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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Intima.org : Entretien avec Igor Stromajer

Bertrand Gauguet

I Slovénie, Théâtre, Internet 

II Communication, Fiction, Formulaire 

Pour décrire ton travail, tu donnes les mots clés : solitude et ascétisme. Mais n'y a-t-il pas, ici, un paradoxe de la contemporanéité communicationnelle à communiquer tant et demeurer aussi seuls ?

Plus nous communiquons, plus nous sommes seuls. C'est dans la nature de l'être humain parce que la communication est un appel à l'aide. Je crois très fort que l'état normal de l'être humain est d'être triste et solitaire. C'est ainsi que nous sommes, c'est notre condition naturelle, et lorsque cela devient trop dur, nous commençons à communiquer. Si nous n'avions pas de nécessité à le faire, si nous voulions être en accord avec notre propre monde, notre propre esprit, notre propre corps et nos propres fantasmes, nous n'aurions pas de nécessité à communiquer. Lorsque nous ressentons ce besoin, nous commençons à parler, à communiquer. Pour rechercher l'amour, pour comprendre… Je me désigne moi-même comme un communicant intime et mobile. Alors pourquoi sur Internet ? Simplement parce que je veux démontrer aux gens que le Web, les textos, les téléphones mobiles et autres machines ou protocoles communicationnels, sont, non pas un pas en arrière, mais un pas à "l'intérieur" même de la communication. Ces outils ne produisent qu'une communication cassée, ils nous donnent, un court instant, le sentiment truqué que nous communiquons beaucoup, alors qu'en réalité, ils nous portent le plus souvent à l'intérieur de nous-mêmes, au-delà de la communication, au-delà des autres êtres humains. Au lieu de communiquer, nous nous masturbons ! Est-ce mieux d'envoyer le SMS : " je t'embrasse maintenant ! " à une personne qui veut un baiser que de l'embrasser véritablement ? Les SMS ne produisentils pas davantage une situation traumatique, est-ce qu'ils ne nous font pas nous sentir encore plus seuls et tristes ? Ma représentation idéale du monde est complètement différente. Dans la mienne, les gens s'embrassent les uns les autres, ils font l'amour, ils sont honnêtes et réalisent des fantasmes individuels. Et que me reste-t-il comme autre choix que celui d'essayer de mettre mes émotions dans les ordinateurs, pour que les visiteurs puissent les trouver à l'autre bout du réseau ?

Tu utilises dans certaines de tes pièces des formulaires à remplir. Est-ce que les réponses qui résultent de cet échange formalisé, constituent un stock de matériel intime que tu réemploies plus tard ?

Oui, les formulaires sont vitaux, essentiels ! Ils représentent la plus simple et la plus ancienne voie de communication objective, rationnelle et systématisée pour poser des questions et obtenir des réponses. On les trouve tout autour de nous : dans la bureaucratie, les documents officiels, partout. Si on veut obtenir un visa pour la Russie, on doit remplir un formulaire. C'est le même principe que je propose aux visiteurs pour qu'ils décrivent leurs orgasmes : remplir le formulaire et obtenir le visa pour l'art émotionnel, triste et solitaire. C'est merveilleux d'utiliser une telle voie formelle pour poser des questions et obtenir autant d'intimité dans les réponses. Mais j'ai déjà dit que les émotions sont cachées dans les structures les plus mécaniques et rationnelles comme les machines, les ordinateurs et aussi les formulaires. Je dispose d'un nombre énorme de réponses collectées ces dernières années. Je les lis et je les adore, mais je suis aussi réellement effrayé, parfois, par autant d'intimité dans mon ordinateur. Et plus j'obtiens de réponses intimes, plus je constate combien les gens peuvent être seuls.

Interno / Inferno et e / motion help - is there anybody out of there ? sont des pièces dans lesquelles l'imaginaire de la conquête spatiale est très prégnant : les figures historiques que sont Youri Alekseyevich Gagarine et Valentina Vladimirovna Tereshkova se retrouvent dans la seconde pièce avec l'utilisation de photographies d'archives historiques et une rétroaction provoquée par l'envoi d'un email signé de Tereshkova. Peux-tu nous parler de ton attrait pour l'esthétique astronautique ?

Je ne suis pas fasciné par les astronautes, l'espace et la technologie. Dans e :motion help - is there anybody out of there ?, je parle seulement des émotions et des sentiments, pas vraiment de l'espace orbital qui n'est ici qu'un prétexte. Ce qui m'a intéressé, c'est la relation intime entre Gagarine et Tershkova. Dans son vaisseau, le Vostok 1, Yuri voyage seul autour de la terre pendant un vol de 108 minutes. Parce que Valentina ne connaît pas ce que les effets de la solitude peuvent produire sur lui, ses émotions sont contrôlées entièrement depuis la terre. Peux-tu imaginer 108 minutes dans l'espace pour la toute première fois ? C'est comme si tu expérimentais un orgasme pendant 108 minutes et que cela en était problématique. Mais qui connaît la frontière entre la terre et l'espace, là où la gravité a encore de l'effet mais n'est pas encore le point zéro ? Parce que là où il y a la gravité zéro, il n'y a pas d'amour, pas d'émotions, seulement un espace vide et une beauté parfaite. C'est le cœur de l'histoire : une relation émotionnelle lointaine de la terre à l'espace où l'anxiété devient de la joie et la douleur de l'amour. C'est ce que les visiteurs peuvent faire, et c'est de cette manière qu'ils peuvent aussi s'impliquer. C'est cette part intime et émotionnelle de leur relation qui m'intéresse, et non ce qui s'est passé dans l'espace. L'espace, ici, n'est qu'une métaphore du vide.

J'avais tout de même le sentiment que tu faisais un parallèle métaphorique ou poétique entre l'espace orbital et l'espace d'Internet ?

Oui, d'une certaine manière, particulièrement parce que la communication est impliquée. Mais je recherche mon propre espace orbital et une communication intime dans d'autres lieux, comme la peau douce de la femme, le fond de son vagin, les voix passionnées, les traumatismes individuels, les peurs, les frustrations, etc…

III Histoire, Frontière, Erreur 

IV Économie, Problème, Intimité 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Entretien réalisé à Paris, mars-avril 2003.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Intima.org, site source de l'artiste Igor Stromajer.

 

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Cette publication a été rendu possible grâce au soutien financier d'Hexagram|CIAM, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une douzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).

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