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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


David Rokeby : Je suis un artiste interactif et je construis des expériences

Louise Boisclair

Long Wave, David Rokeby, LuminaTO, Toronto

Les installations interactives ne seraient pas devenues ce qu’elles sont sans des pionniers comme David Rokeby qui a consacré trois décennies à les apprivoiser, à les rendre à la fois accessibles, subtiles et fécondes de résonances complexes. Ses œuvres parlent plusieurs langages, visuel, auditif, proprioceptif, synesthésique. Leur vocabulaire prend leur source dans notre rapport avec le monde et la perception de nos moindres gestes. Couplant la programmation calculée et l’intention artistique ouverte et originale, Rokeby nous parle ici de son évolution artistique en revisitant plusieurs de ses œuvres, de sa compréhension viscérale de l’interactivité ou de l’interaction, de la sève créatrice de Very Nervous System et de la composition subtile de Taken. Comme l’allumeur de réverbères du Petit Prince, David Rokeby est un allumeur de conscience.


L’interactivité : une forme d’interaction 

The Giver of Names, David Rokeby

L. B. : David Rokeby, les mots suivants : « Je suis un artiste interactif et je construis des expériences »1 sont gravés dans toute votre œuvre. Pour commencer notre entretien, je souhaiterais revisiter votre compréhension de l'interactivité et son évolution durant près de 30 ans de pratique artistique.

D. R. : J'ai commencé à penser à l'interactivité avant même de commencer à travailler mes œuvres artistiques avec l’ordinateur.  J’étais très intéressé par les systèmes artistiques qui d’une certaine façon incorporaient le spectateur dans la création de l'œuvre.  J’avais une idée très large de la manière dont cela pourrait être accompli. Au bout du compte, je suppose, je me suis incliné davantage du côté de l’intention de l'artiste que de celui du mécanisme de l'interaction comme tel. On peut dire par ailleurs que tout travail comporte un élément d'interactivité en lui. J’étais particulièrement attiré par le genre de travail où l'artiste laisse intentionnellement place à la subjectivité du spectateur. Ce genre de défi m'a intrigué et m’a incité à résoudre certains des problèmes qui sont survenus entre les artistes et le public au siècle dernier. Ce qui fait que je ne privilégie pas le travail qui utilise une sorte d'interface interactive trop explicite. Comme je l'ai écrit ailleurs, une interface interactive peut tout aussi bien faire obstacle à l'expérience que favoriser l’expérience.

Parmi les choses que j’ai explorées au début des années 1980 se trouvaient notamment les interfaces interactives qui m’ont tout de suite attiré. Je suppose que j’avais une approche quelque peu utopique. Il me semblait qu’en donnant aux gens une impression d’action à travers une interaction, ils comprendraient que leurs actions peuvent avoir des conséquences et ils développeraient ainsi un sentiment de responsabilité. Savoir que j’affecte le monde autour de moi est source d’affirmation et me donne un sentiment de pouvoir, mais comprendre les conséquences de ce pouvoir, comme je le souhaitais, aurait pu provoquer chez les gens un certain état où ils auraient pu simultanément agir et percevoir. Il s’agissait donc d'affecter le monde et en même temps d’observer avec soin l'impact produit, en d’autres mots, de s'engager pleinement dans une « boucle de rétroaction ».

Vers la fin des années 1980 j'ai commencé à me rendre compte que les gens ne voulaient pas les responsabilités que je considérais inhérentes à l'interaction, ou même à la vie. Ils étaient à la recherche d'un sens de l'engagement et de l'affirmation sans fils d’attache, sans conséquences. Ce fut à la fois triste et alarmant, parce que j'ai compris que l'abus des technologies interactives pointait directement vers un désengagement du public, piégé dans cette sorte de boucle de rétroaction qui ne s’ouvre pas sur le monde qui ne veut que jouer mais pas participer, ne s’engageant ni avec le pouvoir ni avec la responsabilité que cela implique. Mes rêves utopiques ont été brisés en morceaux!

