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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Le FIFA, le 7ème art au service de tous les autres

Louise Boisclair

Il y a de tout au FIFA. 1 Sur le plan des sujets traités, de la polyvalence du média filmique et aussi de la lecture que nous en faisons. Toutes les formes artistiques sont au rendez-vous : de l’animation en passant par la danse, la musique, les arts visuels et médiatiques jusqu’à l’architecture. Tous les genres se côtoient : fiction, docudrame, documentaire historique, avec ou sans voix off, avec du son mur à mur ou intermittent, des commentaires phatiques, informatifs ou scientifiques. Prise de vue objective ou caméra subjective, montage en alternance, en redondance ou en plan-séquence, effets illimités grâce au numérique. Un même film peut tisser sa trame d’une seule chaîne ou de plusieurs. Les lignes du récit et celles de la diégèse se superposent de façon illimitée. Les réalisateurs s’effacent derrière l’œuvre d’art ou la traduisent dans toutes les étapes du processus filmique.

Ce qui se déroule sur l’écran amorce une dynamique perceptuelle, cognitive et culturelle sans fin. De ces films surgissent des fantômes, symptômes et survivances, pour reprendre des termes chers à l’historien de l’art Aby Warburg. Ceux des artistes à travers leurs œuvres, ceux des critiques à travers la médiation de la culture sans oublier les nôtres à travers nos opinions et nos arguments. Comme spectatrice, nous attribuons du sens en le confrontant au discours culturel. Pour le philosophe et historien de l’art Didi-Huberman, « Ce que nous voyons, ce qui nous regarde » 2 s’apparente au départ à la vision croyante ou à la vision tautologique qui imprègne le spectateur. La vision croyante nous entraîne dans une spéculation imaginaire et fictive inter-minable, tandis que la vision tautologique nous enferme dans le vu, un point c’est tout. Mais, poursuit-il, une fois ce dilemme dépassé et la notion d’aura de Walter Benjamin revisitée, c’est l’image dialectique qui prend le dessus. En d’autres mots, la dialectique de l’image nous mène à l’image critique.

Certains films nous laissent froids, mais ils emballent les voisins. Quelques-uns nous habitent longtemps. D’autres réveillent un espace intérieur insoupçonné. Enfin, des films, dont les teintes et les mouvements ont déclenché une gymnastique de l’analyse, tombent dans l’oubli une fois atteint un roc infranchissable. À condition que la consommation soit suivie d’une recherche réflexive, la lumière de la vérité de la connaissance pourra jaillir. Nous pouvons alors « mieux comprendre pourquoi ce que nous voyons devant nous regarde toujours dedans. » 3 Ici le devant est un terme univoque ; tandis que le dedans s’ouvre à toute interprétation singulière. Nous teintons la diffusion de l’écran de tonalités de notre palette perceptive, cognitive et culturelle. Je vous propose une relecture de vingt-trois films dans un ordonnancement qui n’a rien à voir avec l’ordre chronologique, alphabétique ou thématique. Il s’est plutôt établi de lui-même au fur et à mesure des étapes précédant la synthèse.

Œuvre, vie et survie 

Vision et espace public 

Si l’aspect biographique servait de leitmotiv aux œuvres présentées dans les films précédemment, dans d’autres films c’est l’aspect architectural, qui transgresse les frontières avec l’espace urbain, qui intéresse les réalisateurs. Comme c’est le cas depuis des années au FIFA, deux documentaires français de la Collection Architectures, initiée par ARTE en 1995, (l’un sur LaCasa Mila d’Antonio Gaudí et l’autre sur La Médiathèque de Sendaï) et un autre suédois sur des visionnaires de l’architecture ont comblé bon nombre de spectateurs. Scénario bien construit, prises de vue impeccables, montage rythmé, son bien dosé : du documentaire classique, efficace et de haut niveau. Ces films ont le mérite de rendre accessibles des monuments de l’histoire de l’architecture mondiale. Ces visites très détaillées et appuyées par une narration bien documentée attirent chaque année des spectateurs nombreux et fidèles.

La Casa Milá

C’est le cas de La Casa Milá de Frédéric Compain, réalisé en France en 2003 (d’une durée de 27 min.). Ce documentaire présente diverses facettes de La Casa Milá. Surnommé la Pedrera (la carrière, à cause de son matériau, une pierre blanc crème), construit par Antonio Gaudí entre 1906 et 1909 à Barcelone, cet immeuble d'habitation, commandé par Pere Milá y Camps, croise architecture et sculpture. Les allusions sont nombreuses tant à la nature, à la religion et à la guerre. « Le travail de ferronnerie des balcons et la polychromie des balustrades évoquent la végétation. Sur le toit de l'immeuble, les cheminées et le système de ventilation, travaillés avec des fragments de marbre et de céramique, ressemblent à des guerriers portant un casque, tandis que les escaliers des combles sont coiffés de formes arrondies, elles-mêmes surmontées de croix, et destinées à servir de décor au groupe de la Vierge et des deux anges » 9. Gaudi quittera le chantier avant la fin des travaux à la suite d’un conflit non résolu avec les Milá, si bien que La Casa Milá restera inachevée.

