Les hypermédias cartographiques
David Bihanic
Les premiers environnements non-linéaires, conçus au milieu des années soixante, ont très tôt tenté d’adapter certains procédés de repérage en vue de réguler la charge mentale mobilisée durant les opérations de traitement de l’information. Plus tard, d’autres techniques ont permis notamment d’identifier l’état des liens ou encore de positionner des marqueurs à plusieurs endroits stratégiques. Cependant, cela ne permit pas de résoudre efficacement certains problèmes persistants liés à ce qu’il convient d’appeler une désorientation cognitive. C’est pourquoi on voit apparaître de plus en plus massivement certains travaux de recherche s’intéressant aux représentations graphiques ou encore linguistiques qui calquent le réseau des liens d'informations, sous forme de hiérarchie, d'arbre ou encore d'association. Ces dispositifs d'orientation, de synthèse de l'information offrent de nouveaux modes d’exploration. Ils structurent l’information suivant un principe de positionnement grapho-spatial devant fournir une visualisation respectant les correspondances des données entre elles. Le terme « mapping », initié par G. Roman en 1993, définit alors « une transformation d’un programme en représentation graphique ». Plus tard Jerding et Stasko démontreront l’intérêt de l’animation dans la description visuelle des fonctions opératrices.
Ces expérimentations d’ordre formel et également fonctionnel laissent entrevoir à plus long terme d’importantes modifications du point de vue des processus de diffusion, de traitement et enfin de production de l’information spatialisée. Elles sollicitent activement l’ensemble des mécanismes régissant notre compréhension spatio-temporelle en faisant apparaître de nouveaux comportements navigationnels au travers de situations d’interactivité, de parcours totalement originales. Il est indéniable qu’elles constituent une alternative efficace notamment aux interfaces de manipulation trop complexes comme celles qui utilisent des techniques de représentations multi-vues basées sur la superposition dynamique d’images. Ces hypermédias qu’il convient d’appeler ici hypermédias cartographiques ont comme principal objectif de proposer des représentations interactives qui soient entièrement destinées à favoriser l’appropriation des savoirs par l’utilisateur. Ils interrogent les propriétés d’une éventuelle iconicité dynamique cognitive supposant une plus grande contribution de la mémoire visuelle iconique, spatiale et également celle de la mémoire du geste en vue d’inaugurer une nouvelle phénoménologie de l’image.
2. L’exploration cartographique interactive
2.1 Les métamoteurs
2.2 Les sites d’informations
réunissant plus de 2 millions de liens URL.
Dans le cas du projet « Webmap » [Webmap, 2001], L’hypermédia devient un espace d’information organisé au travers d’une représentation topologique 2D multi-niveaux à forte teneur interactive. L’utilisateur peut alors "zoomer" sur le secteur d’activité de son choix et solliciter davantage de précisions sur l’information recueillie. L’ensemble des données est ici représenté sous forme symbolique. Il s’agit alors de petites montagnes aux sommets enneigés autour desquelles gravitent plusieurs autres icônes venant apporter des renseignements complémentaires sur la nature des données récoltées.
La particularité de ce type de représentation réside dans sa capacité à saisir, grâce à des techniques originales d’analyse et de placement des données dans l’espace, plusieurs niveaux de détails. A ce propos, il est intéressant de noter que la variabilité de l’échelle de perception revêt une importance capitale dans le processus de traitement de l’information spatialisée en milieu virtuel. Il devient alors possible de décrire les relations et structures de base de l’hypermédia mais également de définir la composition, les modifications et transformations éventuelles de l’information s’y trouvant.
Les lois d’une communication graphique se substituent dès lors à une communication d’ordre cartographique laissant apparaître une triade temps, espace, dynamique au sein de laquelle l’utilisateur explore, compare des multiples données accessibles interactivement. L’espace alloué est ainsi réglé par des transformations, des perturbations d’ordre logique ou encore "opto-logique" s’ajustant aux différents niveaux de détails ainsi qu’au degré d’intérêt exprimé par l’utilisateur.
Par conséquent, les hypermédias cartographiques s’imposent comme une des plates-formes interprétatives les plus probantes. Ces environnements perceptifs dynamiques fournissent alors une définition explicite et précise de la notion de multimodalité de traitement tout en réaffirmant la prise en compte d’une contextualisation à la fois de l’action et de l’information.
Malgré tout, on est en droit d’être dubitatif quant à la capacité de ces environnements à pouvoir garantir l’ensemble des fonctions de représentation dont fait état, de manière tout à fait exhaustive, Michel Denis et qui apparaissent indispensables à tout système formel visant à articuler une structure organisatrice et phénoménale de l’information. Elles doivent donc permettre notamment « de rendre accessibles des informations qui ne le sont pas dans les conditions normales, "naturelles", de perception [c’est le cas ici au travers d’une répartition schématique des groupements sémantiques] ; d'expliciter de l'information [Comme le souligne Daniel Peraya : "[…]elles sont susceptibles de remplacer les objets originaux pour effectuer certaines fonctions, principalement de nature cognitive" ] ; de guider, d'orienter et de réguler mais encore de systématiser, de transmettre et de communiquer une information. » [Denis, 1989].
