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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Relationscape  : Movement, Art, Philosophy d’Erin Manning au MIT Press

Louise Boisclair

Relationscapes :
Movement, Art, Philosophy

Dès la première de couverture de Relationscape : Movement, Art, Philosophy 1 la reproduction de la peinture d’Emily Kame Kngwarreye, Wild Yam Dreaming, de 1995, donne le ton. D’innombrables brindilles, du rouge framboise au rose pâle, se chevauchent et s’entremêlent sur fond sombre. Devant ce qui semble être une grotte, d’apparence onirique évoquant une certaine profondeur ancestrale, surgit un amas à la fois chaotique et organisé de traces du passage d’une impulsion de vie et de matière.

Norman McLaren, Pas de deux, 1968

Cette œuvre aborigène côtoie celles de Dorothy Napangardi et Clifford Possum de même que des images de Norman McLaren, Leni Riefenstahl et David Spriggs. De leur examen en profondeur, Manning extrait divers courants de l’élan corporel, dans leur sensualité et leur pensée singulières, ce qui ne l’empêche pas d’en abstraire également des marques universelles.

L’auteur les revisite dans l’intervalle, cet espace invisible où naît la notion de préaccélération, avec un éclairage conceptuel apparenté, selon l’angle d’approche, aux concepts de plusieurs grands philosophes sans oublier l’apport de théoriciens et de scientifiques réputés.

Relationscapes 

Mouvement, art, philosophie : des aménagements de relations 

Dorothy Napangardi, Spinifex 2003

Notre lecture prend son envol avec l’affirmation que : « Ce qui bouge comme un corps revient dans un mouvement de pensée [traduction libre, comme toutes celles qui suivent] », un prélude qui introduit la partie intitulée « Événements de relations — Concepts en train de se faire ». Ces événements se démarquent par des regroupements d’idées telles que « Action naissante : la danse du pas encore » et de « Élasticité du presque ».

Berlin 1936 : Les dieux du stade,
film documentaire de Léni Riefenstahl

En guise de premier interlude, le texte intitulé « Guide du mouvement dans la position debout  sur place » nous conduit à la « Prise du pas suivant » et ensuite à la « Danséité du corps technogénétique ». Le deuxième interlude intitulé « Les perceptions dans leur repli » nous propulse dans « La grâce qui prend forme :  les machines de mouvement de Marey ». Le troisième interlude, « Danse de l’animation », revisite l’œuvre du cinéaste d’animation MacLaren pour ensuite passer « De la Biopolitique au Biogramme, ou comment Leni Riefenstahl traverse le fascisme ». Alors le quatrième interlude, « Des champs de forces et des contours du rythme — les sculptures animées de David Sprigg », développe le rapport du spectateur en mouvement et non plus dans la position frontale avec l’appropriation de ses œuvres et le déploiement de leur signification.

Thierry de Mey, Rosas danst Rosas, 2002

D’un point de vue particulièrement original, la partie intitulée « Aménagements de relations (Relationscapes) » manifeste « Comment l’art aborigène contemporain se meut au-delà de la carte ». Enfin dans le développement de « Faits constituants  : Dorothy Napangardi danse le rêve ». Avec le cinquième et dernier interlude, il ne nous reste qu’à « Prendre le virage du commencement », une exploration de Rosas danst Rosas de Thierry de Mey, où la chute du corps nous interpelle avec des angles et des instants décisifs d’apparition, de disparition et de réapparition.

Après cette participation à un concert de plus de deux cents pages du corps-mouvement-image, quelques propositions de Manning attendent le lecteur  « De la pensée en mouvement » en lien, entre autres, avec la vidéo  In my language, de 2007 d’Amanda Baggs. En voici quelques-unes :

« La préarticulation et la préaccélération du langage : c’est là où la tonalité affective du langage naît à l’expression. »  (p. 216)

« Les diagrammes sont des préarticulations de la pensée en mouvement. Ils manifestent les points élastiques du travail, ses tendances. » (p. 217)

«  Le feeling (NDT : dans le sens à la fois de sensation et de sentiment, je suppose) est une pulsion à penser, une sensibilité qui situe la pensée dans le monde : à travers le feeling, la tonalité affective de la pensée est au premier plan. » (p. 220)

D’autres propositions, que découvrira le lecteur sur le trajet, concernent directement le rapport du pouvoir avec la poussée de la force, dans son ressenti et dans sa propulsion à créer une forme jamais statique, essentiellement dynamique, grâce à l’ouverture du feeling à son activation et à son expression. Les affirmations d’Erin Manning s’inscrivent à l’intérieur de l’élan vital dans son évolution vers une forme native, dans l’interstice de son avènement et de son expression. Ici le concept naît, prend son essor, dans le corps, simultanément à son impulsion et à sa mise en forme. « Les aménagements de relations (Relationscapes) sont des propositions pour une pensée future », de conclure Manning, et peut-être pour un mouvement appréhendé, saisi et interprété dans son intégralité autant que possible.

Norman McLaren, Synchromie, 1971
Amanda Baggs, In my language, 2007

 

NOTE(S)

1 MANNING, Erin. 2009. Relationscape Movement, Art, Philosophy, Edited by B. M. a. E. Manning, Technologies of Lived Abstraction. Cambridge, Masschusetts, London, England, The MIT Press. 268 p.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations notons le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, ainsi qu’un conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype. Ses recherches portent sur Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité (http://voirlimageetseseffets.blogspot.com/). Membre du groupe Performativité et effets de présence (http://www.effetsdepresence.org/), elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité entre autres par le mandala.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

http://www.senselab.ca/

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).