L'art virtuel. dé_ :coder_ :crypter_ :mystifier
Claudine Hubert
L'ordre numérique impose un nouveau mode de figuration qui, quelles que soient les solutions hybrides qui apparaissent entre l'optique et le numérique, deviendra à son tour hégémonique. (Philippe Quéau)
Notre temps préfère les modèles aux objets parce que l'immatériel est dépourvu d'inertie. (Pierre Lévy)
La notion d’art n’a jamais été facile à définir; elle l’est encore moins lorsqu’on l’intègre au monde des nouvelles technologies. L’idée d’art est inéluctablement nouée à celle d’esthétique. Traditionnellement, l’étude de l’esthétique est liée à l’étude des formes stables. Ainsi, les discours sur l’art se sont concentrés sur l’objet concret : la peinture, la sculpture et l’architecture. L’avènement de l’informatique et des ordinateurs a déstabilisé cette organisation en rendant floues les frontières entre ces catégories. C’est à ce niveau que plusieurs commettent, en général, la principale erreur de la critique des productions techno-culturelles : l’esthétique propre à l’objet statique est appliquée aux arts dynamiques.
Une organisation en mouvement doit constamment être réévaluée, et peut-être encore plus dans ses principes fondateurs. Ainsi, lorsque nous parlons d’art virtuel, à quoi faisons-nous réellement référence ? L’art virtuel habite les couloirs obscurs et méconnus de l’hyper-réalité, ses œuvres réinventent l’art tous les jours, inlassablement. Un peu comme les peintres impressionnistes de la fin du XIXe siècle, que l’invention de la photographie avait forcés à explorer et à repousser les limites de la représentation picturale. L’univers des artistes, entraînant du coup celui du public, chamboule la définition apprise et figée de l’art et nous oblige à réfléchir sur le sujet. Il faut se poser des questions sur la place qu’occupe l’art virtuel dans le monde des arts, sa fonction sa nécessité… Le cyberart est parfois contesté, parfois encensé, et dans la masse d’informations, dans le cours fluide de la navigation Internet, la première question qui surgit est celle de sa définition. On en parle, on en voit, mais les « cadres » en sont encore bien indistincts et il est important de les saisir afin de pousser plus avant la réflexion. Quelle place l’art virtuel occupe-t-il au sein du monde des arts ? Quel impact aura-t-il – ou a-t-il déjà eu – sur les arts traditionnels ?
La définition la plus simple que l’on puisse donner de l’art virtuel le décrit comme un art destiné à être vu sur support numérique, via Internet ou non. Cette définition n’englobe pas les œuvres d’art traditionnelles dont les images seraient présentées sur un site Web. Elle classe une catégorie unique de création particulière aux technologies. De manière très schématisée, on pourrait avancer qu’il s’agit de conceptions achevées à partir de moyens techniques, soit de logiciels de mise en images (comme Flash ou VRML). Dans les faits, par contre, les arts numériques se caractérisent par l’hybridation de moyens technologiques. « Il n’est pas vraiment possible de faire une classification complètement tranchée entre les méthodes variées de la création dite "numérique", leur seul dénominateur étant l’intervention, à un moment ou l’autre de la chaîne de la création artistique ou bien au contraire en totalité (image de synthèse tridimensionnelle par exemple), d’un moyen de digitalisation des données iconiques ou sonores, en deux ou trois dimensions. » (Chirollet, 10/2001). En effet, comme le remarque Jean-Claude Chirollet, le monde de l’art virtuel ne se limite pas à la création visuelle. Les œuvres sont rarement monolithiques : elles intègrent fréquemment des sphères sonores ou littéraires complémentaires à la dimension graphique. L’expérience du cyberart démontre hors de doute que celui-ci est particulier à lui-même. Devant une œuvre (ou dans une œuvre ? – c’est selon!), le spectateur peut se sentir désarçonné, ne pas savoir comment réagir, ne pas savoir où regarder, où trouver le cœur de la création. Nous sommes encore peu familiers avec de telles manipulations et peut-être n’osons-nous pas nous lancer les yeux fermés dans l’épreuve de l’étranger, de l’inconnu. À partir d’une telle réflexion, il est possible de distinguer deux particularités des arts numériques : la déterritorialisation et la décorporalisation.
