation exploratoire, réticulaire, poétique et qui pourrait se voir comme une catalyse aux côtés des fonctions servies par le canal audio linéaire. Il importe peu de tout lire/acter mais comme le soulignait Marc Saporta dans le mode d’emploi de son roman en fiches 24 à battre comme des cartes, que « L'ordre dans lequel les feuillets sortiront du jeu orientera le destin de X. […] Car le temps et l'ordre des événements règlent la vie plus que la nature de ces événements. » et plus loin « De l'enchaînement des circonstances, dépend que l'histoire finisse bien ou mal. Une vie se compose d'éléments multiples. Mais le nombre des compositions possibles est infini. » Dans « Ceremony of innocence », deux temps sont également à l’œuvre mais alternativement. Deux temps qui correspondent à deux postures différenciées pour le lectacteur. Celui-ci est en effet alternativement spectateur et interacteur : ce dispositif est composé de près de soixante scènes (x 2 pour recto et verso des cartes) selon le même modèle. Un premier temps est celui de l’expérience, de la praxis : il faut parvenir sans aucune directive à découvrir (dans les deux sens du terme) l’événement qui va libérer la séquence narrative, par la résolution d’une énigme. La résolution de ce contrat provoque l’apparition d’une séquence mise en scène comme un film. On se surprend alors à changer sa posture physiquement, léger recul par rapport à l’écran, on lâche la souris et devient spectateur. Les deux personnages principaux se livrent alors – et alternativement - à un monologue narratif qui constitue la trame du dispositif. Une fois encore, le temps narratif n’est pas ici directement lié à l’interactivité même s’il lui est conditionnel. L’espace de praxis de « Ceremony » est un espace où l’on apprend peu de l’intrigue, mais où l’on expérimente l’univers symbolique et onirique des personnages (tous deux sont peintres et illustrateurs). Cette praxis, constituante – là aussi - d’une catalyse pour le récit, n’est pas indispensable au déroulement narratif (les séquences filmiques y suffiraient) mais sollicitent notre contribution active et convoquent tous nos sens de manière la plus intime qui soit : par l’engagement perceptif et tactile de l’interactivité, condensant dans le point de l’instant de l’expérience, toutes les dimensions infra-narratives à l’œuvre dans le travail conjoint des signes « e-mouvants » et de l’espace « agi » de l’écran. temps et praxisformes en devenir
Note(s) 1 Dall'Armellina Luc « Signes e-mouvants - images actées en hypertextes narratifs » communication séminaire "Action sur l'image - Pour l'élaboration d'un vocabulaire critique" 1999-2000, le 23-02-00 2 Dall'Armellina Luc « Support fluide - espace virtuel : l'écran agi » communication séminaire "Action sur l'image - Pour l'élaboration d'un vocabulaire critique" 2000-2001, le 21-03-01 3 Golder Gabriela « Postales » juin 2000, voir aussi http://abecedario.free.fr/index1.htm 4 Bantock Nick / Realworld Multimedia - "Ceremony of Innocence" - cédérom mac-pc d'après la trilogie "Sabine et Griffin" de Nick Bantock - 1997 - Ed. Abbeville (pour la version française) 5 Dictionnaire Le Robert électronique, 1991 6 Le Moigne Jean-Louis – « La théorie du système général – théorie de la modélisation » PUF – Paris, 1977-1994, pages 89 à 93 7 états dont les plus basiques correspondent aux trois états de l’usage du web : non survolé, survolé, cliqué. 8 Weissberg Jean-Louis « Présences à distance – déplacements virtuels et réseaux numériques » - L’Harmattan 1999, Paris. J.L. Weissberg y développe également le terme de spectacteur (pages 171 à 173), insistant sur le gestus de l’acte et son association à la fonction perceptive. 9 Manguel Alberto "Une histoire de la lecture" Ed. Actes Sud - Collection Babel - 1998 10 Aarseth Espen J. « Cybertext, Perspectives on Ergodic Literature », John Hopkins University Press, Baltimore 1997. 