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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Deux recensions : La Relation comme forme, et Arts technologiques, conservation & restauration

Louise Boisclair

section cyberculture

Ces deux ouvrages questionnent les enjeux actuels, esthétiques et technologiques de la pérennité des arts interactifs. Les œuvres de plusieurs artistes y trouvent mention notamment celles des Gary Hill, de Nam June Paik et du laboratoire ZKM. La page couverture de La relation comme forme. L’interactivité en art1 arbore le croquis de la maquette de l’installation-performance  vidéo-interactive de Jean-Louis Boissier, Les Perspecteurs, exposée en 2004 à Sienne et en 2005 à Lisbonne. Pour sa part ARTPRESS22 diffuse en page couverture une photographie du Laboratoire des systèmes vidéo antiques du ZKM en présence de Peter Weibel.  Le ton est ainsi donné d’emblée. Le croquis s’associe davantage au moment de la conception et de la configuration de l’expérimentation, le « ça pourra être», le temps futur, tandis que la photo, mécanisme d’enregistrement du « ça a été » selon la formule de Barthes, rappelle davantage le temps passé et l’enjeu de sa conservation. Les deux documents ont pour mission d’exposer, de décrire et d’analyser les expérimentations, les essais et les oeuvres du point de vue de la conception, du commissariat et des relations entre la culture littéraire, visuelle et technologique pour l’un et du point de vue de la pédagogie, de la conservation et de la restauration pour l’autre. Voyons maintenant les particularités et les originalités de chacun des documents.

La relation comme forme. L’interactivité en art. Nouvelle édition augmentée 

La Relation comme forme

Dès le début du livre, Jean-Louis Boissier, universitaire, commissaire d’exposition et pionnier de l’art interactif, fait état de la question. Malgré le titre de La relation comme forme, il ne faut pas s’attendre à un corpus théorique articulé sur la relation et la forme, mais davantage à une promenade réflexive, souvent sous forme de rêverie, dans l’évolution d’une expérimentation où l’interactivité constitue, depuis au moins 1985, l’embrayage de sa démarche à divers niveaux et sous des formes variées. Regroupant dix-neuf textes publiés depuis 1985 – catalogue d’exposition, notamment ARTIFICES 1, 2, 3,4 , essai et conférence – cet ouvrage permet au lecteur de parcourir le fil conducteur qui relie les trois principales fonctions d’artiste-expérimentateur, de commissaire et de professeur-chercheur principalement à l’Université de Paris 8 où il a fondé le laboratoire Esthétique de l’interactivité en 1990, devenu laboratoire Esthétique des nouveaux médias, ainsi qu’à EnsadLab de l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris.

La présente édition 2008 reprend pratiquement la totalité des textes déjà parus en 2004. Toutefois le chapitre intitulé La perspective relationnelle se substitue à l’ancien chapitre intitulé La perspective interactive et un nouveau chapitre intitulé Les arts interactifs s’exposent-ils ? s’ajoute en conclusion du recueil. De surcroît, l’ouvrage s’accompagne d’un DVD qui présente 12 « essais interactifs » dont la vidéo de l’installation-performance Les Perspecteurs, version présentée à Sienne en 2004. Le lecteur aura donc l’occasion de suivre le parcours de l’artiste sur une durée de près de 25 ans incluant non seulement ses « essais interactifs » – comme il nomme ses œuvres expérimentales – mais aussi celui de nombreux créateurs qui ont gravité autour d’importantes expositions tenues en France, en Suisse et au Japon.

Ceux qui connaissent l’influence de Jean-Jacques Rousseau, de la peinture chinoise et de l’invention de la perspective au Quattrocento à travers ses essais interactifs comprendront à la lecture du recueil les innombrables relations que Boissier tisse entre les rêveries et l’art de la collection, la saisie et la synthèse, le littéraire, l’artistique et le technologique. Comme il en témoigne, « Le travail sur Jean-Jacques Rousseau […] m’avait conduit à une réflexion sur la collection, sur la modélisation, sur les rapports du langage à l’image, Mais il y a d’abord eu cette intuition que l’œuvre de Rousseau, parce qu’elle traite de la relation au monde, se prêterait à une expérience de création explorant la poétique des relations interactives dans les nouveaux supports technologiques. En termes simples, l’actualité des techniques voit apparaître une autre manière de faire des livres. » (p. 196) Quant à la perspective, la gravure d’Abraham Bosse, publiée dans Manière universelle de M. Descargue pour pratiquer la perspective, en 1648, lui servira de point de départ pour la conception de l’installation Les Perspecteurs.

