archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Art, électronique, guerre et médias

Pierre Robert

Une situation de guerre stigmatise plusieurs pans de nos sociétés. À cet effet, si Internet est le prolongement social d'un besoin stratégique d'origine militaire, les guerres actuelles se répercutent, en retour, dans les réseaux sociaux de l'interréseau. Les nouvelles réalités de la communication rejoignent désormais les prémonitions de la science-fiction. Marshall McLuhan, par ailleurs, affirmait explicitement qu'avec l'électricité les prolongements de notre corps atteindraient de nouvelles dimensions, "[…] nous approchons rapidement de la phase finale des prolongements de l'homme : la simulation technologique de la conscience" (1993, p. 31). Une guerre lovée dans les médias électroniques n'est plus seulement une guerre de terrain rapportée par des journalistes, elle se répercute profondément dans les réseaux, dans la conscience globale. En scrutant, ces dernières semaines, les messages diffusés sur la liste de discussion de l'Inter Société des Arts Électroniques (ISEA), soudainement plus nombreux qu'à la normale, cette sensibilité électroconsciente du monde devenait plus qu'évidente.

Reprenons les choses du début, en simplifiant à l'extrême. L'intolérance serbe envers le Kosovo atteint un niveau inacceptable, l'OTAN juge pertinent de s'impliquer directement, les Kosovares fuient devant la menace agressive de ces deux fronts. Dans de tels conflits, les médias ont un rôle essentiel, il va sans dire. La machine médiatique porte le drapeau du droit à l'information et elle veut être de tous les combats. Ce credo médiatique prend sa source dans les nerfs de la globalisation propre à l'électrification de nos liens sociaux (pour paraphraser Derrick de Kerckhove, Les nerfs de la culture, 1998). La rapidité électronique avec laquelle l'information circule et surtout la multiplication des sources (institutionnelles, collectives, nationales, corporatives, individuelles, etc.), engendrent une prolifération extraordinaire de l'information. Et, dans des circonstances exceptionnelles (une situation de guerre par exemple), cette secousse électronique à grande échelle atteint des organismes dont le mandat initial est à cent lieues du propos politique stricto sensu.

La liste de discussion de l'ISEA en est un exemple. Force est de constater que la diffusion sur cette liste de messages d'appel à l'aide et à la mobilisation pour le Kosovo, s'est rapidement polarisée entre, d'une part, ceux favorisant l'intégration des enjeux politiques dans les discours sur l'art, au point où certains jugeaient la politique comme un art à part entière et, d'autre part, ceux voulant demeurer à l'abri des ces ingérences du politique dans une liste de discussion dédiée à l'art électronique. Sans vouloir trancher, il est évident que les informations sur Internet et dans les médias traditionnels n'ont pas vraiment besoin du support des groupes de discussion sur l'art électronique pour se répandre. Par ailleurs, dans quelle mesure ces petits groupes virtuels peuvent-il empêcher d'être eux-mêmes abusés par une rhétorique idéologique intéressée? Ignacio Ramonet, directeur du journal Le Monde, pose pour sa part un jugement des plus circonspect relativement à la pureté de l'information, car selon lui celle-ci est aussi contaminée que l'air et l'eau.

La vérité médiatique repose sur un principe simple: répéter = démontrer. Si tous les médias, à propos d'un même événement, disent la même chose, le citoyen sera bien obligé d'admettre que c'est cela la vérité, même si c'est faux! L'information, en raison de son hyperabondance, est devenue, littéralement, le cinquième élément (avec l'air, l'eau, la terre et le feu), et, comme les quatre autres, elle est aussi polluée, contaminée. D'où la nécessité d'une véritable écologie de l'information. (Propos recueillis par Rémy Fière, Libération, 16 avril 1999)

Si la conscience planétaire doit être pleinement assumée, elle doit effectivement passer par une économie de l'abondance et une écologie de l'information. Dans ce contexte, le discours politique est certes encouragé mais les lieux où il se déroule ne sont pas les véritables enjeux, il s'agirait, de ce point de vue, d'un faux débat.

Évidemment les réseaux, quels qu'ils soient, ont immédiatement perçu l'importance d'Internet comme source d'information privilégiée. Archée est de ceux-là puisque nous avons donné suite aux messages en provenance de nos réseaux de confiance afin d'encourager la radio indépendante B92 de Belgrade. Nous agissions alors comme un relais synaptique dans cette dissémination d'une protestation contre le contrôle absolu des médias par la classe politique et militaire en Yougoslavie. Au delà de cet engagement qui nous paraissait totalement justifiée, nous serions, par contre, mal avisés de porter un jugement politique définitif ou éclairé. Archée n'a, en ce sens, aucun mandat politique, si ce n'est de soutenir la libre circulation de l'information.

Internet offre un immense potentiel pour la mobilisation empathique. Mais lorsqu'il s'agit de guerre, nous sommes loin de pouvoir intervenir avec efficacité. D'ailleurs, il n'y a qu'à lire l'article de Maurice Najman dans Le Monde Diplomatique (février 1998), dont voici un extrait, pour se convaincre de la vulnérabilité de nos moyens en tant qu'internautes engagés.

En temps de paix ou non, la guerre informatique permet de saboter les systèmes informatisés des infrastructures stratégiques (civiles et militaires), de mener des actions d'espionnage (à des fins militaires et économiques) par intrusion dans les systèmes.
Ses principales armes sont : des virus (petits programmes qui contaminent le fonctionnement des réseaux) ; des vers (des virus qui se reproduisent et circulent dans le réseau pour contaminer petit à petit d'autres ordinateurs et programmes, jusqu'à en occuper tout l'espace mémoire et le paralyser) ; des trappes (système installé secrètement par le concepteur qui permet de s'y introduire en contournant les protections) ; des "chevaux de Troie" (programmes dissimulés dans un autre programme capable de détruire le contenu d'un ordinateur) ; des "bombes logiques" (programmes qui injectent des virus et des vers dans un système, activables à distance ou qui se déclenchent lors de la mise en oeuvre de certains programmes ou de certaines commandes qui font ainsi office de détonateurs) ; des canons hyperfréquence (l'impulsion radio qui perturbe les composants électroniques) ; les ondes électromagnétiques - il s'agit de canons à "micro-ondes" embarqués sur un engin (ou bientôt portés sur le champ de bataille par un fantassin) qui génèrent une impulsion de très courte durée et de très grande puissance capable de paralyser tout ou partie d'un système électronique, qu'il s'agisse des commandes d'un avion, d'un tank, d'un navire ou de la "mise à feu" de missiles et autres systèmes d'armes.

Sans vouloir, par ailleurs, atténuer l'extrême importance de l'implication des internautes, on ne peut que rester pantois devant l'artillerie électronique qui se déploie dans les coulisses des machines de guerre et des impérialismes économiques.

Alors l'art et les réseaux artistiques dans tout ça? 

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

McLuhan, Marshall. 1993 (1964). Pour comprendre les médias: Les prolongements technologiques de l'homme. Montréal: Bibliothèque québécoise, 561 p.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

http://www.thing.net/~war/
http://www.thing.net/~war/netaktivism.html

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).