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Cartographies - Les États généraux des nouveaux médias

Pierre Robert

section cyberculture
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"La machine est devenue plus qu'un simple appendice de la vie. Elle est devenue une partie authentique de l'existence humaine, peut-être même son âme", s'écriait Francis Picabia sous le choc de son arrivée aux États-Unis. (Cité par Serge Tisseron, 1998, p. 94)
Les transformations de la technologie ont le même caractère que l'évolution biologique parce que toutes les technologies sont des prolongements du corps. (Marshall McLuhan, cité dans Les cahiers de médiologie 5, 1998, p. 304)

Septembre et octobre ont été marqués par une activité intense sur la scène des nouveaux médias à Montréal. Cela est dû à la convergence de quatre principaux événements:

Ex-Centris loge et soutient le FCMM ainsi que l'organisme ISEA, ce dernier ayant, par ailleurs, des liens étroits avec la Société des arts électroniques (Montréal) - SAT, elle-même dirigée par l'artiste de réputation internationale Luc Courchesne.

Cette densité institutionnelle d'acteurs sur la scène des nouveaux médias consacre Montréal comme une plate-forme importante de la culture électronique (high-tech) et de la cyberculture (performances techno, Web et projets artistiques interactifs).

Il en résulte d'inévitables et souhaités entrelacements entre ces lieux et ces organismes. Par exemple, l'un des commissaires principaux de la 4e Manifestation internationale Vidéo et art électronique, John Zeppetelli, est membre du jury dans la section Courts et moyens métrage du FCMM, Tiina Erkintalo (Finlande) participante à Cartographies (ISEA) est aussi membre du jury pour le FCMM dans la section Nouveaux médias, pour sa part, Eva Quintas, très active à la SAT et à ISEA, présentait Liquidation (gagnant d'un prix au FCMM), un cédérom à la manière d'un photo-roman, réalisé avec l'auteur Michel Lefebvre, tandis que l'artiste Thecla Shiphorst (Archée commente une de ses oeuvres, "Bodymaps- artifacts of touch" de Thecla Shiphorst), invitée à la table des rencontres sur les États généraux des nouveaux médias, présentait une installation intitulée Felt Histories (FCMM - Nouveaux médias), etc. Bref, ça fourmille et le dynamisme du milieu bat son plein en cet automne 1999.

CartographiesNous allons nous intéresser ici aux rencontres internationales de l'événement Cartographies. Trois jours de présentations et de discussions rendant compte des états généraux des nouveaux médias. Une occasion unique d'évaluer où en est le discours des praticiens et des diffuseurs. Ce compte rendu ne se veut pas exhaustif, nous avons choisi de commenter et de présenter les idées originales et les informations pertinentes. Il y a donc dans ce texte un nombre important d'hyperliens. Vous retrouverez au bas de la page sous Notes, Sites et pages connexes et Références toutes les informations contenues dans ce compte rendu. Pour obtenir des informations complémentaires et écouter de brèves entrevues (dont une avec votre humble serviteur), rendez-vous sur le site Web de Cartographies et, plus précisément, à la zone des commentaires et des liens - Électrozone.

Ces rencontres pan-canadiennes et internationales proposent un état des lieux de l'art médiatique et des nouveaux médias à travers un parcours des diverses disciplines, des problématiques et des enjeux inhérents aux nouvelles technologies numériques de création, de production et de diffusion. (Cartographies)

