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Archée : cyberart et cyberculture artistique

 

archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Cycle du retour, morcellement du réel et lumière par les failles. Portrait d’une œuvre de Lorna Bauer

Jean-Philippe Gagnon

Ce qui se révèle à l’apparence doit se séparer de tout le reste afin d’apparaître.

– Goethe

La vie perceptive est parsemée d’illusions et de fantômes, d’apparitions qui, entre nous et les différents objets du monde, disparaissent et se succèdent dans l’appréhension de la chose sans cesse déplacée qu’est le réel. En ce sens, l’homme qui regarde est toujours en marche vers quelque chose qui serait la vérité du monde et qui est entravé par l’acte de voir du sujet. Il y a, par exemple, ce petit serpent que je vois sur la route et qui n’est qu’un lacet vu de près ; or comme je veux le saisir il se met à ramper : c’est parce qu’il se camouflait qu’il finit par être dérangé. Que je fus tour à tour victime de trois apparitions ne m’a empêché en aucun temps de croire aux spectres…

Dans son essai intitulé Le visible et l’invisible 1, Merleau-Ponty relève qu’une telle subjectivation du monde ne le rend pas moins probable, effectif à chaque instant pour celui qui le regarde, et ce, en dépit du fait qu’il doit destituer certains leurres au profit d’autres simulacres, qui ont toujours la même valeur de vérité.

Le perçu forme le réel : illustrant cela, c’est par-delà la distinction baroque de l’illusion et de la vérité que nous situent les vidéos de Lorna Bauer, présentés cette année au centre d’art de l’Université de Toronto, et à la galerie Les Territoires de l’édifice Belgo à Montréal. 3

Son mémoire de maîtrise s’ouvrait sur la citation de Goethe placé ici en exergue. Je n’ai pu que la reproduire, car la beauté plastique des vidéos, leur richesse symbolique d’une inépuisable poésie, questionne avec profondeur les problèmes de l’unité et du déchirement, toute la problématique de l’être et de son habitat.2

Kaleidoscope (Desiring Dualism) 

Horizon 

Obéissant à la logique propre au kaléidoscope, Horizon agence différemment les champs de forces à l’œuvre dans les deux autres vidéos. Il met lui aussi en scène le caractère métamorphique de notre environnement, mais cette fois ennous donnant à voir la naissance de l’espace dans lequel l’œil s’engage. Il s’articule autour d’un objet trompe-l’œil, afin de susciter le travail de focalisation qui crée la profondeur de champ : ouverture de l’espace.

Sur une plage venteuse et froide, où une couche de nuages semble s’être déroulée au dessus de la mer, un objet sur deux fils tient sur la ligne d’horizon. À première vue, cela pourrait être un bateau, voguant nonchalamment là-bas. Mais le souffle de la mer agite soudain imperceptiblement l’objet de haut en bas et il nous apparaît beaucoup plus près qu’il ne semblait : il est là, au-dessus de la terre ferme, suspendu sur deux fils métalliques. Un peu de discernement nous suffit à reconnaître une pile de papier, des feuilles blanches, vierges, horizon invitant du peintre ou de l’écrivain. Une pile entière de ces possibles, lieux d’exploration et d’imaginaires, où se déploie la topographie du rêve ; mais des feuilles blanches, pures, encore dans la virginité de l’onirisme.

Comme dans la première vidéo, le vent est omniprésent, sensible, répandu partout dans l’image. Il lève un peu de sable. Il met des sons de vagues dans la perche. Et d’un seul coup, c’est l’envolée, la quête de l’horizon, la blanche féerie de l’artiste sur le fond bleu de la mer. Elle ne se sert pas de papier comme le font tant d’autres. Elle, elle le filme, et c’est l’uniforme effeuillement du bloc. D’un seul coup, c’est l’envolée, la quête de l’horizon.

Horizon (extrait vidéo)

Passant du bateau au papier, le regard avait d’abord été ramené brusquement de l’horizon vers l’avant-plan, trop brusquement sans doute pour apprendre le mouvement ou éprouver le vertige. Mais le voilà qui tangue vers l’arrière, épouse le renversement, de fait se verse avec les feuilles dans le jusant, dont certaines sont bientôt indistinctes dans l’écume. Et c'est un troisième horizon qui se profile sous les fils de fer et la jonction lointaine de l’eau et du ciel.

« Elle est retrouvée ! / Quoi ? l’éternité. / C’est la mer mêlée / Au soleil ». 5 C’est cette quête de l’infinitude qui structure Horizon, découpé en espaces multiples qui, parce qu’ils sont pourtant liées de façon organique, n’en forment qu’un seul où l’on respire, comme ces grands oiseaux du vaste qui surgissent à la toute fin de la vidéo, portant le reflet blanc des feuilles dans la distance. Du bateau qui voguait dans le lointain, nous avons regagné le large, mais goûté entre temps (et entre horizons), l’étendu où l’homme et l’œil ont rêver leur destin qui est de s’essaimer, se prolonger.

Il y a enfin cette quatrième ligne de partage, la frontière de la lentille qui émerge comme une écume dans le visible, par de légers ralentissements, une infime accélération de la séquence. Cette ligne tient comme une promesse d’atteindre l’autre ; c’est bien sûr, encore une fois, la singulière opacification de l’acte de voir, inhérent à ce qui est vu, mais également, l’artiste qui surgit à travers son médium. En nous montrant sa lentille, elle nous rappelle que l’art n’est rien, sinon la foi de pouvoir se rejoindre dans l’altérité, et de brûler, pendant ce temps qui n’en est plus un, sur un seuil qui nous recoupe. De même qu’un paysage vu n’aurait aucune consistance hors de l’acte qui le fait être, même au loin, pour moi et comme une chose intime. Car dans le retrait qu’implique tout médium, tout médian, il y a une main tendue.

Ouverture de l’espace donc : il se dévoile parce qu’il est composé, délimité par ces zones qui le font apparaître et où le regard voyage, jusqu’à la dernière lisière, ligne de composition encore qui, dans l’infinitude du ciel et de la mer, fait trembler le mirage d’un espace plus grand que le sensible...

Black out  

 

NOTE(S)

1 Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible. Paris, Gallimard, coll. « tel », 1964, 359 pages.

2 http://vimeo.com/4069505

3 http://www.lesterritoires.org

4 Ibid. p. 62.

5 Arthur Rimbaud, Poésie. Une saison en enfer. Illuminations. Paris, Poésie/Gallimard, 1984, p. 144.

6 Maurice Merleau-Ponty, op.cit., p.62

7 Le monde en soi n’est plus qu’une abstraction.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Jean-Philippe Gagnon est assistant de recherche pour la Chaire de recherche en esthétique et poétique de l’UQAM. Il a terminé un mémoire de maîtrise en création littéraire et publié, en 2007, un recueil de poésie, intitulé Frères d’encre et de sang aux éditions de l’Hexagone.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).