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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Jean-François Peyret : la machine, l'homme et le théâtre

Annick Rivoire

Turing Machine

Metteur en scène et enseignant à l'université, Jean-François Peyret a pour habitude d'explorer des territoires où le théâtre ne s'aventure que rarement: philosophie, peinture, histoire des sciences… Depuis cinq ans et autant de travaux sur scène, il s'intéresse à l'intelligence artificielle par le biais de la vie d'Alan Turing (1912-1954)Alan Turing, mathématicien britannique et créateur d'un bon nombre de concepts fondamentaux en informatique. Dans son dernier spectacle, "Histoire naturelle de l'esprit (suite et fin)", que jouent en ce moment à Rennes, puis Paris, Jeanne Balibar et Jacques Bonnaffé, il s'éloigne d'un retranscription biographique de la vie du savant pour mettre en relation les pensées du scientifique avec celles d'Hannah Arendt (philosophe et politologue allemande réfugiée aux États-Unis, 1906-1975)Hannah Arendt. L'intérêt du metteur en scène pour les nouvelles technologies n'est pas nouveau. Il a déjà fait "jouer" sur scène une machine connectée à l'Internet, mais il est aujourd'hui plus nourri et réfléchi, comme le montre le superbe site qui a accompagné les préparatifs du spectacle.

?: "Histoire naturelle de l'esprit" explore les rapports entre l'homme et la machine…

C'est parce qu'il est question des machines et d'Alan Turing qu'au fond la confrontation avec les nouvelles technologies a eu lieu. Les rapports de la pensée et du corps nous ont amenés aux machines, qui nous ont amenés à Alan Turing, qui nous a amenés à Turing et aux nouvelles technologies. Je ne pense pas que la vidéo soit simplement décorative, ni que tout théâtre doive comporter les nouvelles technologies pour être à la mode. C'est au contraire un assaut que le théâtre doit subir pour savoir s'il vit encore.

?: Vous placez des écrans sur le plateau de théâtre, vous mettez en concurrence l'acteur avec sa propre image, sa propre voix… Qu'attendez-vous de ces confrontations?

Les nouvelles technologies sont un instrument critique ou autocritique du théâtre, un test de résistance. Elles posent vraiment la question de ce qu'est un spectacle vivant aujourd'hui. Nous avons essayé de travailler sur le naturel et l'artificiel, la voix naturelle et sonorisée. Quand Jeanne Balibar arrive, elle dit un premier texte au micro, puis elle le redit à l'oreille de son partenaire, en voix naturelle. Elle le joue, ce n'est pas la même voix: quel effet cela a-t-il sur la sensibilité du spectateur, son corps?

?: Avec l'impasse dans laquelle s'est trouvée l'intelligence artificielle ces dix dernières années, l'idée d'un duel avec la machine, qui risquerait de dépasser l'homme, n'est-elle pas dépassée?

Quand on gratte un peu, les vieux fantasmes renaissent vite. Il y a là un mythe, au-delà des performances techniques réelles, que la vie de Turing exemplifie. Pourquoi avons-nous besoin de fabriquer des machines qui, si elles ne nous dépassent pas, en tout cas nous conditionnent complètement? Qu'en est-il du corps là-dedans? La disparition de la limite entre l'humain et l'artificiel est au coeur de ce mythe, soit qu'on se "cyborgise" tranquillement, soit que des machines finissent par acquérir des caractères qui pourraient être vivants et humains. Nous sommes de plus en plus machinés, des artefacts nous-mêmes, pas au niveau de notre corps, mais au niveau de notre existence. J'aime cette réflexion d'Hannah Arendt, qui dit qu'il y a quelque chose d'insupportable dans la vie: elle nous a été donnée, et on ne sait pas par qui, ni comment, ni pourquoi. La mythologie de notre temps, ce pourrait être ce fantasme de l'auto-engendrement. Maintenant qu'on a tué Dieu, il faut se fabriquer soi-même, fabriquer du vivant, exporter la vie humaine au-delà des frontières de notre planète. C'est une question intéressante pour le théâtre qui s'est toujours préoccupé des limites de l'humanité. Le rapport à la nouvelle technologie n'est pas simplement ce qui se voit sur le plateau, c'est aussi la façon de penser, de naviguer dans des pensées.

