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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Statut documentaire et médiologie du spectacle vivant sur Internet

Jean-Claude Chirollet

Le théâtre sur Internet en tant que système documentaire

Avec la multiplication des sites artistiques, très nombreux sur le Web, s'instaure une forme de mémoire en réseau de tous les types de créations : la peinture, la photographie (de manière générale, les arts plastiques), le cinéma et la musique détiennent une véritable place forte sur les bases de données d'Internet, mais les arts du spectacle vivant : théâtre, opéra, danse et autres formes de performances scéniques, y sont également très bien représentés. A ce titre, tous les arts adoptent un statut documentaire sous l'effet de la numérisation généralisée des formes visuelles, des couleurs, des sons et des informations textuelles qui s'y rattachent, toutes ces données numériques multimédias étant mises en relation grâce aux liens hypertextuels qu'elles ont entre elles. Immense biblio-médiathèque en expansion continuelle, les serveurs Internet offrent aux arts des lieux de conservation et d'exposition dont les principaux mérites sont l'ubiquité, le recueil illimité de l'information et la mise à jour rapide et permanente des bases de données. Les associations et compagnies théâtrales (par exemple http://www.tf2.asso.fr/) représentent, dans ce réseau culturel arborescent, un champ de vaste envergure, à côté des grands sites officiels de théâtre (à l'instar de celui du Festival annuel d'Avignon : http://www.festival-avignon.com).

Cependant, à la différence des arts de l'image fixe, le théâtre constitue un type de mémoire en réseau qui impose des contraintes de présentation qui sont sans commune mesure avec la peinture, la photographie, ou la sculpture par exemple. Les arts de la scène étant des arts " vivants " par définition, lorsqu'il s'agit de les exposer sur Internet sous une forme multimédia, les concepteurs de sites Web obéissent à une exigence de compactage de l'information qui fait du théâtre - de tous les arts de la scène - un système documentaire hybride, à mi-chemin entre l'audio-visuel cinématographique, l'art vidéo, le photo-roman populaire et l'art de la photographie. C'est en cela que le théâtre et les arts de la scène appellent une interrogation d'ensemble sur le sens et les répercussions médiologiques de cette mémoire numérique hybride, significative de notre culture de la mémoire hypertextuelle compactée, à vrai dire une mémoire sous forme de " collage " en hypertexte.

Car, si le théâtre peut aussi se regarder à travers la " lucarne " de la webcam, et si une pièce théâtrale peut devenir sur des sites Internet un système d'informations et de lecture hypermédias, peut-être sommes-nous en passe de relayer l'esthétique de la représentation scénique par une nouvelle esthétique de la présentation multimédia, définie selon les méthodes du design informationnel propres à la création des sites Web. C'est en cela qu'il s'agit d'une importante question de médiologie du théâtre, un système médiatique aussi décentralisé et ubiquiste qu'Internet, avec ses modes spécifiques de mémorisation de l'information audio-visuelle, servant de relais et de faire-valoir à un mode d'expression et de création par principe situé en un lieu précis, avec un contexte spatio-temporel absolument déterminant (la scène, le déroulement humain de l'interprétation vivante du texte par les acteurs, en présence du public) et dont il est impossible de faire abstraction sous peine d'anéantir les liens indissociables qu'entretiennent le texte théâtral, le corps de l'acteur et sa voix dans l'espace-temps de la scène et le regard du spectateur.

Un théâtre globalisé mais pour ainsi dire abstrait et irréel, au deuxième et troisième degré, s'instaure par l'application des règles normalisées de la production et de la communication de l'information multimédia en réseau. La " lucarne " de la webcam est-elle bien adaptée à la présentation authentique du spectacle vivant, ou tout au moins, quel type de contrepoint forme-t-elle par rapport aux arts de la scène comme le théâtre ? Quand un média s'empare d'une autre forme d'expression ou de communication, ce sont de nouveaux modes d'appréhension et de compréhension de cette dernière qui voient le jour, et par conséquent aussi de nouveaux modèles de lecture qui peuvent naître, délaissant " l'aura " esthétique et artistique chère à Walter Benjamin dans les années 1930. Comment le théâtre sur Internet se redéfinit-il (malgré lui) à travers les réseaux multimédias et l'hypertexte ? Il convient tout d'abord de s'interroger sur la nature de ces formes de présentation qui induisent une esthétique autonome de la présentation multimédia, faisant participer le théâtre d'une esthétique de la mémoire sélective, aux antipodes de l'art vivant qui se crée et se recrée à chaque représentation de manière nouvelle devant les spectateurs.