Je me suis souvenu à ce moment que l'interaction est finalement partout et banale. Le monde artistique était un lieu exceptionnel où l'interaction avait presqu’été abolie, mais en grande partie la vie était toujours et de façon constante multidimensionnellement interactive. L’interaction me semblait encore être un moyen utile pour représenter les systèmes et les relations. J'attendais avec impatience le jour où l'interaction deviendrait seulement un autre outil dans la boîte à outils de l'artiste, à être utilisé pour une occasion appropriée.

Je me suis servi de l'interaction de temps en temps, quand la situation s’y prêtait. Toute la question de l'interactivité demeure très intéressante pour moi au sens large, au-delà des limites d'une branche particulière de l'art des nouveaux médias.

L. B. : J’aimerai que vous clarifiez la distinction que vous faites entre interaction et interactivité s’il y en a une.

D. R. : Je ne pense pas que je fasse une très grande distinction entre les deux, habituellement je pense que j’emploie interaction pour renvoyer à la relation individuelle à une œuvre, et l'interactivité à la notion plus abstraite de l'interaction à l’intérieur des œuvres.

L. B. : Vous avez aussi déclaré à un moment donné que vous vouliez créer un échange plus humaniste entre l'homme et l'ordinateur, pourriez-vous nous préciser ce que vous entendez par là et quelle forme a pris cet engagement?

Watch, David Rokeby

D. R. : Ce n'est pas exactement que je veuille créer un échange plus humaniste entre l'homme et l'ordinateur. C’est plutôt que je veux créer un échange plus humaniste entre les gens par le biais d'un ordinateur, ou entre moi et moi-même à travers l'ordinateur. Travailler avec l'ordinateur est, entre autres choses, un acte de communication avec soi-même. Même l'écriture avec un traitement de texte est un acte de communication avec soi-même. Les mots et les idées une fois édités et restructurés reviennent vers vous comme l'autre partie d'une sorte de dialogue singulier. J'ai abondamment écrit sur le système interactif comme un miroir transformant.

Il est vrai que l'existence même de l'ordinateur représentait un défi direct et évident. J’ai vraiment considéré sa résistance aux modes de communication de l'homme comme une provocation et j’ai essayé de voir ce qui pouvait être fait pour créer des interfaces plus riches. J'aime les défis.

Mais ma vraie motivation n'était pas de permettre aux ordinateurs et aux humains d’être confortables les uns avec les autres, mais plutôt de sonder ce qu'est un ordinateur et comment il se relie à ce que nous sommes, à ce que nous pensons que nous sommes et à ce que nous espérons être. Et alors, de passer à l’étape au-delà, comment la présence de l'ordinateur dans notre culture modifie la personne que nous croyons être.

L. B. :  Certaines tendances émergent de certains théoriciens, je pense principalement à Lev Manovich qui critique la notion d’interactivité comme étant tautologique ou trop large et à Jean-Paul Fourmentraux qui préfère utiliser l’expression médias praticables. Nous rencontrons aussi l’expression arts programmés probablement à la suite des écrits d'Umberto Eco, etc.  Comment vous situez-vous au sein de ces tendances?

D. R. : Je ne lis pas beaucoup de théoriciens des médias. Ça ne m’amuse pas vraiment de discuter de définitions, et je n'aime pas les étiquettes qui réduisent ce que je fais. Je fais ce qui semble évident et intéressant pour moi.

L. B. : Comment approchez-vous l’interactivité, comment décidez-vous des types d’interfaces que vous privilégiez et comment se définit pour vous une interactivité réussie? Au fond, vous êtes votre premier interacteur, votre premier participant. Avec quels critères l’évaluez-vous?

D. R. : Mon approche est largement pragmatique et expérientielle. J’explore et je teste différentes choses. Mes intérêts guident mon choix d'interfaces et de technologies. Je suis fasciné par la perception, aussi j'ai souvent exploré des interfaces perceptuelles, c'est-à-dire les interfaces qui sont requises pour porter des jugements et des généralisations plutôt que celles qui répondent à de simples stimuli quantitatifs. Je cherche aussi, à me déstabiliser et à me surprendre. J’aime me mettre dans des situations qui produisent des réponses inattendues. Quand je développe une œuvre, je travaille de façon très rationnelle, puisque je programme, en quête de l'expérience complètement inattendue et non prévisible par ce que je comprends du système, y compris de moi-même.