Cette difficulté semble en partie dû au fait qu’il s’élabore ici de véritables environnements scripto-visuels, régis par certains processus complexes d'échanges d'informations, interindividuels ou sociaux, se risquant à une articulation difficile entre une fonctionnalité symbolique de l’image et une volonté d'exploitation rationnelle des signes iconiques en vue précisément de « guider, d'orienter et de réguler » les actions de l’utilisateur.
répertoriant des adresses URL issus de l’Open
Directory.
« Map.net » [Map.net, 2000] est un site d’information très complet ayant choisi de développer une représentation schématique hypertextuelle 2D multi-niveaux d’un large réseau de relation informationnelle. On y retrouve plusieurs rectangles, de tailles variables suivant l’importance du domaine représenté, accolés entre eux de manière à signifier les potentialités d’échange entre les disciplines. L’utilisateur est donc invité à les parcourir au travers d’une succession de "clics" l’amenant à préciser sa requête.
Ce type d’expression cartographique introduit indubitablement une dimension conceptuelle nouvelle faisant référence à une véritable problématisation de l’espace. Elle permet une meilleure compréhension des glissements sémantiques présupposés de l’information en insistant sur la construction analytique d’une représentation de l'espace. Le mode cartographique se révèle donc être le lieu d’appréciation idéal des interconnexions entre différentes sources d’information distantes. Il s’élabore ainsi une tactique d’appropriation de l’espace permettant d’organiser un véritable territoire relationnel, une sorte d’espace de médiation thématique. Désormais, le développement d’une répartition locale appelle une réévaluation de la structure d’organisation globale de l’information. Cela nécessite donc une procédure d’articulation des échanges interdisciplinaires définissant la territorialité comme un environnement structurant.
Par ailleurs, ce dispositif tend précisément à démontrer que les hypermédias sont avant tout des lieux sociaux d’interaction et de coopération procédant d’une intention discursive. Ce sont des systèmes de communication médiatisée où s’entremêlent plusieurs formes d’énonciation veillant à manifester un point de vue délibérément critique sur le monde qui nous entoure. Cette composante fondamentale de toute manifestation du langage n’a bien sûr pas échappé à J.P. Desgoutes qui nous rappelle que le discours est composé de deux champs complémentaires : « le champ référentiel, informatif ou constatif, et le champ relationnel, que l’on peut qualifier de performatif ou d’énonciatif. » [Desgoutes, 1999]. Plus loin, il explique que ces deux champs relèvent de deux fonctions essentielles dissociant l’appareil communicant de l’expression subjective.
Du même ordre, il nous faut citer également l’excellent projet « HistoryWired » [HistoryWired, 2001] proposant une carte précise de la collection d’objets du musée national d’histoire américain, élaborée à partir des données du marché des technologies. Cette application utilise une technique de visualisation bien connue appelée « Treemap ». Elle consiste en un découpage morpho-spatial laissant apparaître alors une construction hiérarchique arborescente au sein de laquelle s’opère, comme le souligne Moutaz Hascoët et Michel Beaudouin-Lafon, « un traitement surfacique ».
Le mode de représentation choisi laisse ici une plus large part à l’abstraction au profit d’un repérage plus efficace des zones de correspondance de l’information. Les différents niveaux de profondeurs sont ainsi obtenus dynamiquement au travers d’un véritable "zoom" sémantique permettant d’accéder à une répartition plus détaillée. Il en résulte une diminution des effets de décontextualisation dûe en partie au principe de visualisation progressive de l’information pertinente.
Ce type d’espace multi-échelle, multi-dimensionnel reste, à mon sens, le paradigme de présentation et d'interaction le plus efficace. Il repose, comme le précise Mountaz Hascoët, « sur le couplage, entre une transformation graphique élémentaire et une modélisation des données ». La fonction de "zoom" devient alors « l'élément graphique tangible » facilitant non seulement la localisation de la position courante et des informations recherchées mais également l'exploration "déambulatoire" destinée à favoriser des découvertes "accidentelles".
Le système propose ici une sorte de schéma topographique relationnel très efficace mettant en évidence la complexité des liens. Il fait également émerger le sens inhérent de la masse d’information en proposant une synthèse graphique inter-objets. L’utilisateur opère alors sur un plan segmenté ouvrant vers une distribution spatiale de renseignements aussi bien qualitatif et quantitatif. Ce système s’intéresse particulièrement à favoriser la localisation de données ordinales grâce à une analyse hiérarchique exploratoire.
Le type d’interfaçage spécifique de gestion cartographique est conçu sur la base du matériau langagier. Les métadonnées d’ordre textuel deviennent dès lors les acteurs de l’espace d’interaction et de navigation. Cet environnement se fonde sur l’hypothèse d’une économie des modalités de représentation graphique en vue d’obtenir un meilleur découpage fonctionnel de l’espace. Par conséquent, il choisit de se focaliser sur la fonction et l’utilité d’un développement minimal de manière à accéder à la spécificité du langage cartographique comme moyen de visualisation et de communication. Le message cartographique, véhiculé au travers d'opérateurs de base, se réalise ainsi via une carte mentale permettant de structurer la pensée et également gérer de manière stratégique les connaissances critiques.
