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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Sight & Sound

Mathieu Mundviller

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La toute première Biennale Internationale des Arts Numériques de Montréal (BIAN) s'est tenue du 18 avril au 13 juin 2012. La tenue d'un tel évènement témoigne de la force des créateurs montréalais, qui ont réussi à établir au fil des années une scène artistique numérique reconnue, pratique peu connue du grand public il y a de cela quelques années. Nous pouvons penser notamment à la notoriété des festivals Elektra et Mutek, mais aussi au travail effectué par des centres d'artistes autogérés qui s'efforcent sans relâche de faire découvrir les nouveaux talents de la relève numérique. Un des centres qui a permis de faire augmenter le rayonnement de l'art numérique montréalais est le centre de production et de diffusion Eastern Bloc. Fondé il y a bientôt cinq ans, ce centre d'artiste autogéré s'est donné la mission de promouvoir le travail d'artistes émergents tant au niveau local qu'à l'international. Mandat qu'il perfectionne d'année en année par l'établissement de plusieurs partenariats avec des organismes et artistes internationaux.

Cette année, Eastern Bloc s'est associé la BIAN en joignant la quatrième édition de son festival annuel Sight & Sound à la programmation de la biennale, du 23 au 28 mai dernier. Ayant comme thème celui de la symétrie, le festival regroupa des artistes de partout à travers le monde: Pays-Bas, France, États-Unis, Canada et de Suisse. Les travaux de quatre de ces artistes furent présentés en collaboration avec la BIAN: Wave Interference par Robyn Moody; Hit Counter, A Performance for Visitors in 2012 et Self-Portrait Bot de Zach Gage; 51L3NC3 4ND L1GH7 de Patricia Wickramasinghe ainsi que Citadel: Landscape de Matthijs Munnik. Il s'agissait des seules installations présentées durant les cinq jours du festival, les autres œuvres étant majoritairement des performances ou encore des ateliers et des tables rondes données par les artistes invités.

Wave interference – Fluctuation symétrique 

Wave Interference, Robyn Moody, Photo: Justin Desforges

Dans une toute nouvelle salle d'Eastern Bloc, construite une semaine avant la tenue de Sight & Sound, se trouvait première œuvre à laquelle le visiteur était confronté à son arrivée au centre. Il s'agissait d'une grande vague sinueuse composée de néon dansant au son d'un orgue électrique. Wave Interference de l'artiste albertain Robyn Moody est une œuvre surprenante par son élégance, sa simplicité et sa capacité à nous captiver. Elle est composée de plus de 80 néons blancs, recouverts d'une pellicule noire pour ne laisser passer qu'un mince filet de lumière. Ces néons sont accrochés à une armature ressemblant à une colonne vertébrale autour de laquelle ils s'agitent lentement, pivotant légèrement autour de leur squelette.
Accompagnés d'une tonalité jouée par un orgue électrique situé juste ses à côté, l'installation de Moody créait une ambiance surréelle, où un squelette de métal semblait faire berçait de la lumière au fil d'un son. L'installation enveloppait le visiteur dans l'ambiance sonore et visuelle intime. Moody réussit également à créer une évasion presque méditative, par l'utilisation harmonieuse de mouvement et de musique ambiante. Le côté méditatif rappelait celui créé par la contemplation d’un feu de foyer ou encore des vagues d'un océan.

Les œuvres conceptuelles de Zach Gage: La réflexion d'autrui 

De l'autre côté du centre,  à l'intérieur de la salle nommée Studio C, l'artiste new-yorkais Zach Gage présentait trois de ses œuvres conceptuelles. La première, Hit Counter, est en quelque sorte la réalisation d'un fantasme narcissique d'artiste lors de la tenue d'expositions, soit le désir de savoir combien de spectateurs ont regardé leur œuvre. Présenté simplement, il s'agit d'une boîte en bois où l'on y retrouve un trou et un compteur. Gage joue avec la curiosité du spectateur afin que celui-ci  s'approche pour voir ce qui se trouve dans le trou, tel un voyeur. Il ne s'agit en fait que d'une simple caméra, qui est liée au compteur situé un peu plus bas: à chaque fois que quelqu'un regarde par le trou, le compteur augmente son compte d’un. L'œuvre amusait et la plupart des spectateurs faisaient tourner le compteur de deux à trois fois.

La seconde œuvre, A Performance for Visitors in 2012 est constituée d’un haut-parleur, qui fait parfois retentir le son caractéristique qui signale la réception d'un message texte sur un iPhone. Étant originellement conçue pour être placée dans une salle plus large que le Studio C d'Eastern Bloc, elle a comme objectif de distraire les spectateurs, les forçant à vérifier constamment s'ils n'ont pas reçu un message. Cependant, la petitesse du Studio C fait en sorte que les gens ne s'y attardent pas, et par conséquent risquent de ne pas entendre pleinement le son, faisant perdre de la sorte à l’œuvre toute son efficacité. A Performance for Visitors in 2012 aurait été plus efficace si elle avait été placée dans une pièce où les gens auraient eu tendance à rester plus longtemps, comme celle où se situait Wave Interference.

