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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


David Rokeby : Je suis un artiste interactif et je construis des expériences

Louise Boisclair

Long Wave, David Rokeby, LuminaTO, Toronto

Les installations interactives ne seraient pas devenues ce qu’elles sont sans des pionniers comme David Rokeby qui a consacré trois décennies à les apprivoiser, à les rendre à la fois accessibles, subtiles et fécondes de résonances complexes. Ses œuvres parlent plusieurs langages, visuel, auditif, proprioceptif, synesthésique. Leur vocabulaire prend leur source dans notre rapport avec le monde et la perception de nos moindres gestes. Couplant la programmation calculée et l’intention artistique ouverte et originale, Rokeby nous parle ici de son évolution artistique en revisitant plusieurs de ses œuvres, de sa compréhension viscérale de l’interactivité ou de l’interaction, de la sève créatrice de Very Nervous System et de la composition subtile de Taken. Comme l’allumeur de réverbères du Petit Prince, David Rokeby est un allumeur de conscience.


L’interactivité : une forme d’interaction 

Retour aux années de formation et sources d'inspiration  

Seen, Biennale de Venise, David Rokeby, 2002

L. B. : Pouvez-vous nous parler des talents et des intérêts qui vous ont amené à la création d'œuvres d'art interactif? Est-ce quelque chose dont vous avez rêvé quand vous étiez enfant? Comment cette motivation est-elle apparue dans votre vie et devenue une constante? Vous semblez être dans votre élément, cette expression populaire que Ken Robinson et d’autres utilisent à propos des personnes dont le travail est une passion durable.

D. R. : Je pense que créer des expériences interactives a été pour moi un moyen de faire un pont entre la science et la culture et de l’incarner dans la pratique. Je ne me sens jamais confortable à moins d’être dans l’acte de relier une idée à une chose. J'ai toujours eu un rapport très sensuel aux idées. Il m'a fallu un long moment durant mon adolescence pour trouver une issue à cet amalgame étrange. Travailler comme je le fais, non seulement interactivement, me donne une certaine manière qui me permet de continuer à connecter l'abstrait et le particulier.

Cela a commencé à l'école d'art. Je cherchais à trouver comment m’adresser à la subjectivité du spectateur. J'ai été troublé par le fait que lorsque j'ai mélangé des sons ensemble, chaque combinaison était intéressante mais j’étais incertain par rapport à ce qui constituait mon rôle d'organisateur de sons. Les systèmes interactifs me permettaient de présenter un jeu de combinaisons potentielles plutôt que les combinaisons elles-mêmes. Je cherchais des moyens de représenter, de sculpter ou d’enfermer le temps... Toutes ces choses faisaient partie de ce qui m'a amené là aujourd’hui. Je m'étais séparé de la société à un certain moment de mon adolescence, et l'interactivité a aussi été un moyen d'explorer et de récupérer la valeur des relations sociales.

Quant à savoir comment c’est devenu une constante... Durant un moment, ça a été une façon de rassembler tous mes intérêts et tous mes questionnements en une seule grande entreprise. En 1989, se dessinaient les premières tentatives mais tout ce que je faisais n’avait pas à être interactif. L'interactivité est en quelque sorte la figure de surface d'un ensemble de préoccupations qui correspondent plus exactement aux intérêts profonds qui animent ma passion.

L. B. : Vous créez principalement des installations interactives, quelles filiations artistiques vous ont inspiré? Avez-vous pratiqué la musique vous-même, la peinture, la sculpture ou tout autre médium? Une influence directe de votre famille? Peut-être étiez-vous un fan de jeux vidéo.

D. R. : Quand j’étais petit, je dessinais des voitures, des bâtiments et des guitares et des polices de caractères. Je jouais de la guitare. J'ai fait quelques sculptures cinétiques à la fin de l'école secondaire. Je suis presque devenu un architecte et un designer graphique. J'ai écrit de la musique de film. Ma famille n'était pas très active sur le plan artistique. Je pense que la créativité de mon père a été plutôt brimée dès ses premières expériences par le rejet et la critique. Quant à moi, je n'ai jamais été un fan des jeux vidéo, mais je pourrais peut-être devenir adepte à les créer.