La Médiathèque de Sendaï

À l’opposé de ce film où l’on suit le travail d’une architecture organique interminable, le documentaire La Médiathèque de Sendaï de Richard Copans réalisé en France en 2004, (d’une durée de 26 min.) nous transpose dans un lieu de fréquentation culturelle multimodal au style épuré. En effet la Médiathèque de Sendaï, au nord de Tokyo, a été crée par Toyo Ito, architecte japonais né en 1941. Elle comprend une bibliothèque, un cinéma, des salles de conférences, un espace de consultation de DVD et vidéos, des galeries d'exposition et des salles d’accès libre à Internet. Le film montre ses premières ébauches, et tout le processus de conception jusqu’à ce que l'image du bâtiment prend forme. On y voit comment derrière une façade en verre, d'étranges structures en tubes blancs traversent la médiathèque sur toute sa hauteur. « Ce n’est pas un volume unique et plein que l’architecte propose dans lequel les colonnes, les sols et la « peau de verre » concourraient à un effet magistral. Au contraire, les trois éléments semblent indépendants les uns des autres. Rompant avec l'architecture moderne du 20e siècle, la médiathèque de Sendaï annonce, avec son espace « sans barrières », léger et immatériel, une nouvelle ère » 10. La particularité du bâtiment réside dans l’abolition des frontières traditionnelles entre l’intérieur et la rue, et ainsi sa capacité à s’ouvrir sur l’extérieur.

Great expectations...

Suite au documentaire sur la médiathèque de Sendaï, il est intéressant de voir Great expectations : a journey through the history of Visionary architecture de Jesper Wachtmeister, réalisé en Suède en 2007, (d’une durée de 52 min.), pour revisiter l’histoire de l’architecture visionnaire du siècle dernier. Ce documentaire synthèse de Wachtmeister met en perspective l’apport de grands visionnaires tels Le Corbusier, Paolo Soleri, Antti Lovag, Moshe Safdie et Buckminster Fuller. Tous les projets présentés, qualifiés de visionnaires, voire de révolutionnaires, dont certains demeurent inachevés, sont simulés.

Keith Sonnier

Avec Keith Sonnier - In the cosmos of colours de Marco Wilms, réalisé en Allemagne en 2007 (d’une durée de 26 min.), nous plongeons dans une atmosphère visuelle minimale où les œuvres déjouent la fonction des espaces architecturaux où elles se trouvent installées. Ce documentaire illustre le travail artistique du maître américain du néon, Keith Sonnier. Il nous introduit à deux réalisations majeures de commandes publiques, tout d’abord, en 1992, son chemin de lumière d'un kilomètre de long reliant différents terminaux de l'aéroport de Munich, Lichtweg et, en 2002, son installation permanente à Munich, le Verbindung RotBlauGelb, corridor de néon tricolore de 143 mètres dans un passage souterrain reliant deux immeubles du siège social de Munich Re. Ces réalisations ont donné un nouvel essor et une fonction esthétique au néon, habituellement rejeté partout le monde. Sonnier l’a résolument détourné de sa fonction strictement utilitaire pour le restaurer en médium artistique chaleureux. Contrairement à l’allure cadavérique que le néon d’usine donnait aux travailleurs, les nouveaux coloris du néon transforment la déambulation dans des passages piétonniers anonymes et publics en une expérience esthétique inusitée. Ici le rapport entre art et espace public est manifeste. L’art rehausse le néon à une fonction décorative tout en le sortant des lieux clos d’exposition.

Énigme et science 

Art, danse et espace public 

Art et survivance 

Penser en images 

 

NOTE(S)

1 Pour toute information additionnelle sur la 26ième édition du Festival International sur l’Art ou lire le synopsis détaillé de chaque film mentionné dans cet article, le lecteur, la lectrice est invitée à consulter le site Internet suivant : http://www.artFIFA.com/index.php?option=com_film&Itemid=408

2 Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons ce qui nous regarde, Paris, Éditions de Minuit, « coll. Critique », 1992, 209 p.

3 ibid, 4ième de couverture.

4 Véronique Desjardins, Les formules de Swâmi Prajnanpad, Paris, La table ronde, « coll. Les Chemins de la Sagesse », 2003, p. 49

5 Cf Index des titres à l’adresse : http://www.artFIFA.com/index.php?option=com_film&Itemid=408

6 ibid

7 Didi-Huberman (1992), p. 103

8 ibid p. 104

9 Cf Index des titres à l’adresse : http://www.artFIFA.com/index.php?option=com_film&Itemid=408

10 ibid

11 ibid

12 Daniel Arasse, Histoires de peintures, Paris, Folio essais, 2004, p. 254.

13 ibid, p. 243.

14 ibid, p. 26.

15 ibid, p. 128

Louise Boisclair est artiste multidisciplinaire, auteure et chercheure. Détentrice d’une maîtrise en études littéraires, après un perfectionnement en arts visuels et médiatiques, elle a complété quatre séminaires de doctorat en études et pratiques des arts, en sociologie et en études littéraires à l’UQAM. Elle pratique la peinture gestuelle, le mandala et le Tai chi. Ses recherches portent sur l’interpénétration du numérique et du processus de création ainsi que sur les bénéfices thérapeutiques. Elle travaille à la phase finale d’un interconte numérique sur Internet. Depuis 2006, après une carrière en communication, elle dirige les Ateliers LE CHEVAL DE TROIE et signe des articles entre autres dans le domaine des arts.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).