Conférences d'ouverture  

En guise de présentation générale, Alain Mongeau, directeur de la programmation nouveaux médias pour le centre Ex-Centris et le Festival international du nouveau cinéma et des nouveaux médias, annonçait que le symposium annuel organisé par ISEA devient bisannuel à compter de son édition 2000, celle-ci aura lieu à Paris et elle est organisée en collaboration avec ART 3000 (1).  Il faisait aussi le voeu de voir un équilibre s'établir entre les organismes locaux et internationaux afin de refléter l'esprit du réseau et d'éviter les disparités. L'art contemporain des années 80-90 serait en ce sens un modèle de dislocation entre la production nationale et internationale, pourra-t-on éviter cette disparité? La question mériterait d'être renouvelée afin que l'institutionnalisation des nouveaux médias ne tombe dans les mêmes excès et les mêmes prétentions que la désormais connue "crise de l'art contemporain". En ce qui concerne l'appellation "nouveaux médias" on doit, selon Alain Mongeau, la faire sienne, car cette appellation est assez large pour inclure l'ensemble des pratiques utilisant les technologies tout en identifiant clairement ses orientations et ses spécificités.

Par ailleurs Pierre Lévy, le seul philosophe de l'assemblée, jouait des idées avec entrain et enthousiasme. Malgré une présentation fort intéressante, on aurait souhaité entendre d'autres penseurs branchés, afin de donner un éclairage diversifié. Le philosophe de l'intelligence collective faisait d'ailleurs figure de bonze utopiste pour certains protagonistes qui n'ont pas manqué de formuler leurs inquiétudes quant aux classes sociales et à l'accessibilité des technologies. Visiblement agacé par ces questions qui lui paraissent sempiternelles et déplacés par rapport à sa pensée, il n'a pas hésité à démontrer par a  + b que ces oppositions ne relevaient pas de la philosophie des technologies. Elles étaient plutôt des résidus de clichés dont les médias du quotidien ne cessent de nous abreuver depuis le 18e siècle. Quelque peu cinglant dans ses réponses, Lévy semble avoir atteint son objectif, soit la décontamination du concept de l'intelligence collective des préjugés idéologiques, et ce, afin de laisser place aux possibilités futures de l'interconnexion générale. Pierre Lévy poursuivait avec humeur une réflexion sur cinq questions qui, selon lui, permettraient de faire le point sur les nouveaux médias.

Qu'est-ce que c'est?
D'où ça vient?
Qu'est-ce que ça veut dire?
Ça va où?
La problématique du sens

À la première question, la réponse allait de soi, ce qui caractérise les nouveaux médias c'est qu'ils évoluent dans une interconnexion générale. Celle-ci est la mère de toutes les pensées et de tous les expériences nouvelles qui se trament en son sein.

Tout le trajet de l'hominidé depuis les temps immémoriaux offre une courbe ascendante dans la complexification des liens sociaux, de la bande à la tribu, de la ville au réseau planétaire. Les nouveaux médias ne sont qu'une des résultantes d'un long processus d'interconnexion.

Cela signifie en un troisième temps que la conscience prend de l'expansion. Les consciences tendent à se rapprocher, constituant ainsi un complexe nerveux. Plus il y a de niches écologiques, plus la densification des interconnexions a cours.

Ces interconnexions nous amènent irrémédiablement à la construction d'une intelligence collective consciente d'elle-même, à l'échelle de l'humanité et de l'espèce humaine. Pierre Lévy emprunte à Teilhard de Chardin (1881 - 1955) la notion de noosphère (2) pour expliquer la nature du phénomène de la conscience élargie à la grandeur de la planète. Dans cette dimension noologique, tout devient événement. Le brouillage des frontières, au sens large du terme, remet en cause les séparations plus qu'il ne questionne les liens.

Le sens, selon Pierre Lévy, est produit par des systèmes symboliques partagés, soit la culture. L'accélération du flux informationnel, le mélange des sources symboliques accompagnés par le rétrécissement des frontières produisent une instabilité qui atteint tout le monde, au point où même ceux qui ne désirent pas cette interconnexion en sont affectés. Cette nouvelle culture conduit à élever le degré d'abstraction en un système dynamique de transformation continue. Conséquemment nous sommes, du fait de cette dynamique, le système symbolique lui-même, nous sommes les producteurs de sens et le support dynamique du système.

