archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Relationscape  : Movement, Art, Philosophy d’Erin Manning au MIT Press

Louise Boisclair

Relationscapes :
Movement, Art, Philosophy

Dès la première de couverture de Relationscape : Movement, Art, Philosophy 1 la reproduction de la peinture d’Emily Kame Kngwarreye, Wild Yam Dreaming, de 1995, donne le ton. D’innombrables brindilles, du rouge framboise au rose pâle, se chevauchent et s’entremêlent sur fond sombre. Devant ce qui semble être une grotte, d’apparence onirique évoquant une certaine profondeur ancestrale, surgit un amas à la fois chaotique et organisé de traces du passage d’une impulsion de vie et de matière.

Norman McLaren, Pas de deux, 1968

Cette œuvre aborigène côtoie celles de Dorothy Napangardi et Clifford Possum de même que des images de Norman McLaren, Leni Riefenstahl et David Spriggs. De leur examen en profondeur, Manning extrait divers courants de l’élan corporel, dans leur sensualité et leur pensée singulières, ce qui ne l’empêche pas d’en abstraire également des marques universelles.

L’auteur les revisite dans l’intervalle, cet espace invisible où naît la notion de préaccélération, avec un éclairage conceptuel apparenté, selon l’angle d’approche, aux concepts de plusieurs grands philosophes sans oublier l’apport de théoriciens et de scientifiques réputés.

Relationscapes 

Les praticiens et les théoriciens du mouvement et des arts traditionnels et électroniques liront Relationscapes avec ce même plaisir de vision renouvelée. Professeure à l’université Concordia à Montréal en recherche-création, danseuse qui s’intéresse notamment au tango argentin, directrice du Sense_Lab avec Brian Massumi et auteure de deux ouvrages en 2003 et 2007, Erin Manning approfondit sa connaissance du mouvement dans une démarche empirique radicale.

Muybridge, walking and throwing a handkerchief, 1884

Il est difficile à dire si le mouvement précède ou succède la pensée, on croirait à la lecture de ce livre que c’est plutôt un double avènement simultané, à partir du moment où on entre dans l’instant d’émergence où l’intention semble côtoyer la sensation. Manning revisite les œuvres canoniques de Muybridge et de Marey qui ont distinctement et respectivement décomposé le mouvement en séquences ou photographié ses traces avec finesse. Le corpus que l’auteure met en scène voyage à travers les médiums, dessin, peinture, sculpture, photographie, danse, animation, à travers les époques, notamment 19e et 20e siècles, mais aussi circulent dans les cultures germanique, australienne et aborigène.

Marey, vol de goéland, 1886

Un tel corpus, au premier abord plutôt hétérogène, suit, d’une œuvre à l’autre, le fil rouge de la colonne vertébrale, soit du mouvement présent dans toutes les manifestations, d’une manière iconique ou indicielle, c’est-à-dire comme image, diagramme ou métaphore pour reprendre la typologie de Peirce. Ce mouvement se déploie dans l’espace et le temps, plus précisément dans l’espace-temps, subjectivement mais aussi intersubjectivement, il se définit grâce à une description phénoménologique, ce qui n’empêche pas de pouvoir en faire une démonstration du point de vue biopolitique, tel que adroitement argumenté par Manning. Il y a donc, à partir du centre même de l’éveil du mouvement corporel, l’impulsion de nombreux rayons qui illuminent et orientent la compréhension du lecteur sur le plan technique, sur le plan expérientiel, sur le plan réflexif et sur le plan politique, donc idéologique.

David Spriggs, paradox of power

Ce scintillement du déplacement moteur du corps ou de ses traces imagées est donc intrinsèquement relié à la démarche physique, elle-même inhérente à la réflexion intellectuelle. Avec Manning à la suite de nombreux autres, la philosophie, loin de se limiter à une série de concepts articulés de façon désincarnée, s’alimente au mouvement même du corps, dans son éveil, durant son élan, mais aussi dans le balancier des forces égales et opposées qui l’interrompent, le réorientent dans un jeu inlassable de bifurcations. Ce redéploiement constant se traduit dans le ressenti immédiat ou empathique dans lequel s’ancrent des lignes, des figures et des formes qu’elle théorise de façon originale en interpellant les concepts importants des Bergson, Deleuze et Guattari, Didi-Huberman, Foucault, Nietzsche et Whitehead, sans oublier Simondon.

Mouvement, art, philosophie : des aménagements de relations 

 

NOTE(S)

1 MANNING, Erin. 2009. Relationscape Movement, Art, Philosophy, Edited by B. M. a. E. Manning, Technologies of Lived Abstraction. Cambridge, Masschusetts, London, England, The MIT Press. 268 p.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations notons le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création, ainsi qu’un conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype. Ses recherches portent sur Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité (http://voirlimageetseseffets.blogspot.com/). Membre du groupe Performativité et effets de présence (http://www.effetsdepresence.org/), elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité entre autres par le mandala.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

http://www.senselab.ca/

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).