Suite de l'entretien... 

?: Pensez-vous avoir réalisé une pièce hypermédiatique, à entrées et auteurs multiples?

Si on me disait: c'est de la dramaturgie "cédérom", je dirais non, parce qu'un cédérom est fabriqué pour nous, qui sommes assis devant l'écran et cliquons. Le spectacle évoquerait plutôt comment je suis devant mon propre ordinateur, celui sur lequel j'ai travaillé, où tout peut se mélanger, où j'écris des choses, et qui est consultable. Mon rapport à l'ordinateur n'est pas simplement un rapport homme-machine: dans celle-ci, il y a beaucoup de moi, de ma mémoire, mon esprit. Ce spectacle est comme une construction, une machine à énigmes qui tiendrait plusieurs discours à la fois, éventuellement contradictoires. Ce n'est pas une création collective au sens post-soixante-huitard du terme, c'est multi-artistique pour ne pas dire multimédia. Idéalement, il faudrait que le spectateur n'ait pas envie de tout prendre, qu'il se balade, dorme un peu, et puis après ait envie d'en faire quelque chose… Je suis une pièce dans la machine. Dans l'aventure, ça me plaît assez de ne pas avoir la maîtrise de tout.

?: L'écriture s'en trouve-t-elle modifiée?

J'aime l'idée de "déhiérarchiser": tout à coup, un détail est traité au théâtre avec l'importance d'une chose essentielle. Le texte est une partition stabilisée, jouée par des comédiens. Dans mon théâtre, il y a du texte comme il y a de l'être, mais c'est dégriffé. Ce n'est pas un texte avec un style, la démarche va jusqu'à une espèce de dissolution du texte lui-même. Plus il tend à se dissoudre, à s'évanouir, plus il est hypertexte, polyphonique, dans la mesure où se juxtaposent des textes d'époques différentes, d'auteurs différents, de conversations.

?: Le site Web qui accompagnait les répétitions, sorte de journal de bord de la conception du spectacle, participe-t-il de la création?

La fabrication est aussi importante que le résultat. Et puis, ce site n'est nulle part, alors que le théâtre est une scène avec un lieu propre: nouvelles technologies ou pas, où tout reste en circuit fermé, l'image tombe à deux mètres d'où elle est partie. Site et spectacle se répondent. Il s'agit aussi de poursuivre la réflexion sur ces technologies, de se servir de la machine-site comme de la machine théâtrale, de montrer de la vie et du vivant sur ces nouveaux espaces, qui ne doivent pas être que marchands.

?: Croyez-vous que les nouvelles technologies renouvellent le langage théâtral?

La question est difficile. Dans les grandes années avant-gardistes, au moment de l'introduction du cinéma, on pouvait essayer de digérer la technique nouvelle comme un progrès, une émancipation. Je ne suis pas dans cette perspective-là. Je ne sais pas si ça renouvelle le discours du théâtre, je ne veux pas le penser. C'est plutôt de l'ordre de l'inesquivable: une révolution mentale essentielle se joue avec l'introduction massive de l'ordinateur, la mythologie de Big Brother, la multiplication des objets dits intelligents, qui induit de nouvelles façons de sentir, de penser, d'être ému et d'émouvoir. Progrès ou pas, je ne prétendrai pas tenir un discours nouveau au théâtre, mais je ne me voile pas la face. Comme Primo Levi, qui s'achète un ordinateur dès le début des années 80, en disant qu'il ne savait pas si l'ordinateur était bon ou méchant, mais qu'on "sonnait la Diane dans la caserne", cette idée du réveil me plait. C'est pour ne pas me dérober à cette étape décisive dans l'histoire de l'esprit que je m'y intéresse.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Le site de la compagnie Jean-François Peyret. Il est possible de voir plusieurs partitions de la mise en scène dans un format QuickTime pour le plaisir de découvrir le jeu des acteurs, le texte et les mouvements scéniques.

La biograhie d'Alan Turing.

La machine de Turing, pour les mathématiciens en herbe.

Comprendre Hannah Arendt et son oeuvre.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).