Gerfried Stocker, artiste et administrateur du Ars Electronica Center (Autriche), intitulait sa communication "New Media Art: from Document to Event". En concevant le document comme un événement, nous passons, selon lui, de l'art de l'interprétation à l'analyse éphémère, de la présentation à la production. Pour G. Stocker, l'art et la science fusionnent dans le pragmatisme électronique. Sur fond de musique techno relaxante, il nous a présenté une histoire de l'utilisation des machines à des fins artistiques dans une suite d'images commentées, une histoire succincte mais des plus pertinente. Entre autres exemples, la boucle de rétroaction utilisée par Nam June Paik avec l'énergie du téléviseur ou les trottoirs interactifs et téléprésents qui font le bonheur de enfants de Linz et Budapest. Il s'agit ici d'une suite de planches sensibles formant un trottoir sur lequel les enfants pianotent comme sur une marelle (bump into each other). Deux trottoirs interconnectés et situés dans deux villes (Budapest et Linz) se répondent. Le mouvement des pas et des sauts de l'un sera émis vers le trottoir dans l'autre ville, et inversement. Il est donc possible de jouer d'une téléprésence bidirectionnelle.

Ce jeu, simplement conçu, m'est personnellement apparu comme un élément essentiel à une pédagogie portant sur les nouveaux outils électroniques. Qui plus est, il s'avère aussi un moyen de fraternisation et de sensibilisation aux autres. Il faudrait impérativement encourager la mise en place de ce type de jeu.

Dans un ordre d'idée plus technique, la notion de document comme événement consiste aussi, selon Stocker, à prendre une série d'algorithmes, dédiés à un robot par exemple, pour les recomposer dans le but d'en faire une performance artistique. Le matériau numérique est en ce sens transformable à l'infini. La fusion entre la science, la technologie et l'art engendre des possibilités inédites et déloge le concept fixe de la donnée intégrale pour la remplacer par la malléabilité numérique. Entre l'objet et le processus se définit un nouveau territoire dans la recherche artistique.

Ce volet des conférences d'ouverture fut suivi d'une discussion portant sur le fait que l'art devient de plus en plus une production de contextes générateurs de sens. Cela occasionne, entre autres, une perte de démarcation entre le conservateur et l'artiste, car les expositions de ce type ne sont plus liées à des questions de contenu mais à des événements en contexte. Malgré toute la pertinence de ces propos conclusifs, il m'apparaît douteux que l'art comme producteur de contexte puisse si aisément se départir de toute forme de critique esthétique. Est-ce dû à l'enthousiasme et à la fertilité des idées que sous-entendent les nouveaux médias? À mon avis, la place de la critique est peut-être évacué par l'interactivité en tant que mode d'appropriation mais elle ne l'est pas sur un plan conceptuel. Cette distinction aurait pu être débattu plus longuement lors de ces rencontres. Par ailleurs, la position intellectuelle des diffuseurs de nouveaux médias semblent endosser plus ou moins consciemment une division entre la conceptualisation des nouvelles technologies de la communication, la production artistique, la critique, l'archivage et la diffusion. Chacun de ces univers offre certes ses flans à l'ouverture du cyberespace mais n'intègrent pas pleinement toutes ces dimensions de la pratique artistique et esthétique. Si l'art des nouveaux médias ne veut pas régresser vers des structures institutionnelles décrochées de la base, il lui faudra prendre en compte une réflexion critique continue sur ses activités et ses objectifs. Des questions de centralisation et de localisation des producteurs émergent en filigrane de cette problématique.

Modèles, centres européens, états des lieux québécois et canadiens 

Ce volet a eu quelques ratés. Alors que le terme "modèle" suggérait à nos yeux une analyse du fonctionnements des centres de production et de diffusion, on en restait trop souvent à une description historique des activités. Dès lors, selon la profondeur historique des uns et des autres, la communication avait ou non de l'intérêt. De plus, il nous apparaissait inutile d'écouter des textes souvent disponibles sur les sites, quelle est, en effet, l'utilité de répéter ce qui peut se lire à la demande sur Internet?