1. La présentation multimédia du théâtre sur Internet : le présent et le futur 

2. Eléments de médiologie de la présentation multimédia du théâtre sur Internet 

2.1 - Le théâtre sur Internet : une mémoire en " collage hypertextuel "

Le procédé de la fragmentation et de la compilation du texte, de l'image et du son est généralisé sur Internet, produisant un véritable télescopage multimédia. Une pièce de théâtre y est présentée comme un assemblage de morceaux de textes de la pièce écrite, de fragments de plans visuels vidéographiés ou photographiés à partir de l'enregistrement en direct du jeu des acteurs, de morceaux d'évocation sonore des paroles des acteurs qui sont enregistrées au cours de la représentation, enfin, de fragments de scènes de répétition qui ont précédé la représentation théâtrale. Tout est fragmentaire, et souvent, au sein d'une même séquence audio-visuelle présentée dans la " lucarne de la webcam ", il y a une compilation et une juxtaposition de plusieurs fragments de plans ausio-visuels enchaînés les uns aux autres. Le théâtre sur Internet se constitue en une banque de données d'images et de sons - auxquels il faut rajouter les textes fragmentaires de la pièce écrite - découpés et compilés à la manière des morceaux musicaux extraits de l'œuvre d'un musicien sur un CD-Rom.

En somme, à partir d'une œuvre unitaire jouée en public, qui se réalise dans la représentation vivante et spectaculaire, la transposition documentaire en réseau fabrique une œuvre morcelée, où les moments jugés significatifs (mais pourquoi une coupe réalisée artificiellement sur le jeu vivant des acteurs est-elle plus spécialement significative qu'une autre… ?) sont extirpés " violemment " et s'enchaînent de anière apparemment assez arbitraire. La mémoire en collage du théâtre sur Internet ne correspond en rien à la continuité spatio-temporelle de la représentation vivante ; elle est plutôt l'abréviation draconienne et hybride qui conjugue le procédé de l'ellipse, du compactage et de la dissection audio-visuelle de l'esace-teps scénique, pour aboutir à une forme de " mise en conserve " des moments-clé d'un spectacle, durant quelques centaines de secondes tout au plus.

C'est pourquoi il s'agit bien d'une forme de mémoire en collage du théâtre, le terme " collage " désignant en théorie des arts tout procédé de compilation et de combinaison de formes hétéroclites, de matériaux et de procédés techniques différents, mis en œuvre pour aboutir à une œuvre hétérogène mais dont le sens esthétique unitaire naît, précisément, de cette hétérogénéité. Les collages cubistes en sont une forme historiquement célèbre, mais l'art contemporain, combinant les procédés classiques de création et les procédés techniques les plus sophistiqués, est une autre forme moderne et très caractéristique de collage artistique. Le collage comme procédé artistique combinatoire est d'ailleurs devenu l'une des formes essentielles de l'art du vingtième siècle, y compris en musique électro-acoustique et électronique.

Or, le théâtre multimédia sur Internet réalise une forme de la mémoire-collage qui repose sur le procédé généralisé de l'ellipse, dans la mesure où quelques centaines de secondes (parfois quelques dizaines) de plan-séquence sont censées résumer et indiquer la tonalité du sens de toute une représentation sur scène, mais aussi d'un texte d'auteur et de sa mise en scène. En outre, la forme de structuration de l'information en hypertexte encourage à l'extrême le parcours non linéaire du regard et par conséquent la tentation du zappage qui ne laisse que peu de place au temps chronologique d'une pièce théâtrale, voire à la réflexion continue et cohérente sur sa valeur esthétique et le sens qu'elle exprime par le jeu d'acteurs. Chaque extrait audio-visuel et textuel, défini sur la page Web avant tout comme point de renvoi vers d'autres hyperliens, donc comme ancrage provisoire du sens de la pièce, est considéré comme un simple lieu de passage, un lieu de transition vers des éléments d'information complémentaires (images, séquences audio ou textes).

C'est bien le règne de la mémoire théâtrale en collage hypertuel qui prédomine sur les banques de données d'Internet. Le théâtre, fragmenté, parcellisé et compacté à l'extrême sous la forme documentaire informatisée qu'il adopte sur Internet, devient un ensemble de fichiers numériques audio-visuels décodables comme un ensemble d'informations sur le spectacle vivant. Mais du spectacle comme art de la scène, il ne reste rien.

