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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Entretien avec Stephane Kozik de BIOKINOSONICS, par Louise Boisclair

Louise Boisclair

Performance Biokinosonics, SAT, Montréal, 4 mars 2010
©Transcultures

Dans cette étonnante performance, présentée à la SAT, les sons acoustiques s’alimentent aux vibrations amplifiées de manipulations de souches, de branches d’arbres, de bouts de bois, reliés par des fils ou des lacets à l’ordinateur, sans oublier les disques qu’on gratte, qu’on écorche et le long desquels on glisse toute sorte d’instruments bricolés. Par ailleurs, la participation d’une poule bien vivante manifeste la part bio sur l’un des écrans géants, en téléperformance directement de Belgique.

Un amas de son envahit l’espace tandis qu’une projection en temps réel, augmentée d’images préenregistrées, dessine des lignes, des formes et des figures, tantôt abstraites, tantôt concrètes, souvent inédites : Une terre irradie de son noyau en feu, un arbre émerge de ses racines en rotation autour de la terre flanquée de deux satellites ; éclatement bleu puis éclatement jaune avec un relent mémoriel verdâtre. À nouveau superposition de la figure arborescente, les planètes en boule de feu poursuivent leur rotation. Vision hallucinogène ou alchimie électrocutée ? Puis une nouvelle composition musicale prend le relais à partir de feuilles et de branches, de matériaux et de sculptures créant des sonorités inédites, en parallèle avec le grincement des disques de vinyle, produisant un jeu de transparence en premier et en arrière plan où figures, fond, et formes se juxtaposent d’un écran à l’autre. Puis on a l’impression que deux hémisphères cérébraux échangent en pleine synesthésie. On voit tour à tour, des lignes entourant des amibes, des mains qui apparaissent et frôlent le contour d’élans en bois, des alvéoles de ruche en gros plan qui tournoient, des tiges de bambou entourées de fils électriques, alors que des têtes de violon et des pissenlits semblent croître à même l'écran.

Atelier Biokinosonics, 2009 ©Aurélien Giraudet

Après un bouleversement perceptif, les fonctions voir et entendre semblent se reconnecter en nous dans une sorte de chassé-croisé. Deux actions nous mobilisent : comprendre comment et où s’élaborent ces sons et ces images. Contempler une performance visuelle et sonore constitue à la fois une expérience d’art performatif, une mise en suspens de la réalité quotidienne, durant laquelle les performeurs interagissent entre eux avec leurs instruments inédits, dans une synergie inattendue. Debout comme dans un rave, on cherche à voir d’où vient le son qu’on entend et peut-être aussi à entendre ce qu’il nous donne à voir. Peu à peu on aperçoit les capteurs et les diffuseurs, mais que ferons-nous quand ils seront devenus invisibles, complètement dissimulés et sans fil. BIOKINOSONICS avec ses composantes électronique, informatique et télématique, avec ses extensions prothésiques du naturel et de l’artificiel, est une tentative de réintégration du vivant (animal, végétal, cellulaire). Pour bien comprendre ce projet, Archée s’est entretenue avec le responsable du groupe, l’artiste belge Stephane Kozik.

Alchimie du naturel, du culturel et de l’artificiel 

Entre lignes, figures, formes, le son, le rythme et l’animal 

L. B. : Qu’en est-il du visuel ? Renvoie-t-il à une configuration figurative, abstraite ou un croisement des deux, une sorte de gestalt réaliste sur fond abstrait dans un mouvement continu ?

S. K. : La partie visuelle est très importante dans le projet, c'est notre ligne directrice, celle qui guide nos idées et produit du sens. Elle est figurative, car elle apporte un discours sur la nature modifiée, les expérimentations génétiques, les mutations, la connexion entre le vivant et la robotique, le vivant augmenté par la machine... Elle apporte également une ambiance, un univers plastique, tantôt énigmatique, tantôt fantomatique, poétique... Nos instruments sont plastiquement abstraits, mais c'est parce que la nature est remplie de formes abstraites, de fractals, de cellules. Les mutations aussi peuvent donner cette impression.

L. B. : Pour quelle raison avez-vous intégré une poule dans votre performance ? Pourquoi l'avoir présentée en télé présence de Belgique à Montréal ?

Atelier Biokinosonics, 2009 ©Aurélien Giraudet

S. K. : Parce que l’idée d’une poule qui, en picorant, fait de la percussion électronique avec un band en live, c'est simple, efficace et porteur de pas mal d'interprétations... Nous avons tout tenté pour pouvoir jouer avec notre poule, ou avec une autre certifiée bio à la SAT, mais les lois en matière de grippe aviaire à Montréal sont apparemment très strictes, aucun volatile ne peut se trouver dans un lieu public. La direction de la SAT nous a donc refusé cette requête, c'est pour cette raison que nous nous sommes repliés vers la vidéo.

L. B. : La performance a été précédée d'ateliers de « contamination positive », quels étaient les objectifs poursuivis et quelle était votre responsabilité comme chargé d'atelier ?

Atelier Biokinosonics, SAT, Montréal, mars 2010
©Transcultures

S. K. : Le but de ce workshop était de partager notre projet, "biokino", avec les artistes montréalais. Notre démarche s'apparente grandement à un laboratoire, ce qui était parfait pour une rencontre entre artistes où l'on travaille ensemble et échange des idées. Nous mettons l'accent sur le sens des choses, et la sensibilité qu'elles peuvent véhiculer, par exemple la chaleur, la vie, l'aura, l'humour. Toutes ces valeurs que l'ultra technologie a tendance malheureusement à aseptiser. L'un des axes de notre travail est donc de tenter de rendre plus vivant l'univers des arts numériques. Nous travaillons avec très peu de moyens techniques, bouts de branches et poules, contrairement à la SAT qui met de l’avant la technologie. Il nous semblait intéressant et important de partager et de confronter cesdeux manières de faire, pour qu'il y ait contamination, dans un sens comme dans l'autre.

Nous étions Perrine, Cedric et moi, chargés d'accompagner et d'orienter les artistes montréalais pour créer ensemble une nouvelle version de notre performance, nous leur avons montré notre manière de concevoir le projet, de travailler les instruments, nos astuces et nos bricolages numériques. Ils s'en sont inspirés et en ont proposé chacun une interprétation et une proposition personnelle. Ce fut une semaine intense d'échange et de partage d'univers opposés, mais riches dans leur complémentarité. Ce workshop fut pour tous très positif et constructif, tant sur le plan humain qu'artistique.


Croisement, ancien, actuel, culturel, naturel et esthétique 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations : le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, ainsi qu’un conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype. Ses recherches portent sur Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité (http://voirlimageetseseffets.blogspot.com/). Membre du groupe Performativité et effets de présence (http://www.effetsdepresence.uqam.ca/), elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité entre autres par le mandala.

Musicien et plasticien issu de l’ESAPV Mons, Stéphan Kozik est membre fondateur du collectif Arythmetik, du groupe la DK danse, ainsi que du collectif BOX – SON. Activiste sonore et visuel, il travaille généralement sur des installations interactives, performances audio visuelles et musicales (notamment aux Transnumériques, au festival Octopus, au Centre Wallonie Bruxelles de Paris et plus récemment au festival Ososphère de Strasbourg).: www.myspace.com/barabassmusic

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).