Nous avons cependant apprécié la présentation de Claudia Giannetti, directrice du nouveau Media Centre of Art and Design (MECAD, Espagne). Elle a longuement élaborée sur une métaphore inspirée du monde biologique (ce qui en somme avait peu à voir avec les modèles de fonctionnement proprement dit). Rappelant que la médecine conçoit traditionnellement le corps humain par trois systèmes distincts soit le système nerveux, le système endocrinien et le système immunologique et que selon cette perception les émotions proviennent principalement du cerveau, C. Giannetti nous faisait part de récentes recherches bouleversant ces données. Interviennent alors les peptides, ces éléments organiques créent des liens virtuels (sans embranchement) entre les acides aminés et ils ont aussi la particularité d'être sensible aux états des organes à partir de tout point du corps, puisque les peptides ne logent pas dans spécifiquement dans un organe. Dû à cette sensibilité et à leur capacité à transmettre l'information, les peptides remettent en question la place centrale du cerveau dans la fabrique des émotions. L'énergie dynamique des liens et des interrelations dans le cyberespace correspondrait ainsi aux fonctions des peptides dans le corps. Une métaphore vive dans l'imaginaire des sciences et des arts, des technologies et des moeurs cybersociales.

Peter Ride, directeur artistique de DA2 - The Digital Arts Development Agency (Royaume-Uni), insistait sur le rôle et la présence de l'auditoire dans la pensée des organisations vouées au cyberespace. Il prenait pour exemple le groupe Mongrel. Ce dernier développe un logiciel téléchargeable gratuit qui permet, à l'aide de neuf modules, de créer aisément des pages Web, favorisant ainsi l'accessibilité et la présence d'un auditoire élargie au flux informationnel de l'Internet. Dans le même registre, Ride fut l'un des rares conférenciers à insister sur la nécessité d'une étude de l'impact de l'expérimentation des oeuvres par le public. Cet impact devrait être non seulement évalué, selon lui, mais aussi documenté. Une présentation orientée vers les aspects communautaires des nouveaux médias.

État des lieux québécois et canadien

Luc Courchesne, en dressant son curriculum, nous présentait une des facettes originaires de sa pratique. Son intérêt pour la technologie remonte en effet à son admiration pour Michael Snow (le ''John Cage" des ars visuels) et au cinéma expérimental dont le dernier soupir en tant que médium se faisait entendre au début des années 80. Face à ce paradoxe de l'essoufflement du genre et de son vif intérêt pour l'utilisation de la technologie dans sa pratique artistique, il dut se tourner vers les technologies disponibles à son époque, dans son cas ce fut le vidéodisque. On retient deux choses de cette anecdote, d'une part la technologie suscite la curiosité des artistes de façon accrue depuis l'avènement des technologies portables, de l'autre, l'environnement technomédiatique joue un rôle de plus en plus fort dans l'orientation esthétique des artistes. Aurait-il eu alors l'opportunité de produire avec la caméra filmique, que son travail cybernétique en aurait été retardé ou dévié? La convergence entre la technologie et les pratiques esthétiques reçoit aujourd'hui une approbation sans discussion, c'est là un des signes probants des changements dans la culture artistique.

Un autre point intéressant soulevé par L. Courchesne consistait à avancer que l'interactivité était limitative, au point d'être parfois trop astreignante (du moins en regard de son expérience et de ses nouveaux intérêts). Le concept cybernétique exige en effet de réfléchir à tous les aspects du jeu interactif, réduisant d'autant les possibilités non contrôlées. Sa dernière création Rendez-vous sur les bancs publics (3) cherchait justement à décloisonner le concept interactif pour lui permettre une vie autonome et spontanée. L'oeuvre devient dans cette perspective une simple occurrence, une mise en contexte permissive.