La déterritorialisation et la décorporalisation
À qui s’adresse l’art virtuel ?
Une question... qu'est-ce que l'art ?
Une question que nous n’avons pas posée au cours de cette discussion est « qu’est-ce que l’art ? » Nous avons tendance à ne pas remettre en question nos acquis. Ici, nous demandons où réside réellement l’épicentre de la création artistique : dans la démarche, dans le produit final ou dans l’interprétation qu’on en fait ? Il est possible d’avoir peur devant l’inconnu, de s’agripper à deux mains aux racines de nos habitudes. Mais il faut cesser de résister. L’art virtuel ne veut pas remplacer les formes d’art que nous connaissons déjà. Il veut, comme les artistes des courants innovateurs du XXe siècle, poser des questions, explorer et réagir. L’art virtuel ne veut pas non plus remplacer la technologie; il veut nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes.
L’art n’est pas un luxe, c’est le pas de la porte de la pensée et de la psychologie. « New art helps us, as drama and literature once helped our ancestors, to identify not only the new conditions of social interaction but also the new models of perception that our electronic environment has created for us. » (de Kerckhove, p.133). Toutefois, la vraie nature du cyberart demeure insaisissable. Est-ce parce qu’on ne peut pas la confiner à un espace précis où on pourrait l’étudier, l’analyser, la disséquer ? Cet art se cache dans les réseaux informatiques et ses formes les plus inattendues sourdent sans qu’on ne s’y attende. L’erreur majeure serait de le confondre aux arts traditionnels, de chercher à lui faire réaliser le même type d’expression. L’art numérique ne doit pas, en contrepartie, s’employer à imiter les modes d’expression consacrés. Si on croit qu’il est possible de reconnaître un artiste à son style, on peut se demander s’il n’y pas une esthétique propre aux arts numériques ? L’art n’est peut-être tout simplement plus autant lié à des critères esthétiques : il a cédé la place à une réalité qui fait partie intégrante de notre présent et il ne faut pas refouler ce fait. Après tout, où en serions-nous si nos ancêtres avaient refusé l’imprimerie sous prétexte de l’inconnu ?
NOTE(S)
Claudine Hubert a obtenu un diplôme de Baccalauréat spécialisé en traduction (2001) ansi qu'un diplôme de mineur en Hisoire de l'art à l'Université de Montréal (1998). Elle prépare actuellement une maîtrise en traductologie à l'Université Concordia. Elle travaille à son compte en tant que traductrice et réviseure vers le français, à partir de l'espagnol et de l'anglais. chubert@fiberia.com
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Cauquelin, A. (2001) : L’art contemporain, Gallimard, collection Que sais-je?, sixième édition, janvier 2001, Paris
Chagnon J. (06/2001) : «En réseau et hors du commerce », Archée.
Chirollet, J-C (10/2001) : « Quelle esthétique pour les arts numériques ? Réflexions sur les origines scientifiques et le sens esthétique des arts numériques », Archée.
De Kerckhove (1991) : Communication Arts for a New Spatial Sensibility, Leonardo, volume 24, numéro 2, p. 131-135
Jhave Johnston W. D. (2001) : De la matérialité du sens : le texte mobile et les nouveau paradigmes de la littérature virtuelle, Esse, automne 2001, numéro 43, p. 22-26
Lunenfeld, P. (2000) : Snap to Grid : A User’s Guide to Digital Arts, Media and Cultures, MIT Press, Cambridge Mass.
Palmiéri, C. (2001) : L’œuvre-fable : entretien avec Georges Didi-Huberman, Etc Montréal, mars-avril-mai 2001, numéro 53, p. 24-29
Pontbriand, C. (2001) : Mouvances de l’image/Image Shifts, Parachute, juillet-août-septembre 2001, numéro 103, p. 6-9
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Jean-Claude Chirollet - 10/2001 Quelle esthétique pour les arts numériques ? Réflexions sur les origines scientifiques et le sens esthétique des arts numériques
Johanne Chagnon - 06/2001 En réseau et hors du commerce
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