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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


L'art électronique de la vidéo

Pierre Robert

section cyberculture
section cybertheorie

La 4e Manifestation Internationale Vidéo et Art électronique, qui s'est tenue à Montréal du 20 au 26 septembre 1999 dans une usine désaffectée aux allures gothiques, nous a inspiré quelques réflexions médiatiques et théoriques sur la vidéo.

Marshall McLuhan constatait que l'implantation d'un nouveau média transforme la perception des médias précédents et de leurs environnements spécifiques. Au point, parfois, d'élever ces derniers au rang d'oeuvres d'art. Ainsi en est-il actuellement de la littérature et du cinéma qui, détrônés par la communication électronique et le système satellitaire, deviennent des objets esthétiques attendus et affectionnés. Il n'est pas inutile de rappeler ici que l'écrit et le cinéma présentent tous deux une structure linéaire de lecture. Le fait qu'ils soient des arts à part entière et qu'ils atteignent, dans ce nouveau contexte social, une popularité inégalée n'est pas étranger à la problématique des médias.

Déplacements par médias interposés... 

Les exemples de déplacements d'intérêt par médias interposés sont nombreux comme le démontre succinctement McLuhan dans la deuxième préface à son livre Pour comprendre les médias :

Chaque nouvelle technologie crée un milieu, vu en soi comme corrompu et dégradant, mais qui transforme cependant son prédécesseur en forme d'art. Quand l'écriture était une nouveauté, Platon transformait l'ancien dialogue oral en forme d'art. À l'apparition de l'imprimerie, ce fut le Moyen Âge qui devint objet d'art. La "vision élisabéthaine du monde" était une vision du Moyen Âge. Et l'ère industrielle a fait de la Renaissance une oeuvre d'art, comme le montre les oeuvres de Jacob Buckhardt. Siegfried Giedion, à son tour, nous a montré, à l'âge de l'électricité, comment voir tout le processus de la mécanisation comme un processus artistique. (1993 (1968), p. 23)

Pour une majorité de gens, l'art vidéographique demeure l'apanage des publicitaires, pour quelques autres ce sera l'extravagance des jeux de caméras rock'n'roll ou encore l'art du vidéoclip (un art parfois digne de mention, mais hors de l'esthétique des arts visuels). La vidéo, et son corollaire la télé, sont sommairement perçues comme objets de service, des utilitaires permettant de consulter des contenus diversifiés. À preuve, la boutique de location vidéo loge à côté du marché local, la télévision fait office d'objet de séduction ou d'objet sexuel dans certains débits d'alcool, elle se transforme en cinéma maison et l'écran vidéo est soumis au stress d'une caméra de surveillance. C'est dans ces manifestations que réside la popularité de cette boîte à images électrique.

Ce déploiement dans les moindres fibres du tissu social voile évidemment les qualités proprement audiovisuelles et perceptuelles de la vidéo. Selon Edmond Couchot, la télévision en tant que surprésentation (elle présente et rend réel à la fois) "dote le regardeur d'une véritable ubiquité perceptive, en même temps qu'elle l'écartèle entre deux temporalités et deux espaces, le temps et le lieu où il se tient, le temps et le lieu où l'image est saisie." (1998, p. 68). Il ajoute un peu plus loin:

La structuration de l'écran en points élémentaires lui donne, d'autre part, comme McLuhan l'a montré, un caractère mosaïcal, exigeant de l'oeil un travail de recomposition synthétique et une mise au point différente de celle imposée par la lecture ou la vision en haute définition du cinéma. (1998, p. 70)

La vidéo... 

La vidéo (l'audiovisuel vidéographique) est sans contredit un média à part entière dont le potentiel, jumelé à l'art électronique et à la numérisation, ravi un grand nombre d'artistes contemporains, de Nam June Paik à Bill Viola et Gary Hill pour ne nommer que les têtes d'affiche de nos musées. Toutefois, mis à part peut-être ces quelques noms, elle reçoit peu sinon aucune considération dans la vie culturelle en général. Pourtant l'art vidéo a su faire valoir des discours troublants, inattendus et franchement novateurs tant par le traitement (effets), l'utilisation (installations) que par le contenu.

