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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Rendez-vous sur les bancs publics et La Paresse : Culture tribale ou civilisée?

Richard Barbeau

Il sera question ici de deux installations multimédias présentées en septembre dernier à Montréal : Rendez-vous sur les bancs publics (1), conçue par Monique Savoie et Luc Courchesne; ainsi que La Paresse (2), de l'artiste et cinéaste François Girard, auteur du Violon rouge (1998) et des Trente-deux films brefs sur Glenn Gould (1993) . La première installation est présentée sur l'esplanade, face au Musée d'art contemporain de Montréal, tandis que la seconde se trouve dans le Musée.

Même si elles sont voisines, les deux oeuvres s'éloignent grandement l'une de l'autre du point de vue théorique. Comme on parle ici de réalisations multimédias, nous nous proposons de faire une comparaison à partir des caractéristiques propres à l'utilisation des nouvelles technologies, comme la virtualisation, la communication en temps réel (téléprésence), l'immersion et la convergence des médias. Des notions qui mettent en vedette l'interactivité, grâce à la reconfiguration du triangle auteur-oeuvre-spectateur avec, au centre, le regard de l'institution.

En considérant le principe de l'interactivité, on constate en premier lieu que si La Paresse en est d'une certaine façon dépourvue, Rendez-vous sur les bancs publics en possède à un très haut degré. Par contre, c'est tout l'inverse pour ce qui est du "contenu". Mais avant d'aller plus loin, essayons de rendre compte de l'expérience des oeuvres.

Le Rendez-vous... est comparable à la vidéo-conférence, soit un téléphone avec l'image des interlocuteurs qui échangent en temps réel. Mais le dispositif bi-directionnel est loin d'être aussi simple, car ici la liaison est constante et s'effectue entre deux espaces publics extérieurs, soit l'esplanade face au Musée d'art contemporain à Montréal et la Place d'Youville à Québec. De plus, les conversations ne se font pas seulement d'individu à individu, mais de groupe à groupe, assis chacun de leur côté sur un banc de parc. Lorsqu'on arrive sur les lieux, on est d'abord saisi par l'intensité et le dynamisme des échanges, et ensuite par l'extrême pauvreté de leur contenu; et cela, même si les gens sont invités à "tester leur potentiel à participer à la culture actuelle" comme l'affirme le communiqué de presse sur le site de la SAT!

Ce sont surtout les jeunes qui se sont approprié le dispositif, avec tout ce qu'il faut de fraîcheur et de spontanéité. Les dialogues peuvent être autant amicaux qu'hostiles. On fait connaissance, on s'amuse ou l'on se taquine sur la rivalité Montréal-Québec en s'interpellant par les prénoms. Les jeux de séduction ne sont pas non plus exclus comme lorsque Marie-France, par exemple, déclare imprudemment son amour pour Jeff en l'invitant à Québec; un Jeff qui, vu son état, ne se souviendra probablement plus de rien le lendemain. Par contre, beaucoup d'échanges sont en fait des monologues d'insultes, de dénigrements et de grossièretés. Par ailleurs, la technologie est tellement efficace en ce qui a trait à la téléprésence que les jeunes s'amusent de toute évidence à insérer des "bruits" dans le message : littéralement d'abord, en lançant des cris à deux centimètres du microphone, ensuite en allumant le briquet devant l'objectif de la caméra ou en y plaçant son nombril, quand ce n'est pas tout simplement en éjaculant dans celle-ci — c'est dans la nuit, paraît-il, que l'on peut observer les gestes les plus agressifs ou obscènes. Bien sûr, certains ont été scandalisés face à de tels comportements. Mais disons que ça vaut bien toutes les idioties que l'on peut voir à la télévision ou entendre à la radio.

Quoi qu'il en soit, l'interaction est ici à son maximum puisqu'elle ne se limite pas seulement aux conversations entre les individus à chaque extrémité de la ligne, mais aussi entre les participants chacun à leur coté (interaction qui peut tourner parfois à la bagarre). Par ailleurs, c'est curieusement lorsqu'il n'y a personne que l'on mesure tout le potentiel interactif du Rendez-vous sur les bancs publics. Car en se plaçant devant la caméra, on se retrouve à la fois téléporté de l'autre côté tout en étant dans l'expectative d'un "événement".

