archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Médias praticables : un entretien avec Jean-Paul Fourmentraux, sociologue français des nouveaux médias, de Louise Boisclair

Louise Boisclair

Affiche, journée d’études Médias
Praticables, Lille, 21 janvier 2010

Force est de constater qu’actuellement le terme interactif est utilisépour n’importe quel propos, rarement dans son sens propre qui est celui du rapport humain-ordinateur. C’est une notion mal considérée mais tolérée. D’une part il advient un glissement de sens dans le discours public mais aussi dans le discours universitaire, en raison de l’hybridité tant des médiums, des médias que des genres, sans oublier l’intention derrière la proposition et l’attention qui lui est portée par l’interacteur. Si la mouvance du terme porte à confusion, il reste que cette porosité est constitutive de l’évolution du milieu dans lequel elle s’insère, soit le rapprochement entre technologie et art, entre art et internet, entre œuvre et public. Des termes comme ergodique, jouable, réactif, réalité augmentée, praticable, ajoutent des degrés de complexité, mais aussi de précision selon le point de vue privilégié de l’action observée. Alors que le terme ergodique relève du savoir universitaire spécialisé, que le terme jouable demeure intéressant par la connotation au jeu, que le terme interactif n’inclue pas vraiment, que le terme réactif signifie que l’œuvre réagit à une action du spectateur sans déclencher un aller-retour humain-machine, que l’association réalité augmentée désigne une réalité élargie par l’insertion d’objets virtuels qui n’appartiennent pas au réel mais l’augmentent en donnant l’impression qu’ils en font partie et que le terme praticable couvre une dimension de réception plus pragmatique et sociale, dans le sens du geste à interpréter pour pratiquer une œuvre, comme en musique.

Médias Praticables. La création interactive à l’épreuve du public  

Valeurs croisées, Samuel Bianchini

L. B. : Jean-Paul Fourmentraux, pour le bénéfice des lecteurs d’Archée, on pourrait, si vous voulez, commencer par situer le contexte, l’objectif et le contenu participatif de la rencontre que vous avez organisée en janvier 2010 à la Maison Européenne des Sciences de l'Homme et de la Société de Lille en France.

J.-P. F. : D’accord. À l’interface du spectacle vivant, du cinéma, des jeux vidéo et de l’Internet, un nombre croissant d’artistes proposent aujourd'hui de réinventer les mises en scène et les modes de relations aux médias. L’objectif de cette journée d’étude était de confronter ces stratégies artistiques aux tactiques de réception, techniques et sociales, mobilisées pour concevoir, véhiculer et agir des œuvres-médias dont la carrière idéale suppose précisément que certains de leurs fragments demeurent potentiels ou « à faire ».

C'est donc sur le versant de la pratique que cette journée s'est focalisée. A la question « quel est ce public ? », elle superposait la question des modes de relation aux œuvres. Du côté des artistes, de quelle façon anticipent-ils des modes de relations avec les usagers – stratégies de fidélisation, tentatives de connaître les participants, etc. Du côté du public, qu’est-ce qu’être au contact de l’œuvre dans ce contexte ? Qu’en est-il de l’acte de réception proprement dit ? Et comment rendre compte du vécu de la perception propre à ces dispositifs?

La forêt de données, le mobilier urbain nouvelle génération, Emmanuel Mahé

Un des intérêts de cette journée a été d’inviter différents intervenants à produire l’analyse d’une œuvre et/ou d’un média praticable, en insistant sur la relation dispositif/pratique qui y est mise en œuvre et sur les modes d’implication et d’action du public. Les invités étaient nombreux : Samuel Bianchini ; Francis Chateauraynaud ; Emmanuel Mahe ; Anne Bationo et Mustafa Zouinar ; Antoine Hennion ; Jacques Perriault ; Vincent Tiffon ; Patricia Laudati.

L’enjeu est de réunir une somme d’études de cas et d’articles réflexifs pouvant donner lieu à publication. En ce sens cette journée s’inscrivait à la suite d’autres recherches qui se sont donné pour objet d’étude l’articulation des faits techniques et sociaux, non sur le mode de l’instrumentation ou de l’aliénation, mais sur celui de la fréquentation et du contact, voire du jeu : Simondon, 1989 ; Norman, 1993 ; Akrich, 1990 ; Conein & al., 1993 ; Latour, 1999 ; Boissier, 2004 ; Fourmentraux 2005 ; Bianchini & Fourmentraux, 2007.

L. B. : Qu’entendez-vous par médias praticables, pourquoi ne pas utiliser le terme interactif ?

XY, Équipe EDESAC (Labo CEAC-Univ. de Lille),
photo de Rémi David et Benoît Duvette

J.-P. F. : J'appelle ces nouveaux médias des médias praticables, principalement parce qu’il émerge en effet, au cœur de ces arts et médias numériques, la nécessité d’un équivalent de ce qu’est en musique l’interprétation : entendue au sens de pratique. Car en s’étendant aux œuvres d’art numériques le modèle performatif mis au point par la musique redéfinit alors ce que l’on entend traditionnellement par interprétation. L’interactivité et la jouabilité y composent de nouveaux régimes sociotechniques d’interprétation d’œuvres, à habiter et à expérimenter, qui se doublent d’un renforcement de l’activité d’écriture (du concept, du scénario) et génèrent une multitude de traces interprétatives que cette journée d’étude proposera de retracer et de documenter.

