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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Du corps à l'avatar - dix ans après

Emanuele Quinz

section cybertheorie

En 1999, l’exposition Der anagrammatische Körper 1 marque la fin d’une période. Inaugurée par Post-Human, réalisée par Jeffrey Deitch en 1992 2, la decennie 1990 a vu le corps défrayer la chronique de l’art. Les grandes expositions comme L’art au corps (1995) et Hors-Limites (1994-1995) 3 ont traçé une généalogie des pratiques contemporaines qui proposent le corps comme support et champ d’exploration de l’art. Dans la confrontation, émergent des différences radicales : si dans le Body Art des années 1960 et 1970, le corps était la scène d’une revendication sociale ou politique, le lieu physique et conceptuel d’une expérimentation inquiète les limites (la douleur, la nudité, le gender, l’opposition public/privé…), d’une émancipation souffrante. Dans les années 1990 le corps est devenu le terrain d’une dispersion, d’une dissolution. Le corps n’incarne plus un noyau identitaire, mais est défini comme un entre-deux, comme une entité complexe et stratifiée, comme une structure ouverte et modifiable.

L'art au corps
Post-Human
Hors-Limites

C’est le contexte qui a changé, comme le constate Deitch, on passe « de la société du spectacle à l’ère de l’information ». Et le corps post-humain, loin d’être une surface inerte et indifférente, se définit principalement comme une membrane, qui filtre nos mutations, comme une interface qui reflète les relations (adaptatives, osmotiques, conflictuelles…) avec l’environnement médiatisé.

Cerné de tous les côtés par la génétique, le clonage, la chirurgie esthétique, les dispositifs numériques de virtualisation, les réseaux, le corps ne représente plus l’unité intouchable du sujet, mais représente au contraire le champ d’action (ou d’interaction) d’une pluralité de forces, de dynamiques : les médias, les technologies ne se limitent plus à capter et à représenter le corps, mais commencent à l’investir, à le modifier, à se mixer aux tissus organiques, à devenir vecteurs de subjectivation et d’hybridation.

Aziz et Cucher  dystopia08
Aziz et Cucher  dystopia01

Aziz et Cucher  dystopia05

Peter Weibel parle d’une « construction médiale du corps », qui passe à travers plusieurs processus – la discrétisation (corps morcélé), la recombination et le sequénçage, la correction et la simulation : dans cette progression « le corps est dégagé des lois de la nature », sa forme altérée dans une nouvelle syntaxe, il devient « un système variable », il se déplace « d’un locus naturalis se déplace vers un locus tecnicus ». Du corps à l’avatar 4 indique cette progression, ce passage : du corps naturel (« l’anatomie comme destin », selon Freud) au corps simulé, de synthèse. De l’homme à la machine, de l’organique à l’inorganique.

Inez van Lamsweerde
Inez van Lamsweerde

Le contexte : le débat autour du corps et les technologies dans les années 1990  

Avatars Have No Organs

Le thème est encore aujourd’hui d'actualité. Mais le contexte a changé. La polémique qui a enflammé les années 1990 s’est estompée. Les voix des catastrophistes (Baudrillard, Virilio, Moravec) et des utopistes (Lévy, De Kerckhove) se sont éteintes. Les illusions et les spectres des Cyborgs et de la Réalité Virtuelle sont devenues des souvenirs d’une science-fiction dépassée et ringarde, alors que les jeux vidéo ont une diffusion et un développement au dé-là de toute prévision. L’art dit numérique s’est dissout dans les périphéries du système. Nous pouvons donc essayer de revoir ces débats d’une autre manière, avec un recul critique, en analysant ces moments denses comme un épicentre de secousses théoriques importantes – qui ont des forts retentissements dans notre culture contemporaine. Les textes qui suivent, interrogent la notion de corps face à l’impact des technologies numériques et sont emblématiques des débats lancées dans les années 1990. Différentes figurations apparaissent : de l’hybridation corps-technologie, à l'intelligence artificielle, jusqu’au corps de synthèse artificiel, l'avatar.