Malgré une présence dans les galeries et les institutions muséales, cet art ne semble pas avoir pris un envol décisif. À ce sujet David Ross, directeur du Musée d'art moderne de San Francisco (SFMoMA), nous rappelait que les musées ont aussi tardé à l'intégrer dans leurs collections et leurs présentations en salle. Les conservateurs la percevaient souvent comme une intruse bruyante ou trop excitée, comparée au calme inébranlable des peintures et des sculptures. La démarche vidéographique a tout de même plus de 40 ans, gage d'une maturité certaine. Dans le champ de l'art contemporain, cet art possède une histoire, des penseurs, des analystes et une esthétique propre.

Faudra-t-il attendre que l'ordinateur et l'immersion virtuelle détrônent la vidéo pour que se dégage une vision claire de son esthétique propre? Difficile à dire. De ce tableau succinct, on en déduit tout de même que la vidéo est victime de son temps et que les institutions en place n'ont aucune intention manifeste de proclamer cet art "techniquement" si près des gens. Cependant, dans la perspective de l'essor fulgurant de l'ordinateur et de l'Internet comme média des médias, la vidéo changera certainement de statut d'ici peu.

La jeunesse des médias... 

Les jeunes artistes comprennent-ils la révolution médiatique à venir? La question ne se pose peut-être pas, car leur apport sur la scène électronique suffit pour s'en convaincre, ils sont là pour rester. S'ils saisissent l'univers numérique avec une créativité débordante, plusieurs, par contre, n'en sont qu'à débroussailler les prodigieuses et insolites possibilités offertes par les nouvelles technologies. À ce titre, la performance de Lioneli Fernandez et Erik Minkkinen (4e Manifestation Internationale Vidéo et Art électronique, qui s'est tenue à Montréal du 20 au 26 septembre 1999. Champ Libre) en manifestait toute la véracité. Attablés à leur portable, ces Laptop Jockeys produisaient, les yeux rivés à l'écran, une noise music obsédante. Derrière eux, projeté sur un écran mural, le méli-mélo des interfaces de leurs logiciels bougeait sans cesse, étalant de-ci de-là les ondes, les chiffres, les répertoires, les codes, les menus et les effets, sans oublier la petite flèche du curseur, hystérique, à la recherche de sa mémoire. Devant eux, un public restreint absorbait cette performance à la fois comme un concert et comme une ambiance de club techno. D'autres, étendus sur un tapis, rêvassaient sur le lit vibratoire des textures sonores.

Nous avons déjà abordé la question du gribouillis dans les oeuvres dédiées au Web, entendue comme l'épaisseur visuelle du code de programmation intégré dans le discours artistique. Ce jeu de gribouillage vaut, sans l'ombre d'un doute, pour ce type de performance sonore. La Manifestation Vidéo et Art électronqiue, à cet égard, démontrait une des facettes montantes de l'art électronique, le son. Il peut sembler surprenant d'affirmer que la vidéo d'art s'engage de plus en plus dans le champ sonore, mais le phénomène se confirme de plus en plus.

Marshall McLuhan avait bien vu et anticipé l'importance de la culture auditive dans un univers technologique tramé sur l'électricité. Sa théorie associe la tribalisation des rapports sociaux - c'est-à-dire l'unification suscitée par l'instantanéité des communications - aux racines auditives propres à la culture tribale, tandis que la culture visuelle relève de l'écriture et de l'alphabet phonétique (lire nous isole en quelque sorte du monde environnant alors que l'oreille demeure ouverte). L'archétype de la communication auditive remonte donc à la surface dans les sociétés où l'instantanéité est une chose acquise.

"Le sens de l'ouïe, au contraire de l'oeil neutre et froid, est hyperesthésique, subtil et englobant : les cultures orales agissent et réagissent en même temps. La culture phonétique, elle, donne à l'homme des moyens de refouler ses sentiments et ses émotions au moment de l'action." (McLuhan, 1993 (1964), p. 145).

Une vidéo significative... 

