Cartographies - Les États généraux des nouveaux médias
Pierre Robert

"La machine est devenue plus qu'un simple appendice de la vie. Elle est devenue une partie authentique de l'existence humaine, peut-être même son âme", s'écriait Francis Picabia sous le choc de son arrivée aux États-Unis. (Cité par Serge Tisseron, 1998, p. 94)
Les transformations de la technologie ont le même caractère que l'évolution biologique parce que toutes les technologies sont des prolongements du corps. (Marshall McLuhan, cité dans Les cahiers de médiologie 5, 1998, p. 304)
Septembre et octobre ont été marqués par une activité intense sur la scène des nouveaux médias à Montréal. Cela est dû à la convergence de quatre principaux événements:
- La 4e Manifestation internationale Vidéo et art électronique (organisée par Champ Libre du 20 au 26 septembre 1999)
- Cartographies - les États généraux des nouveaux médias - (rencontres pan-canadiennes et internationales organisées par l'Inter Société des Arts Électroniques - ISEA - du 12 au 14 octobre 1999)
- Le Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal (FCMM, du 14 au 24 octobre 1999)
- L'ouverture du complexe Ex-Centris (et la Fondation Daniel Langlois).
Ex-Centris loge et soutient le FCMM ainsi que l'organisme ISEA, ce dernier ayant, par ailleurs, des liens étroits avec la Société des arts électroniques (Montréal) - SAT, elle-même dirigée par l'artiste de réputation internationale Luc Courchesne.
Cette densité institutionnelle d'acteurs sur la scène des nouveaux médias consacre Montréal comme une plate-forme importante de la culture électronique (high-tech) et de la cyberculture (performances techno, Web et projets artistiques interactifs).
Il en résulte d'inévitables et souhaités entrelacements entre ces lieux et ces organismes. Par exemple, l'un des commissaires principaux de la 4e Manifestation internationale Vidéo et art électronique, John Zeppetelli, est membre du jury dans la section Courts et moyens métrage du FCMM, Tiina Erkintalo (Finlande) participante à Cartographies (ISEA) est aussi membre du jury pour le FCMM dans la section Nouveaux médias, pour sa part, Eva Quintas, très active à la SAT et à ISEA, présentait Liquidation (gagnant d'un prix au FCMM), un cédérom à la manière d'un photo-roman, réalisé avec l'auteur Michel Lefebvre, tandis que l'artiste Thecla Shiphorst (Archée commente une de ses oeuvres, "Bodymaps- artifacts of touch" de Thecla Shiphorst), invitée à la table des rencontres sur les États généraux des nouveaux médias, présentait une installation intitulée Felt Histories (FCMM - Nouveaux médias), etc. Bref, ça fourmille et le dynamisme du milieu bat son plein en cet automne 1999.
Nous allons nous intéresser ici aux rencontres internationales
de l'événement Cartographies. Trois jours de présentations et de discussions
rendant compte des états généraux des nouveaux médias. Une occasion unique
d'évaluer où en est le discours des praticiens et des diffuseurs. Ce compte
rendu ne se veut pas exhaustif, nous avons choisi de commenter et de présenter
les idées originales et les informations pertinentes. Il y a donc dans ce
texte un nombre important d'hyperliens. Vous retrouverez au bas de la page
sous Notes,
Sites
et pages connexes et Références
toutes les informations contenues dans ce compte rendu. Pour obtenir des
informations complémentaires et écouter de brèves entrevues (dont une avec
votre humble serviteur), rendez-vous sur le site Web de Cartographies et, plus
précisément, à la zone des commentaires et des liens - Électrozone.
Ces rencontres pan-canadiennes et internationales proposent un état des lieux de l'art médiatique et des nouveaux médias à travers un parcours des diverses disciplines, des problématiques et des enjeux inhérents aux nouvelles technologies numériques de création, de production et de diffusion. (Cartographies)
Conférences d'ouverture
Modèles, centres européens, états des lieux québécois et canadiens
Les défis des nouveaux réseaux
La dernière journée de ces rencontres n'était pas la moindre. Deux panels se volaient simultanément la vedette. L'un posait un regard sur l'archivage et la conservation des oeuvres numériques, l'autre développait sur la recherche et l'innovation. Nous avons assisté à ce dernier.
Le modérateur de ce panel était Michael Century, fondateur en 1988, entre autres, de la division des arts médiatiques au Banff Centre for the Arts. Il nous a sommairement présenté les résultats d'une étude effectuée à la demande de la Fondation Rockfeller (Arts and Humanities division) et intitulée Pathways to Innovation in Digital Culture. Le document rend compte à partir de différentes perspectives de la convergence et de la complexification de la communication entre les univers de l'art, de la technologie et de la science. À partir de la notion de studio-laboratoire, la première partie trace le développement historique de ces organismes hybrides. Leur dynamique est mise en parallèle avec le savoir transdisciplinaire dans la science et la technologie et l'auteur considère que cette dynamique encourage l'innovation à tous les points de vue. La seconde partie examine le précédent plan de travail à travers le prisme de cinq thèmes: Outils pour l'imagination, Utilisateurs créatifs, Accessibilité, Réflexion et Conscience publique.