La dernière œuvre présentée par Gage est Self-Portrait Bot. Le spectateur est placé devant un ordinateur et peut clavarder avec Gage, plus précisément, avec une incarnation de Gage. En effet, le spectateur n'a qu'à écrire dans la boîte de dialogue apparaissant à l'écran et le robot informatique incarnant Gage lui répondra, tirant aléatoirement des réponses dans l'historique des conversations qu'il a tenu précédemment. Cette œuvre est intéressante, car elle permet de discuter avec le passé de Gage, faisant ainsi ressortir des moments personnels de la vie de l'artiste.

51L3NC3 4ND L1GH7 - Symétrie inversée 

51L3NC3 4ND L1GH7 est une installation vidéo où l'artiste Patricia Wickramasinghe  a mis deux écrans géants face à face. L'exploration du thème de la symétrie était intéressante, car on voyait sur un des écrans deux hommes dansants et sur l'autre, deux femmes faisant de la boxe. La symétrie formelle des écrans y était ainsi inversée dans l'incarnation des stéréotypes sexuels des figures se déplaçant sur les écrans. Une musique jouait et le son, bien que numérique, était passé à travers un filtre créant l'effet granuleux d'un 33 tours, allant de pair avec un cône mis en place dans le coin de la pièce, faisant écho à un gramophone.

Ce fait témoigne de la volonté de l'artiste à créer une œuvre numérique, possédant cependant une qualité matérielle authentique obtenue par le travail manuel. Les images projetées ont été filmées selon la technique du stop-motion. L'artiste utilise cette technique afin de donner une matérialité à l'œuvre, qualité que le travail numérique ne rend pas (on peut retrouver l'entrevue qu'elle a donnée préalablement à Sight & Sound sur le site d'Eastern Bloc).

Malheureusement, l'installation n’est pas très convaincante. Étant majoritairement un travail d'exploration et de production formel, 51L3NC3 4ND L1GH7 n’est pas claire, car l'explication de la démarche de l'artiste est absente de la vignette descriptive. Le concept de symétrie des opposés amené par les figures sur les écrans est intéressant, mais ne pousse pas suffisamment la réflexion. L'œuvre se réfère à elle-même par une boucle de rétroaction obtenue par la symétrique de sa stratégie formelle et par le discours asymétrique de son contenu. Elle s'enferme dans son propre discours sans s'ouvrir au spectateur.

Citadel: Landscape : La perception aveugle 

L'artiste néerlandais Matthijs Munnik nous a offert une des performances les plus marquantes de ce volet de la BIAN par la présentation de son œuvre Citadel:Landscape. Bien qu'il était prévu au départ qu'elle soit présentée comme une installation, les besoins techniques des autres œuvres occupant l'espace de la galerie écartèrent cette possibilité. Cependant, l'œuvre n'en est pas pour autant perdante, car sa présentation sous forme de performance la rend encore plus unique.

Constituée d'un simple écran où sont projetées des couleurs pures, le spectateur peut vite penser qu'il s'agira d'un simple diaporama de couleurs. Cependant, Munnik veut nous faire découvrir ce qu'il appelle « The Flicker Effect », l'effet du clignotement. Les couleurs projetées à l'écran se succèdent de plus en plus rapidement. Au final, elles clignotent si rapidement que l'œil ne peut plus les discerner. Cela créer un effet particulièrement intéressant: des formes géométriques apparaissent dans les yeux, comme si le cerveau voulait compenser ce qu'il a de la difficulté à percevoir en créant lui-même des formes visibles.

Ce qui est d'autant plus intéressant, c'est que cette œuvre est avant tout conçue pour être «vue les yeux fermés; les flashs de lumières sont tout à fait perceptibles à travers les paupières. D'ailleurs, Citadel : Landscape est la nouvelle mouture de l'œuvre originale Citadel de 2009. Munnik plaçait un masque de plastique sur les visages des participants où il y projetait directement les couleurs. Pour la version de 2012, il utilise directement les paupières afin de créer « The Flicker Effect ». L'ambiance sonore qui accompagne les flashs de couleurs donne un ton très organique à l'expérience vécue.


Citatel: Landscape II

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Mathieu Mundviller est étudiant au doctorat en histoire de l'art à l'Université du Québec à Montréal et travaille au laboratoire de recherche sur les œuvres hypermédiatiques NT2. Il s'intéresse à comprendre les effets des technologies dans le processus créatif des artistes.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

Galerie photo du festival Sight & Sound : http://easternblocmtl.tumblr.com
Site Web de Roby Moody : http://www.robynmoody.ca
Site Web de Zach Gage : http://stfj.net
Site Web de Matthijs Munnik : http://www.matthijsmunnik.nl

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).