L'homme bicaméral 

La paresse du spectateur 

L'oeuvre ouverte 

 

NOTE(S)

(1) Produite par la Société des arts technologiques (SAT), un centre montréalais de production et d'expérimentation en arts médiatiques. L'installation a été présentée du 25 août au 19 septembre 1999, jour et nuit à Montréal sur l'esplanade face au Musée d'art contemporain et à Québec, à la Place d'Youville. Un dispositif, composé notamment d'un écran vidéo, d'une caméra et d'un micro, permet de capter et de transmettre vers l'autre ville sons et images en direct, par le biais d'une connexion à haute vitesse. Il est à noter que l'idée sera reprise entre Montréal et Paris au printemps 2000 et entre Montréal et Beyrouth à l'automne 2001.

(2) Réalisée dans le cadre d'une résidence de création au Musée, La Paresse est une installation multimédia de François Girard, présentée au Musée d'art contemporain de Montréal du 2 septembre au 24 octobre 1999. La bande sonore est de Nancy Tobin et l'acteur George Molnar incarne le personnage.

(3) Esprit bicaméral (ou bichambré), caractérisé par le fait que les deux hémisphères du cerveau fonctionnent de manière indépendante. Les voix seraient formées dans la zone du cerveau droit et transmises à l'hémisphère gauche dans la zone de Wernicke qui lui est symétrique et dans laquelle se trouvent les fonctions du langage. Pour l'homme bicaméral, ces voix auraient une origine divine et pour Jayne, elles seraient à la source de la croyance au divin. Dieu serait, pour ainsi dire, logé dans le cerveau droit. Et toujours concernant l'opposition entre culture tribale et civilisée, Derrick de Kerckhove a publié un ouvrage essentiel pour comprendre les effets cognitifs de l'alphabet vocalique. Ce dernier marque en effet le passage d'une civilisation auditive à celle, purement visuelle, individuelle et séculière qu'est la civilisation vidéo-chrétienne : "... avec l'écriture, l'oeil l'emporte sur l'oreille et le moi l'emporte sur l'autre. L'oeil l'emporte sur l'oreille parce que le monde de l'essai écrit est celui de la description d'un spectacle intérieur.  [...]. Le monde de la pensée alphabétisée est d'abord vu et, en même temps qu'il est vu, il est privatisé. [...]. Le moi, qui se constitue, s'affermit et se personnalise toujours davantage autour de l'écriture, se dégage en Occident de l'intervalle qui le relie à l'autre - ou à Dieu -  et se replie, se referme sur lui-même." (Derrick de Kerckhove, 1990, p.14).

(4) J'ai vu trois fillettes qui ont tout de même essayées de participer en voulant répondre aux murmures du personnage : "cessez de faire la paresse, monsieur!", ont-elle lancé en tenant avec leurs petites mains le cordon de sécurité placé devant la fenêtre.

(5) Cette opposition est évidemment reprise de celle qui distingue "les médias chauds et les médias froids" exposée dans Pour comprendre les médias de McLuhan. Les médias chauds nous excluent et les médias froids nous incluent car ces derniers permettent la participation (Marshall McLuhan, 1993, p. 59-74).

(6) Pour apprécier les effets que produisent ces deux réalisations sur le spectateur, il y a d'autres aspects à considérer, à commencer par le lieu de diffusion : plaçons La Paresse dans une vitrine de magasin et installons le Rendez-vous dans le musée et la donne change complètement.

(7) Rappelons ici la distinction proposée par Umberto Eco entre deux qualités à partir desquelles on peut jauger une oeuvre d'art : "[...] toute oeuvre d'art, alors même qu'elle est forme achevée et "close" dans sa perfection d'organisme exactement calibré, est "ouverte" au moins en ce qu'elle peut être interprétée de différentes façons sans que son irréductible singularité en soit altérée." (Umberto Eco. 1965. p.17)

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

De Kerckhove, Derrick. 1990. La civilisation vidéo-chrétienne. Paris: Retz Atelier Alpha Bleue.

Eco, Umberto. 1965. L'oeuvre ouverte. Éditions du Seuil, 314 p.

Jayne, Julian. 1994. La Naissance de la conscience dans l'effondrement de l'esprit. Paris: Presses universitaires de France. Traduction de The Origin of Consciousness in the Breakdown of the Bicameral Mind. Boston:  Hougton Mifflin Company, 1976.

McLuhan, Marshall. 1977. D'oeil à oreille, Éditions Hurtubise HMH.

McLuhan, Marshall. 1993. Pour comprendre les médias. Bibliothèque québécoise, 561 p.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Société des arts technologiques (SAT)

 

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).