Un des projets les plus réussis de Martin Wattenberg, « Map of the Market » [Map of the Market, 2001] propose une cartographie des performances boursières américaines au travers d’une représentation poly-composante ordonnée également par zone. Plusieurs centaines d’entreprises y sont regroupées sous forme de rectangles dont le format varie cette fois suivant la capitalisation. Le code couleur, quant à lui, renseigne l’utilisateur sur les modifications du prix de l’action.
Cet hypermédia ne déroge pas à la règle élémentaire qui veut que toute représentation cartographique soit déterminée en priorité par la nature de la mesure. En effet, la répartition chorochromatique, dû au caractère nominal de la variable, définit les spécifications de la carte et également sa mise en forme en langage graphique. On voit apparaître alors des objets zonaux stimulant notre sensibilité chromatique différentielle afin de faciliter le décryptage des variables visuelles et ainsi de favoriser la lecture de certaines informations. On remarque par là même que la programmatique colorée revêt une importance majeure car elle détermine très fortement les modes d’appréhension du système de repérage visuel.
Ainsi, le mode de perception graphique est investi par l’étude du traitement des signaux sensoriels. Le langage cartographique est alors une expression visible où s’entremêlent diverses sensations physiques obéissant à certaines conditions morpho-dispositionnelles de lecture.
Toutefois, il est légitime de s’interroger sur la pertinence de telles représentations d’origine perceptive dans le cadre du processus d’extraction des connaissances et d’approfondissement des calculs, des simulations, des inférences, des comparaisons en phase de post-traitement. En effet, la dénotation des similitudes et des différences entre les diverses informations visuelles, leur reconnaissance, association ou bien catégorisation pourrait, à priori, entraîner une trop forte augmentation de la difficulté de la tâche conduisant ainsi à une détérioration des performances. Or, de nombreuses expériences nous confirment que cette ambivalence de traitement constitue effectivement deux types de représentation mentale pourvus de propriétés fortement différenciées, mais dont la coopération est attestée dans de nombreuses formes du fonctionnement cognitif. Ainsi, l’étude de leurs éventuelles interactions devient capitale en vue de garantir une parfaite exploration, focalisation mentale sur des objets visualisés.
3. Conclusion
NOTE(S)
[Bélisle, 1999] Bélisle C. (1999). La navigation hypermédia : un défi pour la formation à distance. Revue de l'enseignement à distance: 14,1. Adresse URL (Iuicode) : http://www.icaap.org/iuicode?151.14.1.3
[Denis, 1989] Denis M. (1989). Image et cognition. PUF, Paris.
[Desgoutes, 1999] Desgoutes J.P. (1999). La mise en scène du discours audiovisuel. L’Harmattan, Paris.
[HistoryWired, 2001] Site d’information, « HistoryWired », lancement en 2001 par la société « SmartMoney Inc. » (Chef de projet : Martin Wattenberg). [en ligne], (page consultée le 13/01/03). Adresse URL : http://www.historywired.si.edu
[Kartoo, 2001] Métamoteur de recherche, « Kartoo », lancement en avril 2001 par une société française de Clermont-Ferrand. [en ligne], (page consultée le 13/01/03). Adresse URL : http://www.kartoo.com
[Map.net, 2000] Site d’information, « Map.net », lancement en 2000 par la société « Antarctica Systems Inc. ». [en ligne], (page consultée le 13/01/03). Adresse URL : http://map.net/cat/
[Map of the Market, 2001] Site d’information, « Map of the market », lancement en 2001 par la société « SmartMoney Inc ». [en ligne], (page consultée le 13/01/03). Adresse URL : http://www.smartmoney.com/marketmap/
[Mapstan Search, 2001] Métamoteur de recherche, « Mapstan Search », lancement en décembre 2001 par une société française du même nom. La technologie utilisée par « Mapstan » a été appelée le « WPS » ("Web Positioning System"). [en ligne], (page consultée le 13/01/03). Adresse URL : http://www.mapstan.net
[Peraya, 1996] Peraya D. (1996). L’image: une troublante analogie. Chronique d'images, Journal de l'enseignement primaire, n° 54, janvier/février, 34-35.
[Webmap, 2001] Site d’information, « Webmap », lancement en 2001 par une société du même nom. [en ligne], (page consultée le 13/01/03). Adresse URL : http://www.webmap.com
* Le « mayeticVillage » inaugure un nouveau type de société, entièrement axée sur les nouvelles technologies et les organisations d’entreprise. Il s’organise au travers de la création d’espaces de travail collaboratif sur le web où sont représenté plus de 25.000 membres, 950 sociétés référencées et 83 pays utilisateurs.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
D. BIHANIC
Laboratoire CERAP
(Centre d’Etude et de recherche en Arts Plastiques),
Université de Paris I Panthéon-Sorbonne
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