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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


David Rokeby : Je suis un artiste interactif et je construis des expériences

Louise Boisclair

Long Wave, David Rokeby, LuminaTO, Toronto

Les installations interactives ne seraient pas devenues ce qu’elles sont sans des pionniers comme David Rokeby qui a consacré trois décennies à les apprivoiser, à les rendre à la fois accessibles, subtiles et fécondes de résonances complexes. Ses œuvres parlent plusieurs langages, visuel, auditif, proprioceptif, synesthésique. Leur vocabulaire prend leur source dans notre rapport avec le monde et la perception de nos moindres gestes. Couplant la programmation calculée et l’intention artistique ouverte et originale, Rokeby nous parle ici de son évolution artistique en revisitant plusieurs de ses œuvres, de sa compréhension viscérale de l’interactivité ou de l’interaction, de la sève créatrice de Very Nervous System et de la composition subtile de Taken. Comme l’allumeur de réverbères du Petit Prince, David Rokeby est un allumeur de conscience.


L’interactivité : une forme d’interaction 

Retour aux années de formation et sources d'inspiration  

La sève de l’arbre : Very Nervous System 

Very Nervous System, David Rokeby

L. B. : Sur votre site Web, j’ai compté 28 installations dans la liste. Le site de la Fondation Langlois distingue dans votre orientation artistique deux routes principales : « l'une explore la perception visuelle et le temps au travers de ce que filment les caméras de surveillance. […] L'autre piste […] mène au langage, celui des humains et celui des machines, et comment ils [se] représentent le monde. »2  Comment les regroupez-vous vous-même? Identifiez-vous des périodes si cela correspond à l'évolution de votre œuvre?

D. R. : Very Nervous System est né en 1979 d’une idée vague et approximative. Le tout a commencé à se synthétiser et à prendre forme en 1981, puis j'y ai travaillé plus régulièrement jusque vers 1991. Dans cette période s’est composé, pour ainsi dire, le tronc de l'arbre. En 1991, la branche langage/perception s’est détachée au moment où j'ai commencé à travailler sur The Giver of Names, m'éloignant alors de l'interaction en temps réel. En 1995, la branche surveillance/temps réel s’est détachée avec l’installation Watch. Alors le tronc s’est élargi en deux branches à travers les années 1990. En 2000 j'ai commencé à élargir à nouveau. Au début, le travail n'a pas beaucoup changé mais la manière dont les œuvres ont émergé a changé. J'ai commencé à apprécier le travail d’installation dans un site spécifique. Jusque-là ce n’était pas le cas. En fait, maintenant, me rendre dans un espace et imaginer ce que je pourrais y faire c’est ce que j’apprécie le plus de mon travail, mais je n'ai aucun moyen de savoir vers quoi ça mènera. Peut-être vers un projet sans média du tout. Être dans cette imprévisibilité me réjouit.

L. B. : Votre art est devenu célèbre dans le monde entier avec, comme plusieurs autres l’affirment, Very Nervous System (1986-90), le troisième sur la liste, précédé par Body Language (1984-86) et  Reflexions (1983). Y a-t-il un lien entre ces trois installations? Comment vous êtes-vous senti avec le succès de Very Nervous System? Un tel titre suggère une sensibilité  intense et les mouvements provoqués du corps font penser à une improvisation de danse ou à une chorégraphie de tai chi.

D. R. : Il y a un fil conducteur de Reflexions à Body Language à Very Nervous System. Je trouvais de nouveaux noms que je préférais aux anciens. Le succès de Very Nervous System a été un énorme bienfait et une malédiction substantielle. J'ai eu l'occasion de le présenter à travers le monde dans certains spectacles incroyables, j’ai rencontré des artistes merveilleux, etc. Mais quand une première œuvre majeure jouit d’un grand succès, il est parfois difficile de produire un autre travail à sa hauteur. J'ai vécu beaucoup de temps dans son ombre. Ce n'est qu'en 1993, je crois, que j'ai commencé à sentir qu'il y avait une vie après Very Nervous System.

L. B. : Cette création vous a permis de développer le logiciel VNS. Si vous pouviez élaborer sur le rapport entre l'œuvre d'art et la création de son logiciel? Comme vous le savez, de nombreux artistes ont utilisé VNS pour leur propre travail artistique. Je pense notamment à Wald de l'artiste allemand Chris Ziegler et à KinéFusion de l'artiste montréalais Robert Chrétien. Comment expliquez-vous cet engouement?