Depuis le milieu des années 1980, un renouveau théorique s’est organisé autour de la sociologie des médias (professions, institutions, programmes et contenus) ainsi que d’une sociologie dite de la réception, empruntant beaucoup aux cultural studies, puis à une sociologie des usages des nouveaux objets de communication et d’information (magnétoscope, téléphonie, télévision, ordinateurs, télématique, domotique, etc.). Alors que la phase précédente tournait autour de la critique de la notion de massification, des travaux sur les nouveaux objets médiatiques, offrant une certaine interactivité, vont se réorienter dans une perspective critique par rapport à la pensée ingénieur des concepteurs, mais sans négliger l’importance de la technique envisagée comme construction sociale. De nouvelles recherches ont pu ainsi montrer l’insertion et la transformation des usages à travers le social et relativiser le déterminisme technique, tout en reconnaissant la difficulté de l’exercice prospectif pour des usages encore à peine émergeants. Aujourd'hui, alors que l'interactivité est une dimension de plus en plus présente dans l'ensemble de nos dispositifs sociotechniques et implique de nouveaux modes de consommation et de relation aux médias et à l’industrie culturelle, à l’image du Web 2.0, il semble urgent de relancer l’examen des modalités de la participation du public.

L. B. Le public est mis à contribution en quelque sorte, mais les moyens de sa participation ne sont pas toujours aboutis ou disons accessibles. La perception tend parfois à être coupée par l’effort de débusquer la manière d’activer l’œuvre.

Samuel Bianchini, Interview

J.-P. F. : En effet, l’art numérique engage une expérience doublement perceptive et manipulatoire des œuvres. Au-delà de son intérêt (et familiarité) pour cette forme d’art, le public doit y être convenablement appareillé : ce qui engendre un allongement des consignes et autres modes d’emploi préalables. L’équipement prescrit par l’artiste engage des savoir-faire inédits : téléchargement de nombreux plug-ins à installer et à paramétrer. Mais différents facteurs d’instabilité interfacielle, liés à la diversité de ces solutions d’écritures et de lecture informatiques (programmes et logiciels), renforcent le caractère aléatoire de l’expérience de l’œuvre. Par conséquent, l’attention du public ne se borne plus au seul objet présumé de la visite (l’œuvre), mais doit également porter sur les conditions techniques de sa réception.

Dans ce contexte de l’art numérique et du multimédia interactif, la conception, la diffusion et la réception de l'œuvre deviennent indissociables puisque l'œuvre est aussi ce qu'en fait le public en réponse au projet initié par l’artiste. Si l’on peut se donner en premier objectif l'examen des conditions de production des œuvres interactives : le potentiel du support numérique et de la structure en réseau, les langages informatiques et leurs applications, le partage des compétences, etc., on ne doit pas laisser dans l'ombre la façon dont celles ci sont reçues, interprétées et agies par ceux à qui elles s'adressent, alors même qu'elles ont été précisément conçues en intégrant la participation attendue du visiteur.

L'interactivité reste bien une des composantes ou des modalités d'action offertes par les médias praticables. Mais elle nous renvoie davantage aux stratégies artistiques, aux dispositifs et interfaces numériques déployer en vue d'une pratique. L'idée de Médias praticables permet quant à elle de tenir ensemble le faire faire propre à l'interactivité et la pratique effective du public.

Art et Internet 

La mise en œuvre d’art par, pour et avec Internet 

Typologie, dispositif, interactivité et interaction 

Les coulisses du Net art 

De la disposition à l’exposition par la mise en acte 

 

NOTE(S)