L. B. : Croyez-vous que l'interactivité va disparaître avec la miniaturisation et la sophistication des interfaces?

D. R. : Elle ne disparaîtra pas, mais elle peut devenir transparente, si c’est le sens de votre question. Je suis très intéressé par le problème que pose l'interface que l'on ne peut pas détecter et qu’on ne peut donc pas critiquer ni interroger. Toute interface de cette sorte crée inévitablement une distorsion de la perception de soi, puisque le comportement de l'interface invisible doit être incarné à l’intérieur de son propre modèle de soi. C'est la raison pour laquelle j'ai écrit au sujet des implications de la construction d’expériences par l’entremise de la programmation. Dans ce cas, le programmeur est en train de modifier les interacteurs, en changeant leur relation à eux-mêmes et avec le monde. Si cet acte de modification devient impossible à localiser ou à détecter, il devient alors politiquement problématique.

Retour aux années de formation et sources d'inspiration  

La sève de l’arbre : Very Nervous System 

Taken : entre surveillance et jeu de perception et de mémoire 

Futur proche et lointain 

 

NOTE(S)

1 David Rokeby, « Construire l’expérience, l’interface comme contenu », article publié en anglais dans Digital Illusions (2000) et en traduction française dans Interfaces et Sensorialités (2003).

2 Extrait du site Web de la Fondation Langlois, accessible à http://www.fondation-langlois.org/e-art/f/david-rokeby.html, consulté le 14 mars 2010.

3 Conférencière, Mobile/Immobilisé. Art, technologies et (in)capacités, colloque dirigé par Louise Poissant et Louis Bec, novembre 2007, http://mobileimmobilise.uqam.ca/fr/conferenciers/treviranus.html, dernière consultation le 24 mars 2010.

Version française de Louise Boisclair d’un entretien mené en anglais avec David Rokeby en juillet 2010.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair  a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations : le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création, Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, et le prototype du conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos. Ses recherches portent sur  Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité. Membre du groupe Performativité et effets de présence, elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité, mandala et peinture gestuelle.

Artiste international né en 1960 à Tillsonburg en Ontario et basé à Toronto, David Rokeby, lauréat du Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques 2002, expose depuis 1982 dans de nombreux pays, notamment à la Biennale de Venise en 1986. Sa carrière de près de 30 ans poursuit deux pistes principales : la perception visuelle et le temps à travers les caméras de surveillance, le  langage  des humains, croisé à celui des machines. Rokeby jouit d’une renommée internationale particulièrement associée à son installation interactive sonore Very nervous system (1986-1990). Il a créé le logiciel VNS qui permet de transformer le mouvement de l’interacteur en son, dont plusieurs artistes se sont inspirés pour leurs installations, notamment Wald de l’artiste allemand Chris Ziegler et KinéFusion de l’artiste montréalais Robert Chrétien.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Textes de David Rokeby en ligne
Challenges in Intermodal Translation of Art
Constructing Experience: Interface as Content
Transforming Mirrors: Control and Subjectivity in Interactive Media
Lecture for the Kwangju Biennale (A survey of my works placed in context)
The Harmonics of Interaction (MusicWorks)
Predicting the Weather (MusicWorks)
Dreams of an Instrument Maker (MusicWorks)

Textes sur David Rokeby en ligne
Seeing (Dot Tuer)
Disembodied States: Vision, the Body and the Virtual (Dot Tuer)
Interactive Strategies and Dialogical Allegories (Ernestine Daubner)
Dances With Machines, Technology Review, May 1999 (Rebecca Zacks)
Silicon remembers Ideology, or David Rokeby's meta-interactive art (Erkki Huhtamo)
Very Nervous System,Wired Magazine issue 3.03, (Douglas Cooper)

Sites de et sur David Rokeby
David Rokeby, Taken : http://www.youtube.com/watch?v=ipsz4ALgUi0
David Rokeby : http://homepage.mac.com/davidrokeby/home.html
Fondation Langlois : http://www.fondation-langlois.org/e-art/f/david-rokeby.html
Mobile/Immobilisé. Art, technologies et (in)capacités, http://mobileimmobilise.uqam.ca/fr/conferenciers/treviranus.html

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).