Les technologies, disait McLuhan sont des prothèses qui étendent à l’extérieur des fonctions et des éléments du corps. Dans les années 1990, les artistes mettent en scène une intégration progressive des technologies dans le corps – comme le montre le corps amplifiés de Stelarc ou Marcel li. En même temps, se développent les recherches autour des Wearable Computer et Bodynet 5, où sur les Data-Suits capables de générer de nouvelles expériences physiques et sensorielles – comme le montre le projet CyberSM de Stahl Stenslie et Kirk Woolford.

cyberSM

En même temps, le débat s’intensifie autour des évolutions de l’intelligence artificielle (il suffit de rappeler le match aux échecs entre Kasparov et l’ordinateur Deep Blue en 1996). Philippe Breton écrit dans son livre A l'image de l'Homme. Du Golem aux Créatures Virtuelles (1995) : « le projet de construire une réplique de l'homme, via son cerveau et uniquement son cerveau, porte en lui-même une représentation de l'humain comme variante d'un être informationnel. Cette représentation commande une approche de l'humain sous l'angle presque exclusif de son intelligence, définie comme capacité à traiter et à échanger de l'information, donc à calculer et à communiquer. L'invention de l'ordinateur va ouvrir la voie à un paradoxe, issu directement, pour Alan Turing, de la discussion du théorème de Gödel : la preuve que l'on sera parvenue à construire une créature à l'image de l'homme sera qu'elle échappe, comme lui, à toute programmation... »6


Enfin, l’avatar.  

Miguel Almiron
corps statues 2002
Miguel Almiron
corps obsession 1997

À l'origine le terme dérive de l'hindi et désigne les différentes incarnations que les divinités utilisent pour visiter le monde humain. Aujourd'hui, il est utilisé pour indiquer nos doublures (corps et identités) à l'intérieur des mondes virtuels, simulés avec l'ordinateur. « Dans le Virtuel je ne suis plus dans mon corps, je ne suis plus mon corps: je suis devant mon corps », écrit en 1996 Philippe Quéau 7. De la peau numérisée, scannerisée (M. Almiron) aux corps de synthèse (décrits par A.S.Lemeur, J.Lafon, I.Rieusset-Lemarié) au clônes virtuels (N+N Corsino). C’est tout une résurgence d’anciens fantômes et d’anciennes peurs : le virtuel qui reproduit l’expérience inquiétante décrite par la littérature fantastique du Romantisme, la rencontre avec le Double, le Doppelgänger.


Comme l’avait déclaré Deitch dans son introduction de Post-Human, la transformation du corps implique une transformation de l’identité. Sous l’assault des technologies, le corps subit un processus de pluralisation parasitaire. Nommé identité. « Si le corps était revendication d'expériences, nous sommes d'ores et déjà dans cette expérience de l'établissement d’un zéro sensoriel, dans lequel il ne s'agit plus d'expérience nouvelle, mais plutôt de l'expérience de s'émanciper de toutes les précédentes, de s'arracher au passé et à ses promesses humanistes, de s'immerger sur un plan connectant l’organique et l’inorganique. Ni corps propre, ni corps anonyme, il est devenu quelconque (…). Ni sans qualités, ni sans ipséité, le corps se loge dans l'entre-deux identitaire, n'est plus dispositif d'identification »8. Toutes les voix concordent, la rencontre entre corps et technologies rend inactuels les binômes sujet/objet, nature/artifice…


Matthew Barney - Cremaster cycle, 2002
Matthew Barney - Cremaster cycle, 2002
Matthew Barney - Cremaster cycle, 2002

D'autres analyses lient la crise identitaire et la suspension de l'opposition sujet/objet avec des modalités de sensibilité inouïes. C'est le cas du « sentir de l'extérieur » (sentire dal di fuori), que Mario Perniola, dans son essai Le sex-appeal de l’inorganique (1994) définit comme une forme suspendue, paradoxale, neutre du sentir, qui émerge de certaines expériences-limite nées du mélange entre la philosophie et la sexualité. Perniola parle de « cyborg philosophique-sexuel », et il le définit « quasi-chose » : « L'essentiel n'est pas que ce soit moi, ou toi. C'est elle, la chose philosophique-sexuelle, le maximum de l'abstraction et le maximum de la réification, qui célèbre son triomphe sur tous les sujets intentionnels et les objets utilisables, sur le monde de la prévision et de l’instrumentalité, sur le monde du banal et de l'obvie... »9