2.2 - Transposition cinématographique et photoromanesque du théâtre sur le Web

Les " webcams " théâtrales sont la traduction d'un véritable art du raccourci audio-visuel, du sous-entendu, mais aussi de la confrontation abrupte des plans-séquences juxtaposés par découpage et montage audio-vidéo, à la manière du montage cinématographique en studio. En effet, ces courtes séquences audio-visuelles sont fabriquées par sélection d'extraits, à la manière des plans cinématographiques (plus simplement, bien sûr). Le théâtre prend l'allure d'une compilation de brefs plans de cinéma, et en adoptant les exigences technologiques de la transmission en réseau, il se transforme pour ainsi dire en " théâtre cinématographique ", avec le décalage que cela suppose par rapport au sens d'une pièce vivante jouée en public. L'acteur de théâtre est perçu plus ou moins comme un acteur de cinéma à travers la lucarne de la webcam ; or, cette tendance à la confusion des genres est inévitable dans la mesure où les technologies de l'information en réseau opèrent une transposition autonome du spectacle qui répond à peu près aux mêmes intentions artistiques et techniques que celles qui sont spécifiques au travail du montage cinématographique.

De manière analogue, quand les images-types retenues sont des photographies numériques fixes, avec des légendes ou des fragments du texte même de la pièce, le théâtre adopte l'allure du photoroman et devient quasiment du " théâtre photoromanesque ", sur le modèle des romans-photos populaires à succès inventés en Italie vers 1947. Les poses des personnages, présentées comme des instantanés photographiques, résument à la fois leur être, leur personnalité et le sens de leur jeu au sein de l'économie de la pièce créée à une date et en un lieu précis en présence du public. Les photographies d'instantanés extraits de la pièce créée in situ jouent d'ailleurs, approximativement, le même rôle que celui joué par les photographies réalisées par le photographe de plateau d'un tournage cinématographique. Elles enchaînent, sous des angles singuliers et subjectifs, des attitudes et des situations arrêtées de manière plus ou moins arbitraire par le photographe, puis elles sont rassemblées sous forme de collage photo-romanesque légendé. Dix ou vingt photos " significatives " étalées dans l'espace-temps du tournage, résument le sens et l'intention d'un film, tout comme une dizaine de photos instantanées sur un site Web peuvent également synthétiser, par juxtaposition, l'intégralité du déroulement vivant d'une pièce de théâtre.

Ce qui est le plus singulier dans cette transposition inter-médiatique du théâtre, c'est que sa constitution en mémoire de collage hypertexte lui confère des attributs artistiques qu'il ne possède pas initialement, en vertu de sa destination d'origine. Très significative du pouvoir sémantique exercé par un type de média sur une forme d'expression artistique, est cette transformation esthétique qui fait passer le théâtre du registre de la mémoire vivante incarnée par l'espace-temps de la scène, à celui de la mémoire virtuelle fragmentaire, assimilable à du simili-cinéma dans le cas du montage de plans-séquences ou bien à du simili-romanphoto, dans le cas des images fixes légendées.

La structure multimédia en hypertexte développe en outre un aspect intra-médiatique propre à Internet et au Web en particulier, qui est inexistant dans le cinéma classique et le roman-photo : elle permet en effet de circuler librement d'un fragment à un autre (texte ou image et son rassemblés), avec un certain potentiel d'arbitrarité qui ne respecte pas nécessairement la suite naturelle des plans-séquences d'une pièce de théâtre ou l'ordre de succession des mots d'un texte théâtral écrit par un auteur. La fragmentation photo-théâtrale permet le parcours aléatoire du regard ; le " spectateur-surfeur " désireux de s'informer sur une pièce de théâtre est renvoyé d'un élément pointé comme hyperlien à un autre élément également spécifié en tant qu'hyperlien. Ce phénomène de parcours audio-visuel en forme d'hyperlien existe, par exemple, avec le cinéma interactif à domicile généré par les DVD-Rom, lesquels permettent ce type de parcours du texte aux séquences audio-visuelles et réciproquement. Ainsi, la transposition hypertextuelle semble-t-elle s'affirmer comme le moteur fondamental de la transduction inter-médiatique du théâtre devenu tantôt séquence de cinéma, tantôt plan de roman-photo, ou, pourquoi pas, un mixte multimédia : cinéma + roman-photo + texte écrit, le tout orchestré par les lois du design propres aux pages Web !