À travers ses écrits, plusieurs pans de l’histoire des arts technologiques ressurgissent et la perspective interactive se voit transformée en perspective relationnelle avant de s’abstraire dans la « relation comme forme ». Toutefois, la notion centrale demeure l’interactivité. Notion souvent critiquée par certains théoriciens américains contemporains, Boissier l’utilise non pas dans un sens métaphorique ou idéologique mais plutôt technique. Ce qui ne l’empêche pas de l’élargir en fonction des relations où elle intervient. « La perspective interactive où la programmation tient la place qu’a la géométrie dans la perspective optique désigne le dispositif de la construction ou de la saisie des relations. » (p. 10)

Dans ses textes de circonstance, comme il les qualifie, Boissier livre le(s) sens de sa démarche croisée de créateur, de commissaire et de médiateur par la voie de la recherche ou de l’enseignement. Plutôt que de polémiquer, il cherche à débusquer les continuités historiques avec le souci de décrire chaque œuvre rigoureusement, d’analyser finement les relations entre les œuvres elles-mêmes et d’établir des relations (dans le double sens de relater et de relier) entre les divers niveaux à la lumière des écrits de Rousseau et de quelques philosophes, dont Derrida, Deleuze et Peirce.  Toutefois, la référence sémiotique, notamment le passage sur l’intention de Peirce, ne semble pas suffisamment approfondie. Par ailleurs, la répétition de certains passages d’un texte à l’autre, provenant particulièrement du chapitre intitulé Notes sur l’esthétique du virtuel, est toutefois pertinente, compte tenu du contexte numérique et des innombrables boucles et bifurcations qui l’habitent.

Ceci dit, ce recueil excelle par la clarté de ses descriptions, la pertinence de ses relations et la richesse de l’exercice méditatif qui nous permet de voir, à la fois avec une distance critique et une proximité expériencielle, l’interactivité à l’oeuvre dans ses essais interactifs et dans les propositions des artistes présentés et ce dans une perspective également historique. Avec la phrase de conclusion suivante : « Le modèle des expositions est désormais celui par excellence de la consultation, celui de la bibliothèque. » (p. 331), le dernier chapitre intitulé Les arts interactifs s’exposent-ils ? constitue tout naturellement une passerelle vers le prochain ouvrage recensé.

ARTPRESS 2 : Arts technologiques conservation & restauration 

Lancement, DOCAM, ARTPRESS2

Documenter les arts technologiques dans tous ses aspects : création, collection, conservation, restauration, exposition et enseignement, tel est le fil conducteur du numéro d’ARTPRESS2, diffusé en février-mars-avril 2009. Sans compter l’éditorial de la directrice de la rédaction Catherine Millet, le glossaire et un guide de ressources en documentation et préservation des arts médiatiques, ce numéro présente douze articles dont deux entretiens, l’ensemble étant regroupé en quatre catégories : création, collection, exposition et enseignement. Alain Depocas et Jean Gagnon sont les initiateurs du projet qu’ils ont présenté à ARTPRESS, il s’agissait de réaliser un dossier en collaboration avec l’Alliance de recherche pour la Documentation et la conservation du patrimoine des arts médiatiques (DOCAM) 3, un programme quinquennal (2004-2009) créé à l’initiative de la Fondation Daniel Langlois de Montréal pionnière en ce domaine.

Si les enjeux éthiques, techniques et pédagogiques demeurent essentiels, « certains problèmes posés par la conservation des arts technologiques ne sont pas si différents de ceux qui sont posés par les installations et autres œuvres dans la composition desquelles entrent des objets ready made » reconnaît Catherine Millet. (p. 4) Après la présentation de DOCAM et de ses cinq comités de recherche par Alain Depocas et Jean Gagnon, dans la première catégorie CRÉER, Jean Gagnon s’entretient avec le vidéaste Gary Hill tant sur sa carrière que sur la « perte technologique » située au cœur de sa démarche. Ensuite David Zerbib revisite le rapport entre l’art et l’archive que posait le père de l’art vidéo, Nam June Paik. Dans le registre de l’impact de l’électronique et de l’informatique sur les arts de la scène, Clarisse Bardiot propose une synthèse des manières de documenter, par l’annotation et la notation, les arts de la scène, où évoluent téléprésence, acteurs et danseurs dotés de capteurs et autres prothèses, interaction en temps réel entre les performeurs, l’image et le son.