 
Matthew Barney Interview

Je m’arrête ici. Je voulais seulement réactiver quelques bribes des débats de l’époque – souvent hantés d’un extrêmisme finalement très riche – pour redessiner le paysage trouble dans lequel ce dossier a été conçu. En 1969 McLuhan écrit un petit livre visionnaire, où il s’imagine déjà dans les années 1990. Il écrit : « Aujourd'hui, il semblerait que nous soyons en train de vivre des formes enfantines d'une science-fiction issue d'un monde enfantin qui, en fait, est beaucoup plus fantastique et excitant que tout ce qu'on a pu imaginer jusqu'à présent dans le domaine de la science-fiction... »10.

 
The Work of Director Chris Cunningham

Du corps à l’avatar , premier volume de la collection « anomalie » (éditée par anomos). 

Anomalie, Du corps à l’avatar

Active entre 1995 est 2008, anomos 11 12 était une structure de recherche, de formation et de direction de projets qui explore les nouvelles configurations de la création artistique contemporaine, liées en particulier à l'impact et aux apports des technologies numériques. Ses actions se sont articulée autour de quatre axes complémentaires : recherche et publications, sensibilisation et formation, organisation d'événements et direction artistiques. Les travaux de recherche, réalisés au sein de pôles spécialisés (Mediadanse, mosign, Skylab) ont donné lieu à des partenariats ciblés à l'échelle internationale. La publication annuelle de la collection anomalie digital_arts cristallise ces échanges.

A la recherche s'associe une activité de sensibilisation qui se concrétise par l'organisation de colloques, de conférences ou de rencontre (comme le cycle Face au Présent qui s’est tenu de 1996 à 2007 au Webbar, à la Maison Européenne de la Photographie ainsi qu’au Centre Pompidou), et de formation avec la mise en place de cours réguliers et de workshops visant les professionnels de la culture (institutionnels, artistes, techniciens...) mais aussi le public non-expérimenté.

Le numéro 1 de la collection anomalie, sous la direction d’Emanuele Quinz et Miguel Almiron, a été présenté à ISEA 2000. A la suite de ce premier numéro r, les numéros 2 Digital Performance et Interfaces ont questionné la notion d’interface, en analysant à la fois les applications liées aux arts de la scène et une série d’extensions critiques, de positions théoriques.

L’exploration des implications de l’utilisation des médias numériques dans le contexte du spectacle ont été à la base d’une stratégie de recherche plus vaste, qui a conduit anomos à l’organisation de plusieurs colloques – Danza & Nuove Tecnologie (Bolzano Italie, Festival Bolzano Danza 1999), Movimenti Sensibili (Rome 2000), Nouvelles Interfaces pour la Danse (Paris ISEA 2000) et, en collaboration avec Dédale Création numérique, les nouvelles écritures scéniques (Paris Centre Pompidou 2005) – et à la réalisation du volume collectif La Scena Digitale. Nuovi media per la danza (Venezia Marsilio 2000)13. Dans la même stratégie rentre la fondation en 2000 du MediaDanse lab, né d’une convention entre anomos et le Département Danse de l’Université Paris VIII.

Depuis le début, anomos, notamment avec la publication d’anomalie, a essayé d’imposer une posture critique vis-à-vis de l’impact des technologies dans les différents domaines de l’art, en souligant l’importance du lien entre la reflexion théorique, l’investigation historique et l’expérimentation pratique. En 2008, anomos a arreté ses activités – laissant un riche héritage de recherches. 

 

NOTE(S)

1 Cf. Der anagrammatische Körper, catalogue de l’exposition, sous la direction de Peter Weibel, Neue Gallerie Graz, Cologne Walter König, 1999.

2 L’exposition Post-Human a été coproduite par le Musée d’art Contemporain de Lausanne, le Castello di Rivoli (Turin, Italie), la Deste Foundation d’Athénes et le Deichtorhalle d’Hamburg. Le catalogue a été publié par le Castello di Rivoli, 1992-1993.

3 L'art au corps : le corps exposé de Man Ray à nos jours, exposition, Mac, Galeries contemporaines des musées de Marseille 1996 ;Hors limites : l’art et la vie, 1952-1994, Paris Centre Georges Pompidou 1994-1995.