Sheryl Kootenhayoo, très impliquée dans la culture des premières nations et des communautés rurales éloignées au Canada, terminait récemment un projet visant à permettre à ces communautés de produire leurs propres vidéos à l'aide d'un système de production mobile. Dans ce monde branché et urbain on en arrive à oublier que plusieurs communautés autochtones sont des sociétés orales. Par conséquent, les besoins et les utilisations de la technologie diffèrent et se régionalisent. Par ailleurs, les aborigènes n'ont pas besoin de signer de traité pour s'établir dans l'Internet, nous dit l'historienne de l'art Jolene Rickard sur le site CyberPowWow (elle est membre de la nation Tuscarora située dans la partie ouest de l'État de New York).

Pierre Robert. On m'avait personnellement invité à soumettre une question complémentaire dans le cadre du volet "Quels sont les territoires qui confrontent et redéfinissent le champ des nouveaux médias?". Voici donc le texte soumis pour l'occasion.

Selon Pierre Teilhard de Chardin, la Matière, entendue comme tout l'espace du vivant qu'il soit végétal, humain ou cosmique, est constituée de trois faces principales : la pluralité, l'unité et l'énergie. Il m'apparaît intéressant de considérer le cyberespace et le cyberart en regard de ces trois plans de la Matière. D'une part, parce que les relations entre la pluralité, l'unité et l'énergie suscitent une conceptualisation complexe et extrêmement exigeante dans le cadre d'un travail ou d'une pensée artistique, d'autre part, et en contrepartie, parce que cela oblige en quelque sorte la créativité à se surpasser.
Ma question sur les territoires qui confrontent et redéfinissent le champ des nouveaux médias rejoint en filigrane la question énoncée dans le texte de présentation relativement à la définition de l'objet d'art soit : "Que devient l'oeuvre elle-même : objet, outil ou processus?" À cette question, j'ajouterais un corollaire : "Que devient le projet artistique: plural, unitaire ou énergétique?" En accordant à la pluralité, à l'unité et à l'énergie des correspondances actives dans le cyberespace et le cyberart, comment le projet artistique peut-il conjointement aborder la pluralité, l'unité et l'énergie? Un artiste comme Eduardo Kac, par exemple, en utilisant le courant informatif du Web à des fins transformationnelles serait un artiste de l'énergie. Pour leur part, les artistes engagées dans la résistance médiatique (Resistant-Media) élaboreraient l'unité, car leur objectif consiste à maintenir la transparence médiatique, tout comme Linus Thorvald (projet Linux) sur le plan de la programmation préserve le principe unitaire (on accordait, d'ailleurs, cette année un Prix Ars Electronica à ce dernier et cela souleva l'ire de nombreux artistes du cyberart quant à la définition de l'art dans le cyberespace, un sujet qui n'a pas encore épuisé ses ressources).

Finalement, la pluralité recouperait l'ensemble des oeuvres disponibles, peu importe le discours ou l'orientation esthétique, la pluralité résulterait d'une notion globale de disponibilité et d'accessibilité, tant d'un point de vue technique que perceptuel et cognitif. La pluralité s'étend ainsi aux langages et aux cultures dans ce qui les différencient et les rassemblent. Les nouveaux enjeux de l'art dans la sphère électronique de la communication et l'ensemble des problématiques soulevées par les trois termes de ce principe, nous conduisent à formuler une pensée esthétique qui ne relève plus exclusivement du savoir mais aussi d'une participation au flux informationnel. En ce sens, les confrontations et les redéfinitions dans le champ des nouveaux médias circulent dans un seul et même espace, celui de la communication. La communication électronique et le cyberart peuvent-ils contenir la pluralité, l'unité et l'énergie?

Les défis des nouveaux réseaux 

La dernière journée de ces rencontres n'était pas la moindre. Deux panels se volaient simultanément la vedette. L'un posait un regard sur l'archivage et la conservation des oeuvres numériques, l'autre développait sur la recherche et l'innovation. Nous avons assisté à ce dernier.