M. Century présente un
tableau succinct de cette évolution historique des organismes voués aux
nouveaux médias. Une histoire qui débute en 1918 avec le Bauhaus. Il appuie
aussi son discours sur les vagues technologiques de Schumpeter dont on voit un
aperçu dans l'image ci-contre. Ces vagues débutent en 1785 et elles ont toutes
une courbe semblable, l'innovation démarre rapidement, atteint un plateau pour
décliner abruptement avant que la prochaine ne redémarre. Sur la ligne
temporelle toutefois, le temps d'exécution de cette courbe tend à se
raccourcir, la première s'étalait sur 60 ans alors que celle que nous vivons
ne durera que 30 ans. Selon cette échelle de mesure, nous sommes actuellement
à l'aube du plateau technologique des réseaux, des nouveaux médias et des
logiciels que constitue la cinquième vague (et dont la fin est prévue vers
l'an 2020). La sixième vague portera une technobiologie innovatrice et intégratrice (cela se pressent sensiblement
avec la génétique).
Charles Halary, La monnaie du savoir et son image de synthèse, propose une vision très critique du système d'éducation dans ce qui l'a fait naître et dans ses impasses actuelles, par rapport, entre autres, à la diplômation. Nous reproduisons ici les cinq points abordés par l'auteur tels que présentés sur le site ci-haut:
Cette communication propose les idées suivantes
1) L'évolution humaine a été interprétée de manière dominante par les penseurs européens dans un cadre intellectuel élitiste qui a été stabilisé par des institutions religieuses, les universités catholiques, fondées sur deux principes : a) la recherche d'une cause immanente dans toutes choses existantes, recherche qui s'oppose à l'idée de création humaine et b) le refus du syncrétisme avec des civilisations étrangères, tout particulièrement avec la civilisation musulmane qui transporte une partie de l'héritage gréco-latin et de la transmission scientifique sino-indienne avec l'orthodoxie du christianisme oriental. Ce monde a inventé de bas en haut un système éducatif séparé de la vie réelle et marqué par une pensée scholastique hiérarchique : ceci a donné le système scolaire moderne qui amorce sa dissolution dans un nouveau paradigme éducatif de réseaux électroniques au sein des métropoles occidentales.
2) Les universités ont voulu symboliser cette perspective scolastique dans un document fétiche qui a pris la forme d'un diplôme, un objet double, un support matériel de papier certifiant la possession d'une connaissance immatérielle. Une systémique internationale venait renforcer cette notion parfois empreinte de duplicité au 18e siècle avec l'action diplomatique. Celle ci consiste à chercher dans un document de papier le pouvoir potentiel et légitime d'une institution souveraine. Dans le même siècle, la monnaie fiduciaire amorce ce transfert du pouvoir du métal précieux vers un support de papier qui devient progressivement la référence du droit, des arts les plus nombreux, de la science et du roman. Ce papier fétiche fonde l'État nation centralisé comme l'État fédéral dans des constitutions souveraines issues pour la plupart de votes populaires émis sur des bulletins de papier.
3) La création d'un réseau électronique mondial de circulation des connaissances avec Internet enchevêtre toutes les institutions aux documents juridiques légitimes dans un nouveau cyberespace à la cartographie encore évanescente. Dans ce processus, les universités sont soumises à une épreuve de vérité qui déplace la formulation de la partie réelle du diplôme hors de leurs atteintes institutionnelles en favorisant la création originale face à la répétition apprise. Ce réseau porte également un autre coup fatal aux anciennes volontés occidentales de ne pas accepter le syncrétisme mondialisant avec des civilisations non européennes. Ces volontés réactionnaires s'expriment surtout en Europe où les populations qui ont été à l'origine de la mondialisation et des universités connaît un cycle irréversible de nécrose démographique.
4) La société future qui se dessine et permettra de joindre un revenu minimal social de citoyenneté à une mobilité professionnelle sans entraves va nécessairement remettre en question les monopoles qui exercent leur pouvoir sur les individus : monopole d'une religion sur une population, monopole de l'Occident sur la planète, monopole de l'État sur un territoire, monopole d'une administration sur une fonction, monopole d'une corporation sur un métier, monopole des universités dans la reconnaissance des connaissances et savoir faire, monopole des intellectuels sur l'évolution de la pensée… Ces monopoles engendrent encore des diplômes qui certifient sur un papier légitime l'allégeance d'un individu.