4 Les textes qui suivent sont une sélection de Du corps à l’avatar, le premier volume d’anomalie digital_arts, publié en 1999 et aujourd’hui épuisé.

5 Cf. C. HABLES GRAY, The Cyborg Handbook, New York Routledge 1995, e S. MANN, Wearable Computing : A First Step Toward Personal Imaging, IEEE Computer, Feb.1997, pp. 25-32. Cf W.J. MITCHELL , e-topia, MIT Press 1999, p.55 :  « by the late 1990s, laboratory experimentation with wearables and bodynet has intersected with cultural theorising of the extended and transformed body (as exemplified by the influential work of Donna Haraway), with productions of body artists like Stelarc, and with the cheeckbooks of venture capitalists ».

6 P.BRETON, A l'image de l'Homme. Du Golem aux Créatures Virtuelles, Paris Seuil 1995, p.129. A ce propos, cf. le fondamental K. HAYLES, How we became Posthuman : Virtual Bodies in Cybernetics, Literature and Informatics, University of Chicago Press 1999.

7 P.QUEAU, Virtuelle Visionen, in Die Zukunft des Körpers, “Kunstforum International” n.133 1996, p.128.

8 F. PERRIN, Mutant Body : le corps dans son champs élargi. Notes sur une connectique transformationnelle, in L'art au corps : Le corps exposé de Man Ray à nos jours, Musées de Marseille MAC 1997, p.410.

9 M.PERNIOLA, Il sex-appeal dell'inorganico, Torino Einaudi 1994, p.43-44.bid.

10 M.MACLUHAN, Mutations 1990, Malson Mame 1969, p.98.

11 Les volumes d’anomalie sont co-édités et  distribués par les Editions Hyx :
http://www.editions-hyx.com/site/web/fr/librairie/anomalie/index.html

12 Anomos a été fondé à Bolzano en Italie en 1995 et à Paris en France en 1996 par Emanuele Quinz, Jacopo Baboni Schilingi et Anne-Gaëlle Balpe. L’association a été présidé par Pierre Lévy jusqu’en 2001. Le premier comité de direction comptait parmi ses membres Yacine Ait Kaci, Miguel Almiron, Valérie Châtelet, Reynald Drouhin, Susanna Lotz, Sandra Matamoros et Antoine Schmitt. Plus tard se sont associés Armando Menicacci (directeur du pôle Médiadanse), Andrea Davidson, Luca Marchetti (directeur du pôle mosign), Christian Délecluse (président 2005-2008), Cécile Brazilier et Emile Abinal.

13 Les informations sur les différents projets sont disponibles sur le site d’anomos : http://www.anomos.org. A la suite du colloque Création numérique, les nouvelles écritures scéniques, le site documentaire http://www.scenes-digitales.info/ a été réalisé.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Emanuele Quinz est Historien de l’art. Il enseigne aux Universités de Tours et Paris-VIII, à l’UQAM à Montréal et aux Écoles Nationales des Beaux-Arts de Nancy et Brera de Milan. Fondateur et directeur d’Anomos, directeur de la revue anomalie digital_arts, il a dirigé plusieurs projets de recherche et plusieurs ouvrages dont Du corps à l’avatar 1.0 (anomos, 2000), La scena digitale. Nuovi media per la danza (Marsilio, 2001) avec A. Menicacci, Digital Performance (Anomos, 2002), Interfaces (Anomos, 2003) et MilleSuoni (Cronopio 2006). En tant que commissaire indépendant, il est à l’initiative d’expositions d’art contemporain comme Invisible (Sienne 2004), et, avec Luca Marchetti, Experience Design (Bolzano, 2005), FIRs : Fashion Italian Roots (Bruxelles 2004), en:trance (Bolzano 2004, Paris 2006-2007) et Dysfashional (Luxembourg, 2007, Lausanne, 2008, Paris 2009, Berlin, Moscou 2010).

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Anomalie
http://www.editions-hyx.com/site/web/fr/librairie/anomalie/

Anomos
http://www.anomos.org

Paul Mc Carty
http://www.youtube.com/watch?v=MPXGfnhZPnU&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=z06GjGW17i8&NR=1

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).