Les ficelles du dispositif artistique « Mouchette » : Implication du spectateur et mise en forme de la réception dans le net.art
Jean-Paul Fourmentraux
Sur Internet, de nombreux artistes ont entrepris de développer des alternatives aux formes classiques de diffusion, en étendant le net.art à l’écart des institutions traditionnelles de l’art contemporain. Cette existence par, pour et dans l’Internet a promu des modes alternatifs de transmission et de propagation des œuvres. De ce point de vue, Internet apparaît comme un territoire ambigu et sans finalité, habité par des publics hétérogènes, confrontant des fragments de réalité et des activités sociales multiples. En ne désignant pas la visée artistique des productions, en refusant de les signer et de les borner à un monde de l’art circonscrit, les artistes espèrent propager l’acte créatif et son efficace symbolique à l’écart des chemins balisés de la monstration artistique.
Face à l’altérité des publics qui caractérise Internet naît la volonté artistique de rencontrer une audience élargie et un public renouvelé. Dans ce contexte, la quête du public devient un objectif artistique. À cet égard, faire de ces investigations l’objet des interrogations permet de cerner le type de connaissance que les artistes eux-mêmes ont des visiteurs de leurs pièces. Connaissent-ils leur public ? Comment ? Certains d’entre eux ont en effet développé des stratégies pour tenter de l’approcher et de l’impliquer dans les créations, parfois même dans le but de le fidéliser en le rendant complice et assidu sur le long terme. Pactes, contrats, accords de connivences ? Différents liens sont établis qui instaurent des modes de relations spécifiques en fonction de diverses tactiques artistiques.
L’entretien
ci-dessous réalisé avec l’auteur du dispositif interactif « Mouchette »
rend compte du « rapports au public » que la prise en charge de ce
médium par les artistes peut introduire, engager et promouvoir. Nous focalisons
l’attention sur les interactions entre modes de monstration, de diffusion et
de réception spécifiques de ce dispositif artistique tel qu’il est conçu, perçu,
agi et vécu « on line ». La propagation de l’œuvre et l’approche du
public apparaissent dans le dispositif « Mouchette » comme deux processus
conjoints qui constituent pour l’artiste une part majeure du travail créatif.
La stratégie adoptée consiste en une tentative de séduction du
public par la méthode de l’adressage personnalisé. Une spécificité du
dispositif « Mouchette » <http://www.mouchette.org>
réside dans l’établissement d’une relation « personnalisée » avec
chacun des visiteurs. Le processus conversationnel, automatisé, exploite sur
Internet les possibilités offertes par la technologie des formulaires en PHP3.
Un programme informatique enregistre et mémorise les éléments d’informations
fournis par le public au cours de ces envois de courriels : le nom, l’adresse,
la date, l’heure du message et son contenu sont analysés et répertoriés, classés
selon les catégories de réponses et les informations qu’elles contiennent. Le
langage de programmation PHP3 rendant possible depuis le serveur la création
d’une base de données qui va récupérer ces informations et créer la liste d’envoi
des différentes interventions personnalisées. « Mouchette » possède
aujourd’hui son fan-club, véritable répertoire des participants fidélisés au
fil des échanges réguliers par e-mail et autres privilèges dont ils ont l’exclusivité.
Ainsi, ce dispositif joue du caractère performatif du langage - en acte - pour
construire et entretenir une relation quasi amoureuse avec le public, à l’écart
de toute médiation extérieure. Les hasards de la navigation conduisent ainsi
les internautes sur des chemins de traverses de la réception artistique. Ils
participent de dispositifs non-définis, et sont fidélisés hors des sphères légitimes,
dans les provinces de l’art.

Les MOO comme racine artistique
Aux frontières de l'art
De fait, tu sembles occuper le réseau dans ces interstices, là où l’inscription et la désignation précise des choses est sans importance. Comment joue-tu des frontières entre ce qui appartient au monde de l’art et ce qui n’y appartient pas ?.