Very Nervous System image, David Rokeby

D. R. : À l’origine Very Nervous System a été, à la fois, un médium et une œuvre d'art dans le médium. C’est devenu une source de confusion. À un certain moment, j'ai commencé à délibérément distinguer le système de l'œuvre d'art. À la même époque (1989 environ) j'ai commencé à recevoir des demandes d’autres artistes pour utiliser mon système, habituellement d’une manière très différente de la mienne. Vers 1985, j'ai écrit un texte intitulé Dreams of an instrument maker. Il manifestait mon sentiment qu'il y avait de la créativité dans l'élaboration d’instruments (création de VNS) et dans l'utilisation créative de ces instruments. Offrir une technologie puissante de création à d’autres artistes pour qu’ils puissent l’utiliser à leurs propres fins a été une aventure très excitante pour moi, qui m'a donné une façon d’expérimenter la créativité par la création d’instrument et l'utilisation de l’instrument avec plus de clarté que quand les deux étaient réunis dans ma propre pratique. Créer l’instrument en ce sens est une création artistique méta-interactive. J'aime offrir aux gens un amoncellement de potentialités, comme si c’était de la dynamite. J'ai apprécié le fait que je n'avais plus à explorer toutes les possibilités de VNS. D'autres personne pourraient prendre le relais de certaines d'entre elles.

L. B. : Il y a aussi une autre dimension très importante associée à Very Nervous System, qui a donné lieu à une adaptation thérapeutique pour des enfants handicapés, que la professeure torontoise Jutta Treviranus a présentée à l’occasion du colloque Mobile/Immobilisé3. Avez-vous pensé vous-même à cette dimension thérapeutique durant le processus créateur? Que pensez-vous de ce cas particulier, mais aussi de la dimension thérapeutique de l'art interactif en général?

D. R. : Je crois qu’inévitablement la dimension thérapeutique est inhérente à l'art interactif. Toute œuvre d'art interactif a quelque chose de prothétique en soi. Il s'agit d'une modification ou de l'augmentation du corps et ou de l'esprit de l'utilisateur. Cela offre une expérience qui peut changer nos relations à nous-même et à notre corps. Je ne pensais pas au contexte de l’usage thérapeutique comme tel quand j'étais en train de le créer, mais il se peut que je créais pour moi-même une sorte de thérapie dont je sentais instinctivement avoir besoin.

Taken : entre surveillance et jeu de perception et de mémoire 

Futur proche et lointain 

 

NOTE(S)

1 David Rokeby, « Construire l’expérience, l’interface comme contenu », article publié en anglais dans Digital Illusions (2000) et en traduction française dans Interfaces et Sensorialités (2003).

2 Extrait du site Web de la Fondation Langlois, accessible à http://www.fondation-langlois.org/e-art/f/david-rokeby.html, consulté le 14 mars 2010.

3 Conférencière, Mobile/Immobilisé. Art, technologies et (in)capacités, colloque dirigé par Louise Poissant et Louis Bec, novembre 2007, http://mobileimmobilise.uqam.ca/fr/conferenciers/treviranus.html, dernière consultation le 24 mars 2010.

Version française de Louise Boisclair d’un entretien mené en anglais avec David Rokeby en juillet 2010.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair  a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations : le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création, Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, et le prototype du conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos. Ses recherches portent sur  Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité. Membre du groupe Performativité et effets de présence, elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité, mandala et peinture gestuelle.

Artiste international né en 1960 à Tillsonburg en Ontario et basé à Toronto, David Rokeby, lauréat du Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques 2002, expose depuis 1982 dans de nombreux pays, notamment à la Biennale de Venise en 1986. Sa carrière de près de 30 ans poursuit deux pistes principales : la perception visuelle et le temps à travers les caméras de surveillance, le  langage  des humains, croisé à celui des machines. Rokeby jouit d’une renommée internationale particulièrement associée à son installation interactive sonore Very nervous system (1986-1990). Il a créé le logiciel VNS qui permet de transformer le mouvement de l’interacteur en son, dont plusieurs artistes se sont inspirés pour leurs installations, notamment Wald de l’artiste allemand Chris Ziegler et KinéFusion de l’artiste montréalais Robert Chrétien.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Textes de David Rokeby en ligne
Challenges in Intermodal Translation of Art
Constructing Experience: Interface as Content
Transforming Mirrors: Control and Subjectivity in Interactive Media
Lecture for the Kwangju Biennale (A survey of my works placed in context)
The Harmonics of Interaction (MusicWorks)
Predicting the Weather (MusicWorks)
Dreams of an Instrument Maker (MusicWorks)

Textes sur David Rokeby en ligne
Seeing (Dot Tuer)
Disembodied States: Vision, the Body and the Virtual (Dot Tuer)
Interactive Strategies and Dialogical Allegories (Ernestine Daubner)
Dances With Machines, Technology Review, May 1999 (Rebecca Zacks)
Silicon remembers Ideology, or David Rokeby's meta-interactive art (Erkki Huhtamo)
Very Nervous System,Wired Magazine issue 3.03, (Douglas Cooper)

Sites de et sur David Rokeby
David Rokeby, Taken : http://www.youtube.com/watch?v=ipsz4ALgUi0
David Rokeby : http://homepage.mac.com/davidrokeby/home.html
Fondation Langlois : http://www.fondation-langlois.org/e-art/f/david-rokeby.html
Mobile/Immobilisé. Art, technologies et (in)capacités, http://mobileimmobilise.uqam.ca/fr/conferenciers/treviranus.html

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).