Autre moment significatif lors de cette 4e Manifestation Internationale Vidéo et Art électronique, la soirée d'ouverture nous accueillait avec Hysteria, une vidéo de 6 minutes de l'américain Doug Aitken. Il s'agit d'un montage présentant les foules hystériques de la culture pop dans une courbe chronologique croissante (à noter que la télévision et la musique pop arrivent en même temps). Cette suite ininterrompue de vagues humaines, desquelles pointent des têtes grimaçantes et des corps sur le point d'éclater sous la pression du désir, donnait le vertige tellement la réalité criante de ce phénomène valait, sur un plan esthétique, tous les corpus universitaires et philosophiques sur le sujet. En 6 minutes, une fabuleuse économie de l'information et un voyage sur quelques décennies, une vidéo captivante et pleine de sous-entendus.

Dans ce type de situation façonnée par l'hystérie collective, le sonore anime le corps dans une relation immédiate tout en exacerbant la tension entre l'absence psychologique de la distance et la présence inatteignable, paradoxale, de l'être désiré. Cette vidéo exemplifie à elle seule un ensemble de phénomènes directement liés à l'électrification de nos liens sociaux. Dès lors, on peut entrevoir pourquoi l'art vidéo, tel que pratiqué du moins par la génération montante, délaisse l'attraction purement visuelle pour y intégrer, avec plus de force et de diverses façons, la dimension sonore. Rappelons, en outre, que les images saccadées des vidéoclips empruntent les structures rythmiques de la musique, que l'image est au service de l'audition et non l'inverse. Elle est contaminée par le "beat".

Il n'y aurait qu'un pas à franchir pour entrevoir la vidéo comme un nouvel art désuet, du moins si le paradoxe n'incommode pas trop. La forte présence du son crée un déplacement qui diminue l'impact de l'effet visuel en tant que valeur principale du duo audio et visuel. La narration, soutenue principalement par l'image, est conséquemment perturbée par cette emphase sur l'aspect sonore. De la sorte, la vidéo change de statut esthétique. Peut-on vraiment aller aussi loin dans cette logique des médias et parler d'une vidéo altérée dans son rapport perceptuel à l'image et au son?

Sous cet angle, les médias présentent une double dynamique de déplacement quelque peu déconcertante. D'une part, selon McLuhan, un nouveau média fait de son prédécesseur une forme d'art, d'autre part, dans l'exemple de l'art vidéo actuel, c'est la dynamique interne de la perception du média qui change, passant du visuel au sonore. On se retrouve devant un art qui se pérennise par défaut, dirons-nous, tout en offrant dans ses nouvelles avancées des caractéristiques inédites. Une dynamique déjouant singulièrement l'institutionnalisation des arts et le discours établi.

L'espace numérique et l'art électronique perturbent, sans contredit, l'ensemble des dimensions du discours artistique. Néanmoins, la pensée esthétique rencontre depuis toujours des défis immenses, parce qu'elle s'adresse à la dynamique complexe des changements sociaux et, aujourd'hui plus que jamais, parce qu'elle est mise au défi par l'irrévocabilité des prolongements technologiques de l'humanité. Les arts, ainsi pratiqués et contextualisés par l'univers médiatique, ne se définissent plus par des qualités techniques spécifiques mais par la façon qu'ont les technologies d'altérer notre façon de percevoir.

 

NOTE(S)

4e Manifestation Internationale Vidéo et Art électronique, Montréal du 20 au 26 septembre 1999. Champ Libre.

Davis Ross sur Archée: L'art dédié à l'interréseau à l'ère du numérique (David Ross)

Dictionnaire des arts médiatiques. On compte plus de 50 entrées utilisant le terme vidéo!

Doug Aitken. Profil de ses productions.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Couchot, Edmond. 1998. La technologie dans l'art: De la photographie à la réalité virtuelle. Nîmes: Éditions Jacqueline Chambon, 269 p.

McLuhan, Marshall. 1993 (1964). Pour comprendre les médias: Les prolongements technologiques de l'homme. Montréal: Bibliothèque québécoise, 561 p.

Poissant, Louise (dir. publ.). 1997. Dictionnaire des arts médiatiques. Sainte-Foy: Presses de l'Université du Québec, 431 p. On compte plus de 50 entrées utilisant le terme vidéo.

Poissant, Louise (dir. publ.). 1995. Esthétiques des arts médiatiques, tome 2. Sainte-Foy: Presses de l'Université du Québec, 475 p. Plus particulièrement, les textes de Christine Ross "La vidéo comme une histoire de liens déliants" et Monique Langlois "L'image vidéo ou le concept de la représentation traversé par la technologie".

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).