Il y a quelqu’un qui disait une chose assez juste, c’est qu’il est au moins autant question de contenu que de contexte. C’est-à-dire du contexte dans lequel on aborde la pièce. Et, contrairement à l’art, de façon générale ici, on crée son contexte. Les gens qui passent par les liens artistiques comprennent que je fais de l’art, mais d’autres n’ont pas du tout besoin de savoir que c’est de l’art pour communiquer avec ce que je fais. Et l’on peut peut-être dire que 90 % de ceux qui se connectent sur ce que je fais - qui ne sont peut-être pas les 90 % les plus intéressants mais quand même - ne s’intéressent pas du tout au fait de savoir si c’est de l’art ou pas. Ce n’est pas leur problème. C’est ce que c’est. C’est un site Web. Parfois même, certains me disent : « mais c’est bien ce que tu fais, tu sais, c’est de l’art ». On peut choisir son contexte, c’est à dire ne pas être obligé de dépendre d’une institution pour être montré, ce qui change considérablement les choses. Les institutions ne s’aperçoivent pas de ça, cela m’amuse beaucoup, ils sont très en retard sur la question. Pour citer un exemple, la responsable de « Synesthésie » (Anne Marie Morice) - très sympa au demeurant - qui fait une institution sur le Web me dit : « c’est bien votre travail, on va vous faire un lien », comme si elle me faisait un cadeau… Et je lui réponds : « c’est vous qui devriez désirer que je vous fasse un lien… » (rire). Parce qu’en effet, j’ai beaucoup plus de trafic qu’eux. Non seulement je peux faire autant qu’eux c’est-à-dire que ce qu’ils font. Un site, je peux le faire de la même manière. C’est la même chose que ce que fait Shell ou une quelconque firme, un type tout seul peut le faire pratiquement de la même manière. Mais en plus, j’ai beaucoup plus de public que la plupart de ces sites. On peut aussi trouver son public. C’est bête à dire, mais quand j’entends les gens parler de la notion d’intermédiaires et de tout cela - cette zone très brouillée, confuse et paradoxale entre le public et l’artiste - et bien franchement, une des spécificités du net est qu’il se pourrait qu’il n’en ait pas besoin. Enfin, moi j’ai la preuve qu’il n’y a pas besoin de médiation…
Néanmoins, on voit les sites se constituer en réseau, à travers le jeu des liens qui relève quand même d’une forme de distinction et de reconnaissance. Est-il possible de se passer de ces garants de la légitimité artistique ? Un site isolé a sans doute moins de légitimité…
Oui, Rhizome me lie… Mais il y a quantité de sites, les Weblogs (2), qui me font des liens et qui m’amènent beaucoup plus de trafic. Des gens dont la fonction n’est que ça, de faire des liens, de délivrer une sorte d’organisation de contenus et de le renouveler régulièrement. Quand le site memepool.com me fait un lien, ça me ramène 8000 personnes par jour. Si on me demande de choisir entre… Enfin, ce n’est pas que l’on me demande de choisir, mais il y a une phase de contact direct…On n’est pas obligé de faire appel. Le fait d’être dans une institution fait qu’on a besoin de faire appel à la culture du spectateur. Pour vous regarder il doit appeler - ce qui n’est pas une mauvaise chose d’ailleurs - il doit convoquer ce qu’il connaît. Il doit convoquer Picasso, etc. Et s’il ne le connaît pas, il est souvent dérouté devant ce qu’il regarde. Le contexte n’est donc pas seulement un contexte spatial, c’est aussi un contexte… C’est ce que l’on demande au spectateur pour entrer dans l’œuvre. Moi je me suis débrouillé pour faire « mouchette » sur deux faces. Soit on a besoin de rien pour entrer dans l’œuvre, soit on fait appel à ce qu’on a. Ce sera le cas de quelqu’un de culturel qui regarde et qui nécessairement fait appel a sa culture ou à ses connaissances. Mais il n’y a pas à priori besoin d’avoir de connaissances pour entrer en contact avec l’œuvre. Il y a avec « Mouchette » un contact direct, auquel je tiens et pour lequel je travaille beaucoup..
Les stratégies de la fidélisation
L'objet versus la mise en relation
L'état de l'artiste sur le réseau
NOTE(S)
(1) Vocabulaire d’Internet. 1997. Cahiers de l’Office de la langue française du Québec. Sainte-Foy (Québec) : Les Publications du Québec, 142 p.
(2) L’Office de la langue française du Québec suggère le terme blogue ; un blogue est une « page Web évolutive et non conformiste présentant des informations de toutes sortes, généralement sous forme de courts messages mis à jour régulièrement, et dont le contenu et la forme, très libres, restent à l'entière discrétion des auteurs. Le ton sarcastique et très personnel des commentaires présentés dans un blogue est caractéristique du type de site qui l'héberge. On trouve souvent dans un blogue des liens qui renvoient le visiteur vers d'autres sites. Le terme blogue, proposé par l'Office de la langue française, est formé sur le modèle de bogue. » (Office de la langue française du Québec en ligne).
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Jean-Paul FOURMENTRAUX
Courriel : fourment@univ-tlse2.fr
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