Le modérateur de ce panel était Michael Century, fondateur en 1988, entre autres, de la division des arts médiatiques au Banff Centre for the Arts. Il nous a sommairement présenté les résultats d'une étude effectuée à la demande de la Fondation Rockfeller (Arts and Humanities division) et intitulée Pathways to Innovation in Digital Culture. Le document rend compte à partir de différentes perspectives de la convergence et de la complexification de la communication entre les univers de l'art, de la technologie et de la science. À partir de la notion de studio-laboratoire, la première partie trace le développement historique de ces organismes hybrides. Leur dynamique est mise en parallèle avec le savoir transdisciplinaire dans la science et la technologie et l'auteur considère que cette dynamique encourage l'innovation à tous les points de vue. La seconde partie examine le précédent plan de travail à travers le prisme de cinq thèmes: Outils pour l'imagination, Utilisateurs créatifs, Accessibilité, Réflexion et Conscience publique.

Schumpeter's WavesM. Century présente un tableau succinct de cette évolution historique des organismes voués aux nouveaux médias. Une histoire qui débute en 1918 avec le Bauhaus. Il appuie aussi son discours sur les vagues technologiques de Schumpeter dont on voit un aperçu dans l'image ci-contre. Ces vagues débutent en 1785 et elles ont toutes une courbe semblable, l'innovation démarre rapidement, atteint un plateau pour décliner abruptement avant que la prochaine ne redémarre. Sur la ligne temporelle toutefois, le temps d'exécution de cette courbe tend à se raccourcir, la première s'étalait sur 60 ans alors que celle que nous vivons ne durera que 30 ans. Selon cette échelle de mesure, nous sommes actuellement à l'aube du plateau technologique des réseaux, des nouveaux médias et des logiciels que constitue la cinquième vague (et dont la fin est prévue vers l'an 2020). La sixième vague portera une technobiologie innovatrice et intégratrice (cela se pressent sensiblement avec la génétique).

Charles Halary, La monnaie du savoir et son image de synthèse, propose une vision très critique du système d'éducation dans ce qui l'a fait naître et dans ses impasses actuelles, par rapport, entre autres, à la diplômation. Nous reproduisons ici les cinq points abordés par l'auteur tels que présentés sur le site ci-haut:

Cette communication propose les idées suivantes

1) L'évolution humaine a été interprétée de manière dominante par les penseurs européens dans un cadre intellectuel élitiste qui a été stabilisé par des institutions religieuses, les universités catholiques, fondées sur deux principes : a) la recherche d'une cause immanente dans toutes choses existantes, recherche qui s'oppose à l'idée de création humaine et b) le refus du syncrétisme avec des civilisations étrangères, tout particulièrement avec la civilisation musulmane qui transporte une partie de l'héritage gréco-latin et de la transmission scientifique sino-indienne avec l'orthodoxie du christianisme oriental. Ce monde a inventé de bas en haut un système éducatif séparé de la vie réelle et marqué par une pensée scholastique hiérarchique : ceci a donné le système scolaire moderne qui amorce sa dissolution dans un nouveau paradigme éducatif de réseaux électroniques au sein des métropoles occidentales.

2) Les universités ont voulu symboliser cette perspective scolastique dans un document fétiche qui a pris la forme d'un diplôme, un objet double, un support matériel de papier certifiant la possession d'une connaissance immatérielle. Une systémique internationale venait renforcer cette notion parfois empreinte de duplicité au 18e siècle avec l'action diplomatique. Celle ci consiste à chercher dans un document de papier le pouvoir potentiel et légitime d'une institution souveraine. Dans le même siècle, la monnaie fiduciaire amorce ce transfert du pouvoir du métal précieux vers un support de papier qui devient progressivement la référence du droit, des arts les plus nombreux, de la science et du roman. Ce papier fétiche fonde l'État nation centralisé comme l'État fédéral dans des constitutions souveraines issues pour la plupart de votes populaires émis sur des bulletins de papier.