5) Les nouveaux médias qui sont nés dans un cadre technique très centralisateur dans la vague du baby boom occidental de l'après guerre ouvrent l'esprit à une approche diversifiée du monde, c'est-à-dire à la fin des monopoles. Les mouvements étudiants au sein des universités occidentales et japonaises au cours des années 60-70 avaient porté les premiers coups à cette structure demeurée intangible pendant plusieurs siècles. Ceci aura une très importante répercussion dans le domaine des diplômes et de la monnaie dont les relations ont été codifiées avec l'extension du salariat.
Finalement Francine Lecours, analyste de politiques à la Direction de la Politique des arts du ministère du Patrimoine canadien, donnait un compte rendu de quatre rencontres ayant eu lieu avec des intervenants du monde de l'art et de l'industrie, rencontres dont l'objectif consistait à faciliter les liens entre ces deux univers. D'entrés de jeu, les gens de l'industrie posaient leurs paramètres, soit une analyse du marché, définir ce qui est un succès et un échec, joindre les forces afin d'atteindre les grandes corporations. En somme, les relations ne sont pas fluides, les contraintes s'avèrent lourdes d'un côté comme de l'autre, et aussi à l'intérieur des ministères concernés. Malgré cela, Francine Lecours affirme que les choses évoluent, mais sur un ton quelque peu timide à notre avis. Si tous s'entendent pour investir dans les contenus plutôt que dans les objets, rien ne va de soi, l'expression québécoise dira "que ce n'est pas évident". Bref, on reste sur notre faim dans ce dossier. Il est à craindre que la lourdeur bureaucratique et une industrie frileuse conduisent inexorablement à des retards dans la prise en charge des développements de contenus innovateurs. À suivre.
Cartographies canadiennes
NOTE(S)
(1) ART 3000 : L'organisme existe depuis 10 ans et anime un réseau international de créateurs utilisant les nouvelles technologies, son principal objectif consiste à soutenir et à diffuser la création. (Le site était en construction en date de cette publication).
(2) Noosphère : Du grec noos qui signifie "esprit". "Il nous reste à inventer une philosophie de la valeur, une éthique du pouvoir, une esthétique du virtuel, une volonté de communauté et de mémoire, une solidarité humaine globale. La "noosphère" de Teilhard de Chardin peut nous servir de référence poétique et philosophique." (Philippe Quéau, "CyberTerre et Noosphère", tiré du Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 7-8 - Avril 1996).
(3) Richard Barbeau commente cette oeuvre dans un article sur Archée: Rendez-vous sur les bancs publics et La Paresse - Culture tribale ou civilisée.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Tisseron, Serge. 1998. "Un p'tit vélo dans la tête". Dans Les cahiers de médiologie 5, p.94-95. Paris: Gallimard.
SITE(S) CONNEXE(S)
Agence Topo. La mission de l'Agence TOPO est centrée sur la production et la diffusion d'oeuvres multidisciplinaires intégrant principalement la photographie et la littérature. Présidente, Eva Quintas.
bump into each other. Trottoirs interactifs entre les villes de Budapest et Linz.
DA2 - the Digital Arts Development Agency
Fondation Daniel Langlois. Sa vocation est de faire avancer les connaissances en art et en science en favorisant leur rencontre sur le terrain des technologies. Elle souhaite favoriser l'épanouissement d'une conscience critique à l'égard des implications des technologies sur les humains, l'humanité et leur environnement naturel et culturel ainsi que l'exploration d'esthétiques propres aux nouveaux environnements humains.
Fondation Teilhard de Chardin, sa vie et son oeuvre.
Les Cahiers de médiologie. Pour en savoir plus sur la revue, les médiologues, l'association Ad.Rem, ou pour retrouver les textes des premiers numéros.
Media Centre of Art and Design (MECAD). Archée accueille sur son serveur l'oeuvre de Ricardo Iglesias, il est affilié au MECAD.
Michael Century. Pathways to Innovation in Digital Culture.
Nation2nation.org. A collective of First Nations artists whose main goals are to create a forum for dialogue on First Nations art, culture and issues; and to function as a catalyst for creative expression. > CyberPowWow.
Norman, S.J. 1997. Transdisciplinarité et genèse de nouvelles formes artistiques. Délégation aux arts plastiques, Ministère de la Culture de France.
Thecla Shiphorst. "Bodymaps- artifacts of touch" de Thecla Shiphorst, un article d'Isabelle Hayeur et Éric Raymond paru sur Archée au mois de septembre 1999.
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Pierre Robert, Eva Quintas et Michel Lefebvre - 11/1999 Présentation du cédérom Liquidation, un photoroman nouveau genre
Richard Barbeau - 10/1999 Rendez-vous sur les bancs publics et La Paresse : Culture tribale ou civilisée?
Isabelle Hayeur et Éric Raymond - 09/1999 Bodymaps: artifacts of touch de Thecla Shiphorst
Pierre Robert - 06/1998 La Société des Arts Technologiques (SAT)
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