Dans la deuxième catégorie COLLECTIONNER, Térésa Faucon et Damien Sausset, se penchent sur la Conservation des singularités étant donné la difficulté d’opter pour une politique générale de la conservation en art, tant chaque œuvre pose des problèmes spécifiques qui engagent des réponses singulières. Puis Caitlin Jones creuse la question à partir d’une œuvre emblématique de Damien Hirst, The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living (1992), un requin tigre de quatorze pieds logé dans un caisson de verre.

Six articles suivent dans la troisième catégorie CONSERVER, RESTAURER, EXPOSER. Jon Ippolito ouvre un vaste horizon de la culture souvent associée aux musées, qui pourtant se trouve à l’origine dans diverses cultures ethniques et locales de diverses périodes variant d’aujourd’hui à 50,000 ans auparavant. De retour au XX1e siècle, Jill Sterrett fait valoir à quel point l’installation de médias et l’intégration de la vidéo dans les collections contemporaines ont un effet considérable sur l’intendance muséale. De son côté, Rudolf Frieling évoque le spectre du monde numérique totalitaire apparu dans le tournant numérique tout en rappelant le revers de la médaille de la nouvelle culture de base de données, de variabilité et de performativité associée à l’art vidéo. En résonance avec cet article celui de Antonie Bergmeier et François Michaud qui ont étudié la conservation des œuvres audiovisuelles grâce à la constitution du groupe de travail 24/25. À la suite de ces considérations, l’interview de Peter Weibel  par Annick Bureaud nous offre le point de vue original du directeur du laboratoire ZKM depuis 1989, selon lequel 7% du total des œuvres d’art s’est vu préservé durant le deuxième millénaire. Enfin Corina MacDonald relève le manque de définition fédératrice qui caractérise ce non-genre des nouveaux médias avec leur variabilité, leur performativité et leur programmabilité, sans oublier leur tendance à l’obsolescence, ce qui ajoute aux difficultés de la préservation.

Dans la dernière catégorie ENSEIGNER, avant le glossaire et le guide de ressources de la fin, se trouve l’article de Sylvie Lacerte, coordonnatrice de l’Alliance de recherche DOCAM de 2005 à 2007. Elle y expose les étapes de la réalisation des projets de cursus pédagogiques universitaires en vue de favoriser le transfert des connaissances en matière de documentation et de conservation, préoccupation majeure de DOCAM. Au cours de la lecture de ce numéro 12 d’ARTPRESS2, le lecteur fréquentera d’innombrables artistes dont les oeuvres ont marqué l’évolution des dernières décennies. Comme le soulignent justement Alain Depocas et Jean Gagnon, « progressivement, on se rend comte que l’essence de ces œuvres se trouve davantage dans les effets qu’elles produisent, plutôt que dans la matérialité de leurs composantes. Repérer et comprendre ce qui est à conserver requiert donc de nouvelles méthodes et de nouveaux outils. » (p. 6)

 

NOTE(S)

1 BOISSIER, Jean-Louis (2008) La relation comme forme. L’interactivité en art. Nouvelle édition augmentée. Genève, Presses du réel, «   collection mamco », 336 p.

2 Alliance de recherche pour la Documentation et la conservation du patrimoine des arts médiatiques (DOCAM, programme rattaché à la Fondation Daniel Langlois).

3 ARTPRESS2, Arts technologiques. Conservation & Restauration. Trimestriel no 12, février-mars-avril 2009, 114 p 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair  a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et médiatiques, elle a créé et produit une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés. Parmi ses réalisations notons le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création,  ainsi qu’un conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos, dont elle a réalisé le prototype. Ses recherches portent sur  Voir l’image et ses effets à l’ère de l’interactivité. Membre du groupe Performativité et effets de présence, elle est doctorante au programme de sémiologie à l’UQAM. Par ailleurs, elle offre aussi des ateliers de créativité par le mandala et la peinture gestuelle.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).