AKRICH M. (1990), « De la sociologie des techniques à une sociologie des usages. L’impossible intégration du magnétoscope dans les réseaux câblés de première génération », Techniques et Culture, numéro 16 : 83-110
BARBOZA P. et J.-L. WEISSBERG (dir.) (2006), L’image actée. Scénarisations numériques, Éditions L’Harmattan, Paris
BARTHES R. (1975), « En sortant du cinéma » dans Le bruissement de la langue : Essais critiques IV, Éditions Le Seuil, Paris : 407-412
BESSY C. et F. CHATEAURAYNAUD (1995), Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, Éditions Métailié, Paris
BIANCHINI S. et J.-P. FOURMENTRAUX (2007), « Médias praticables : l’interactivité à l’œuvre », Sociétés, 96(2) : 91-104
BOISSIER J. L. (2004), La relation comme forme. L’interactivité en art, Mamco, Genève
CASETTI F. (1990), D’un regard l’autre, le film et son spectateur, Presses de l’Université de Lyon
CAUQUELIN Anne (2006), Fréquenter les incorporels. Contribution à une théorie de l'art contemporain, Presses universitaires de France, Paris
COCHOY Frank (dir.) (2004), La captation des publics. C’est pour mieux te séduire, mon client…, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse
CONEIN B., N. DODIER et L. THEVENOT (dir.) (1993), « Les objets dans l’action », Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Collection « Raisons Pratiques », numéro 4, Paris
DE CERTEAU M. (1990), L’invention du quotidien, Tome. 1 : « Arts de faire », Gallimard, Collection « Folio/Essais », Paris
DENIS J. (2006), « Les nouveaux visages de la performativité », Études de communication, numéro 29 : 7-24
DUGUET A. (2002), Déjouer l’image, Jacqueline Chambon, Nimes
DUGUET A.-M. (1988), « Dispositifs », Communications, numéro 48 : 221-242
ECO U. (1965), L’œuvre ouverte, Éditions Le Seuil, Paris
ESQUENAZI J.-P. (2003), Sociologie des publics, La découverte, Collection « 128 », Paris
FOURMENTRAUX J.-P. (2004), « Quête du public et tactiques de fidélisation : une sociologie du travail et de l’usage artistique des NTIC », Réseaux, numéro 125 :81-111
FOURMENTRAUX J.-P. (2005), Art et Internet. Les nouvelles figures de la création, préface de Antoine Hennion, CNRS Éditions, Paris, 220 p.
FOURMENTRAUX JP. 2005 « Programmer l’interface ? Ambivalences d’une matrice relationnelle », Questions de communication, n°8, Novembre 2005.
GENETTE G. (1996), L’oeuvre de l’art, Tome 2, La relation esthétique, Éditions Le Seuil, Paris
GOODMAN N. (1996), L’art en théorie et en action, Éditions de l’Éclat, Paris
HENNION A. (1993), La passion musicale - Une sociologie de la médiation, Éditions Métailié, Paris
HENNION A., S. MAISONNEUVE et E. GOMART (2000), Figures de l'amateur. Formes, objets, pratiques de l'amour de la musique aujourd'hui, La Documentation Française, Paris
JACQUINOT-DELAUNAY G. et L. MONNOYER (dir.) (1999), « Le dispositif. Entre usage et concept », Hermès, numéro 25 : 9-14
JEANNERET Y. (2000), Y a-t-il (vraiment) des technologies de l’information ?, Presses du Septentrion, Lille
KOPYTOFF, I. (1986), « The cultural biography of things : Commodization as process » dans A. Appadurai, The Social Life of Things. Commodities in Cultural Perpective, Cambridge University Press, Cambridge : 64-91
LATOUR B. (1994), « Une sociologie sans objet ? Remarques sur l’interobjectivité », Sociologie du travail, numéro 4 : 587-608
LATOUR B. (1999), « From the concept of network to the concept of attachement », RES Anthropology and Aesthetics, numéro 36 : 20-31
MAIGRET E. et E. MACE (dir.) (2005), Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Armand Colin, Paris
ODIN R. (2000), De la fiction, De Boeck, Paris
PASQUIER D., CEFAÏ D., 2005, Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques, Paris, PUF.
PASSERON J.-C. et E. PEDLER (1991), Le Temps donné aux tableaux, CERCOM/IMEREC, Marseille
PEDLER E. (1994), « En quête de réception : le deuxième cercle », Réseaux, numéro 68 : 85-103
SIMONDON G. (1958), Du mode d’existence des objets techniques, 3e édition (1989), Aubier, Paris
SOUCHIER E. (1996), « L’écrit d’écran : pratiques d’écritures et informatique », Communication et langages, numéro 107 : 105-119
SOUCHIER E., Y. JEANNERET et J. LE MAREC (dir.) (2003), Lire, écrire, récrire. Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Éditions de la BPI (Bibliothèque publique d’information), Paris
SOURIAU E. (1956), « L’œuvre à faire », Bulletin de la Société française de philosophie, Séance du 25 février
WEISSBERG J.-L. (1999), Présences à distance, pourquoi nous ne croyons plus la télévision, Éditions L’Harmattan, Paris

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations : le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, ainsi qu’un conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype. Ses recherches portent sur Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité (http://voirlimageetseseffets.blogspot.com/). Membre du groupe Performativité et effets de présence (http://www.effetsdepresence.uqam.ca/), elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité entre autres par le mandala.

Jean-Paul Fourmentraux est sociologue, maître de Conférences à l'Université de Lille 3 et chercheur associé au CESPRA, École des Hautes Études en Sciences Sociales, EHESS Paris. Il est l'auteur de Art et Internet. Les nouvelles figures de la création, Paris, CNRS Éditions 2005, dont un nouvelle édition revue et augmentée vient de paraître le 30 septembre 2010, avec une préface d’Antoine Hennion et une postface d’Howard Becker.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Médias praticables : http://www.meshs.fr/page.php?r=24&id=731&lang=fr
Conférences de Médias praticables : http://www.praticables.org
Samuel Bianchini, Dispothèque : http://www.dispotheque.org/indexuk.htm

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).