3) La création d'un réseau électronique mondial de circulation des connaissances avec Internet enchevêtre toutes les institutions aux documents juridiques légitimes dans un nouveau cyberespace à la cartographie encore évanescente. Dans ce processus, les universités sont soumises à une épreuve de vérité qui déplace la formulation de la partie réelle du diplôme hors de leurs atteintes institutionnelles en favorisant la création originale face à la répétition apprise. Ce réseau porte également un autre coup fatal aux anciennes volontés occidentales de ne pas accepter le syncrétisme mondialisant avec des civilisations non européennes. Ces volontés réactionnaires s'expriment surtout en Europe où les populations qui ont été à l'origine de la mondialisation et des universités connaît un cycle irréversible de nécrose démographique.

4) La société future qui se dessine et permettra de joindre un revenu minimal social de citoyenneté à une mobilité professionnelle sans entraves va nécessairement remettre en question les monopoles qui exercent leur pouvoir sur les individus : monopole d'une religion sur une population, monopole de l'Occident sur la planète, monopole de l'État sur un territoire, monopole d'une administration sur une fonction, monopole d'une corporation sur un métier, monopole des universités dans la reconnaissance des connaissances et savoir faire, monopole des intellectuels sur l'évolution de la pensée… Ces monopoles engendrent encore des diplômes qui certifient sur un papier légitime l'allégeance d'un individu.

5) Les nouveaux médias qui sont nés dans un cadre technique très centralisateur dans la vague du baby boom occidental de l'après guerre ouvrent l'esprit à une approche diversifiée du monde, c'est-à-dire à la fin des monopoles. Les mouvements étudiants au sein des universités occidentales et japonaises au cours des années 60-70 avaient porté les premiers coups à cette structure demeurée intangible pendant plusieurs siècles. Ceci aura une très importante répercussion dans le domaine des diplômes et de la monnaie dont les relations ont été codifiées avec l'extension du salariat.

Finalement Francine Lecours, analyste de politiques à la Direction de la Politique des arts du ministère du Patrimoine canadien, donnait un compte rendu de quatre rencontres ayant eu lieu avec des intervenants du monde de l'art et de l'industrie, rencontres dont l'objectif consistait à faciliter les liens entre ces deux univers. D'entrés de jeu, les gens de l'industrie posaient leurs paramètres, soit une analyse du marché, définir ce qui est un succès et un échec, joindre les forces afin d'atteindre les grandes corporations. En somme, les relations ne sont pas fluides, les contraintes s'avèrent lourdes d'un côté comme de l'autre, et aussi à l'intérieur des ministères concernés. Malgré cela, Francine Lecours affirme que les choses évoluent, mais sur un ton quelque peu timide à notre avis. Si tous s'entendent pour investir dans les contenus plutôt que dans les objets, rien ne va de soi, l'expression québécoise dira "que ce n'est pas évident". Bref, on reste sur notre faim dans ce dossier. Il est à craindre que la lourdeur bureaucratique et une industrie frileuse conduisent inexorablement à des retards dans la prise en charge des développements de contenus innovateurs. À suivre.

Cartographies canadiennes 

Sylvie Parent est critique d'art et rédactrice en chef pour le Magazine électronique du CIAC. Dans le cadre du volet Zones Tactiques: États des lieux québécois et canadiens, S. Parent nous offre une vue générale sur la production et la diffusion des arts dans le domaine des nouveaux médias au Canada - Cartographies canadiennes. Divisée en cinq sections: Colombie-Britannique, Prairies, Ontario, Québec et Maritimes, cette cartographie non exhaustive donne tout de même un tableau objectif et commenté de l'activité dans le domaine des nouveaux médias. Une ressource incontournable.

Nous vous invitons aussi à consulter le site Electricanada. Il s'agit d'une partie d'un projet DVDrom intitulé Electric Living in Canada, produit par le Banff Centre for the Arts. Le contenu nous offre des entrevues audio avec une trentaine d'artistes des nouveaux médias. L'image sonore en mosaïque des portraits et des paroles de chacun de ces artistes constitue autant de déclencheurs d'entrevues individuelles. Un brève description de la démarche des artistes et les liens pertinents se retrouvent dans cette même page.