11 Saporta Marc « Composition n°1 » Ed. du Seuil - 1964 12 Ibid. extrait traduit par Jean Clément pour le « Groupe Ecritures Hypertextuelles » 13 Clément Jean « Du livre au texte - Les implications intellectuelles de l'édition électronique » Sciences et techniques éducatives. Volume 5 - n°1/19998 14 Groupe µ, « Traité du signe visuel. Pour une rhétorique de l'image », Paris, Seuil, 1992, p.81 15 Debray Régis « Vie et mort de l’image – une histoire du regard en occident » Gallimard, Paris, 1992, voir notamment les pages 290 à 296. 16 où l’intime devient ici l’« in-time », comme connaissance libérée dans le temps de l’action. 17 Kac Eduardo « Secrets » - 1996 18 VRML : Virtual Modeling Langage. Il s'agit d'un système de description d'objets en trois dimensions "équivalent" au HTML pour le texte et permettant à un lecteur, depuis son navigateur web, de manipuler des espaces de données en trois dimensions. 19 AkTyPI Madeleine « Des récits, pour le meilleur et pour le pire ? #2 » journées d’études du séminaire "Action sur l'image - Pour l'élaboration d'un vocabulaire critique" juin 2002 20 Shaw Jeffrey « The Legible City » Manhattan version (1989), Amsterdam version (1990), Karlsruhe version (1991) Computergraphic installation with Dirk Groeneveld Collection of ZKM-Medienmuseum, Karlsruhe, Germany. 21 Lellouche Raphaël « Une
théorie de l’écran » Revue Traverses n°2– CNAC Georges Pompidou,
1996 – Paris 22 Leroy Gourhan André - « Le geste et la parole - 1 - Technique et langage », Ed. Albin Michel - Sciences, 1964, Paris 23 Ces cinq derniers siècles d’évolution sont à resituer au regard des cinquante que compte l’histoire de l’écriture. 24 op.cit Saporta Marc 25 Depraz N., Varela F. Vermersch J.& P. « Die phänomenologische Epochè als Praxis » Juin 2000 - 26 Bachelard Gaston - « L’intuition de l’instant » Ed. Stock / biblio poche essais– 1931-1992 27 ibid – p.37 - Bachelard Gaston 28 Le terme fait référence à la théorie de l’information, avec tout ce que celle-ci contient de risque réductionniste. La théorie des systèmes a montré que les notions de processus et d’environnement créaient davantage les conditions d’une interactivité complexe où les changements s’opèrent de part et d’autre dynamiquement et mutuellement. Voir Le Moigne Jean-Louis, op.cit, notamment chap.2 « Le paradigme systémique » p.55 29 Bootz Philippe "Profondeur de dispositif et interface visuelle" - CIRCAV n°12 30 Moles Abraham « Les sciences de l’imprécis » - Seuil - Paris – 1995 et plus spécialement les pages 119 à 122 consacrées aux infralogiques visuelles. « Les règles infralogiques sont […] plus ou moins indépendantes des lois du raisonnement formel qui ne s'exercent que dans la mesure où l'esprit humain dispose du temps nécessaire pour penser formellement […] : propagation illimitée de la causalité dans les chaînes de syllogisme, principe du tiers exclu, principe de transitivité, etc. » 31 Varela Francisco / Thompson Evan / Rosh Eleanor « L’inscription corporelle de l’esprit – sciences cognitives et expérience humaine » – Ed. Seuil – 1993 - p. 120 32 Cet aspect semble spécialement visible dans le cd-rom « Isabelle » de Thomas Cheysson, voir le texte de contribution à la séance du séminaire « L’action sur l’image » du 23-01-02 - Dall’Armellina Luc « Errance et Praxis » 33 Ce trait de style, d’écriture, est significatif dans : « Moments de Jean-Jacques Rousseau » Jean-Louis Boissier – Ed. Gallimard. Voir à ce propos la présentation de Frédérique Mathieu pour le séminaire « L’action sur l’image » séance du 10 avril 2002 34 Barboza Pierre, dans « Isabelle : cette forme de fiction est-elle viable ? » pose la question de l’avenir du genre « fiction interactive ». Voir séance du 23 janvier 2002
|
| Ø |