2.3 - D'un art vivant collectif à l'individualisme du regard

Le surfeur n'est pas un spectateur proprement dit, à la manière de celui qui assiste à un spectacle dans une salle de théâtre. Le théâtre est depuis la nuit des temps un art éminemment collectif, fait pour le regard collectif, avec ou sans intention politique. Le théâtre antique était un art hautement politique ; le théâtre moderne et contemporain s'est détaché en grande partie de cette visée politique ou éthique, mais il s'adresse à la communauté des spectateurs. Au contraire, le théâtre sur le Web, en tant que système documentaire hybride étroitement dépendant des performances technologiques du multimédia, n'est destiné qu'au regard individuel concentré sur le petit écran de l'ordinateur, un regard analytique, qui cherche de l'information, incompatible avec le regard du spectateur pris dans l'ambiance du jeu théâtral. Le théâtre sur le Web se lit, se visionne, s'écoute, dans une attitude qui tient plus de la lecture livresque du texte, de la méditation sur des images photographiques, du visionnement personnel d'un film enregistré en vidéo, ou encore de l'écoute solitaire d'un disque de musique enregistrée.

Or, ce qui peut se concevoir pour le livre, l'album photographique, le film vidéographique ou le disque audionumérique, perd sa signification pour le théâtre qui réclame la présence humaine vivante sur scène et la présence des spectateurs face à la scène. Il y a une hétérogénéité radicale entre les arts de la scène, qui se déroulent in situ devant un public, et les arts de l'image (fixe ou animée), même si par ailleurs le film cinématographique est à l'origine destiné à être projeté dans une salle publique, avant d'être commercialisé sous forme individuelle et privée. De même, la musique de concert est certes faite pour être entendue en public, mais sa diffusion privée en donne une excellente perception avec les moyens de restitution en haute fidélité.

C'est la raison principale pour laquelle la mémoire du théâtre sur Internet l'emporte et s'impose sur le Web en tant que mémoire " morte " : une mémoire qui fait du théâtre joué en public, du spectacle vivant, à la fois une sorte d'art du design propre au Web, avec la scénographie spécifique aux technologies multimédias en réseau, et un domaine de connaissance caractéristique de l'ingénierie culturelle de l'information. Mais, comme tout domaine artistique relevant de l'ingénierie de l'information en réseau, le théâtre sous sa forme multimédia, et avec lui tous les arts du spectacle vivant en général, revêtent une forme d'identité hétéronomique, imposée par les règles de présentation autonomes du Web, en vertu de laquelle ils perdent leur sens premier et leur esthétique originelle. Les technosciences de l'information représentent le laminage esthétique de l'art le plus radical qui ait jamais été inventé jusqu'alors. Les arts du spectacle vivant sont, cependant, plus exposés à cet amoindrissement esthétique que les autres types d'expression artistique, dans la mesure où l'expression vivante in situ ne peut être rendue par équivalence audio-visuelle, ni par le moyen de l'hypertextualité.

L'individualisation du regard concentré sur l'étroitesse de l'écran pixellisé de l'ordinateur et la réduction qualitative par compression audio-visuelle des images et du son - constitutive de la mise en mémoire standardisée de " l'information théâtrale " - fait du théâtre enregistré sur les banques de données d'Internet, un art relevant de l'esthétique de la présentation virtuelle par l'application du codage informatique de l'information visuelle, sonore et textuelle. Cette mutation technologique du théâtre en art au second et au troisième degrés - respectivement : la présentation théâtrale en tant que réalité multimédia fragmentaire (second degré), elle-même intégrée dans l'art autonome du " Web-design " fonctionnant en hypertexte (troisième degré) - suggère une lecture réactualisée des textes importants de Walter Benjamin sur " l'art en tant que photographie ", mais aussi de ceux relatifs au montage cinématographique comme instance de distanciation normative à l'égard du jeu des acteurs. Ce qu'écrivait Walter Benjamin dans les années 1930 à propos de la photographie et du cinéma est susceptible de s'appliquer de manière encore beaucoup plus incisive à l'égard du théâtre informationnel, compris en tant que langage hypermédia autonome, empruntant la structure logicielle des sites Web et de leurs bases de données audio-visuelles et textuelles, consacrées à la mémoire des créations théâtrales.

3. Relecture des textes de Walter Benjamin face à la transposition multimédia du théâtre - L'aura théâtrale confrontée à la webcam virtuelle 

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).