L. B. : À propos de l'école, en tant qu'artiste étiez-vous à l’aise dans un environnement organisé, était-ce un bon cadre de travail ? Comment votre milieu a-t-il appuyé, s'il le faisait, votre mission artistique et votre vision des projets à accomplir?
D. R. : J'ai eu une expérience scolaire très désorganisée à l'Ontario College of Art avec des enseignants radicaux qui m'ont inspiré. Je me suis rapidement tracé une trajectoire. J'ai eu la chance à l'OCA d’avoir quelques enseignants qui travaillaient avec les ordinateurs et l'électronique, ce qui rendait plus facile le fait d'ignorer que, pour la plupart des gens, l'art ne doit rien avoir à faire avec des choses comme les ordinateurs.

La sève de l’arbre : Very Nervous System 

Taken : entre surveillance et jeu de perception et de mémoire 

Futur proche et lointain 

 

NOTE(S)

1 David Rokeby, « Construire l’expérience, l’interface comme contenu », article publié en anglais dans Digital Illusions (2000) et en traduction française dans Interfaces et Sensorialités (2003).

2 Extrait du site Web de la Fondation Langlois, accessible à http://www.fondation-langlois.org/e-art/f/david-rokeby.html, consulté le 14 mars 2010.

3 Conférencière, Mobile/Immobilisé. Art, technologies et (in)capacités, colloque dirigé par Louise Poissant et Louis Bec, novembre 2007, http://mobileimmobilise.uqam.ca/fr/conferenciers/treviranus.html, dernière consultation le 24 mars 2010.

Version française de Louise Boisclair d’un entretien mené en anglais avec David Rokeby en juillet 2010.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair  a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations : le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création, Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, et le prototype du conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos. Ses recherches portent sur  Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité. Membre du groupe Performativité et effets de présence, elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité, mandala et peinture gestuelle.

Artiste international né en 1960 à Tillsonburg en Ontario et basé à Toronto, David Rokeby, lauréat du Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques 2002, expose depuis 1982 dans de nombreux pays, notamment à la Biennale de Venise en 1986. Sa carrière de près de 30 ans poursuit deux pistes principales : la perception visuelle et le temps à travers les caméras de surveillance, le  langage  des humains, croisé à celui des machines. Rokeby jouit d’une renommée internationale particulièrement associée à son installation interactive sonore Very nervous system (1986-1990). Il a créé le logiciel VNS qui permet de transformer le mouvement de l’interacteur en son, dont plusieurs artistes se sont inspirés pour leurs installations, notamment Wald de l’artiste allemand Chris Ziegler et KinéFusion de l’artiste montréalais Robert Chrétien.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Textes de David Rokeby en ligne
Challenges in Intermodal Translation of Art
Constructing Experience: Interface as Content
Transforming Mirrors: Control and Subjectivity in Interactive Media
Lecture for the Kwangju Biennale (A survey of my works placed in context)
The Harmonics of Interaction (MusicWorks)
Predicting the Weather (MusicWorks)
Dreams of an Instrument Maker (MusicWorks)

Textes sur David Rokeby en ligne
Seeing (Dot Tuer)
Disembodied States: Vision, the Body and the Virtual (Dot Tuer)
Interactive Strategies and Dialogical Allegories (Ernestine Daubner)
Dances With Machines, Technology Review, May 1999 (Rebecca Zacks)
Silicon remembers Ideology, or David Rokeby's meta-interactive art (Erkki Huhtamo)
Very Nervous System,Wired Magazine issue 3.03, (Douglas Cooper)

Sites de et sur David Rokeby
David Rokeby, Taken : http://www.youtube.com/watch?v=ipsz4ALgUi0
David Rokeby : http://homepage.mac.com/davidrokeby/home.html
Fondation Langlois : http://www.fondation-langlois.org/e-art/f/david-rokeby.html
Mobile/Immobilisé. Art, technologies et (in)capacités, http://mobileimmobilise.uqam.ca/fr/conferenciers/treviranus.html

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).