Electric Living in Canada a été produit et réalisé par James K-M et Carol Sill, avec le support de Telefilm Canada et la British Columbia Film. L'interface et le directeur de programmation, James K-M, rédaction et développement du contenu, Carol Sill.

 

NOTE(S)

(1) ART 3000 : L'organisme existe depuis 10 ans et anime un réseau international de créateurs utilisant les nouvelles technologies, son principal objectif consiste à soutenir et à diffuser la création. (Le site était en construction en date de cette publication).

(2) Noosphère : Du grec noos qui signifie "esprit". "Il nous reste à inventer une philosophie de la valeur, une éthique du pouvoir, une esthétique du virtuel, une volonté de communauté et de mémoire, une solidarité humaine globale. La "noosphère" de Teilhard de Chardin peut nous servir de référence poétique et philosophique." (Philippe Quéau, "CyberTerre et Noosphère", tiré du Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 7-8 - Avril 1996).

 (3) Richard Barbeau commente cette oeuvre dans un article sur Archée: Rendez-vous sur les bancs publics et La Paresse - Culture tribale ou civilisée.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Tisseron, Serge. 1998. "Un p'tit vélo dans la tête". Dans Les cahiers de médiologie 5, p.94-95. Paris: Gallimard.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Agence Topo. La mission de l'Agence TOPO est centrée sur la production et la diffusion d'oeuvres multidisciplinaires intégrant principalement la photographie et la littérature. Présidente, Eva Quintas.

bump into each other. Trottoirs interactifs entre les villes de Budapest et Linz.

Cartographies > Électrozone

DA2 - the Digital Arts Development Agency

Fondation Daniel Langlois. Sa vocation est de faire avancer les connaissances en art et en science en favorisant leur rencontre sur le terrain des technologies. Elle souhaite favoriser l'épanouissement d'une conscience critique à l'égard des implications des technologies sur les humains, l'humanité et leur environnement naturel et culturel ainsi que l'exploration d'esthétiques propres aux nouveaux environnements humains.

Fondation Teilhard de Chardin, sa vie et son oeuvre.

Les Cahiers de médiologie. Pour en savoir plus sur la revue, les médiologues, l'association Ad.Rem, ou pour retrouver les textes des premiers numéros.

Media Centre of Art and Design (MECAD). Archée accueille sur son serveur l'oeuvre de Ricardo Iglesias, il est affilié au MECAD.

Michael Century. Pathways to Innovation in Digital Culture.

Mongrel

Nation2nation.org. A collective of First Nations artists whose main goals are to create a forum for dialogue on First Nations art, culture and issues; and to function as a catalyst for creative expression. > CyberPowWow.

Norman, S.J. 1997. Transdisciplinarité et genèse de nouvelles formes artistiques. Délégation aux arts plastiques, Ministère de la Culture de France.

Thecla Shiphorst. "Bodymaps- artifacts of touch" de Thecla Shiphorst, un article d'Isabelle Hayeur et Éric Raymond paru sur Archée au mois de septembre 1999.

 

ARTICLES COMPLÉMENTAIRES

Valérie Lamontagne et Pierre Robert - 11/1999 Un entretien avec Gerfried Stocker (Ars Electronica)

Valérie Lamontagne and Pierre Robert - 11/1999 An interview with Gerfried Stocker

Pierre Robert, Eva Quintas et Michel Lefebvre - 11/1999 Présentation du cédérom Liquidation, un photoroman nouveau genre

Richard Barbeau - 10/1999 Rendez-vous sur les bancs publics et La Paresse : Culture tribale ou civilisée?

Isabelle Hayeur et Éric Raymond - 09/1999 Bodymaps: artifacts of touch de Thecla Shiphorst

Pierre Robert - 06/1998 La Société des Arts Technologiques (SAT)

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).