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Note de lecture de l'ouvrage de Pierre Musso Critique des réseaux

Frederique Entrialgo

Note de lecture de l'ouvrage de Pierre Musso Critique des réseaux (PUF, 2003), rédigée dans un cadre de réflexion qui interroge la notion dans l'art. Dans ce contexte, quatre grands thèmes ont été retenus : éléments de définition, la relation corps-réseau, l'ambivalence comme valeur d'usage, symbolicité et le réseau comme objet de représentation.

Introduction 

Éléments de définition 

Un certain nombre de caractéristiques permettant de qualifier le réseau ont été dénombrées. Elles relèvent à la fois de sa structure ou de ses effets sans qu'il ne soit vraiment possible de les distinguer de ce point de vue. Cette impossibilité révèle le tout premier élément de définition qui constitue le réseau comme une figure « biface » au sein de laquelle s'imbriquent le réseau compris en tant qu'infrastructure technique ou concept et en tant qu'élément naturel ou artificiel. Cette caractéristique est également l'une des ambiguïtés fondatrices du réseau. Flux/circulation, interconnexion généralisée à l'échelle planétaire, modification du rapport au territoire et au temps, autorégulation, non-linéarité ou tabularité, « réseau de réseaux », valeur utopique : les critères relevés correspondent tous à une conception contemporaine du réseau et se dotent d'une profondeur historique par le récit et l'analyse de leur formation.

Les notions de flux et de circulation qui impliquent un mouvement continu, dont l'interruption signifie un dysfonctionnement, trouvent leur origine dans l'observation du corps humain depuis la médecine antique (Hippocrate puis Galien) jusqu'à la première cybernétique qui vulgarise l'identification du réseau de télécommunication au système nerveux, en passant la théorie de la circulation sanguine de William Harvey. Le réseau est observé dans le corps comme une structure visible ou invisible qui assure la circulation des fluides vitaux, relie entre eux les organes et établit la communication entre l'extérieur et l'intérieur du corps.

Avec les théories biologiques du vitalisme, de Lamarck (p.120-123), et l'apparition des machines de Watt et de Jacquard (p.135-139), le réseau devient le lieu au sein duquel circulation et connexion font advenir l'idée d'autorégulation, le moyen à partir duquel corps et machines se dotent d'une certaine forme d'autonomie organisationnelle. Transposées dans le champ du politique et du social, les fonctions de régulation ou de surveillance peuvent alors trouver leur sens ailleurs que dans une structure centralisée.

Relayée aujourd'hui par des auteurs comme Manuel Castells, la figure du réseau en tant que moteur de l'utopie sociale s'est clairement instituée au XIXe siècle avec Saint-Simon pour qui le réseau « vaut mise en mouvement de l'histoire » (p.189). Symbole d'une « l'association universelle », il est un concept qui assure le passage d'une sociétéà une autre et un outil matériel et industriel de transformation sociale. Selon Pierre Musso, cette valeur utopique du réseau se prolonge aujourd'hui dans ce qu'il nomme, de façon dépréciative, la « rétiologie » (une « utopie technologique » des réseaux), issue de la dégradation du concept saint-simonien par une fétichisation et une réification des réseaux (p.234). Or, les pratiques artistiques liées aux réseaux, si elles servent parfois une vision idéologique, adoptent pour beaucoup un positionnement critique vis-à-vis de cette vision et sont un lieu de remise en question de l'instrumentalisme technologique dénoncé par Pierre Musso.

La modification du rapport au territoire et au temps constitue aujourd'hui l'un des effets les plus évidents des réseaux numériques. Cet effet ainsi que le déploiement des réseaux à l'échelle planétaire, avait été présumé et quasi planifié par les saint-simoniens dans leur politique d'aménagement du territoire perçu et fabriqué comme un entrelacs de réseaux techniques (électricité, chemin de fer, télégraphe, fleuves et canaux) (p.218).

La notion de « réseau de réseaux », aujourd'hui consacrée par Internet en référence à la genèse de sa formation et les sciences sociales (p.299 et 309), se fait donc l'écho d'un concept énoncé au cours du XVIIe siècle par Leibniz (p.79) et dont l'origine remonte à l'observation du corps humain par la médecine galénique (p.61-66). Cette vision du modèle organique est transposée dans le champ du social par le saint-simonien Michel Chevalier pour qui « la traduction opérationnelle d'un “système général de communication” est obtenue par la combinaison de plusieurs réseaux artificiels. Un système est donc défini comme un réseau de réseaux, sur le modèle organique ». (p.21)

La relation corps-réseau 

L'ambivalence comme « valeur d'usage » 

Plasticité/objet de représentation 

Conclusion 

 

NOTE(S)

1. Le poulpe de Marseille : dans le cadre de RIAM 03 (Rencontres Internationales des Arts Multimedia, 28 novembre – 9 décembre 2006) s'est déroulé une intervention du collectif d'artistes APO33 intitulée Le poulpe de Marseille. Ce projet consistait à mettre en place des points de diffusion radiophonique dans différents lieux de la ville, à les interconnecter et à partir de ce matériau sonore de diffuser sur Radio Grenouille un programme aléatoire et automatisé. [http://riam.info].

2. Joël De Rosnay, L'homme symbiotique. Regards sur le troisième millénaire, Seuil, Paris, 1995; Pierre Lévy, L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris, 1994; Derrick De Kerckhove, L'intelligence des réseaux, Odile Jacob, Paris, 2000.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).