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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Entre immersion du corps et subversion du sujet :
l’ambivalence du dispositif technologique

Anne-Claire Cauhapé


entretien avec Kurt Hentschläger

« Matter », pour particule. La dernière création de Kurt Hentschläger, exposée à la Société des arts technologiques pour la Biennale des arts numériques de Montréal, est une adaptation de l’une de ses pièces précédentes, « Cluster », pour les contraintes et possibilités techniques du dôme. Selon Hentschläger « Matter » était le titre parfait pour cette œuvre qui développe une réflexion globale sur le corps en tant que forme et en tant que condition. Qualifiant lui-même son art de politique, l’artiste fomente ces œuvres comme un projet d’expérience du sublime pour le public, cherchant à surprendre ce dernier par des propositions perceptuelles inédites afin de l’ouvrir à une nouvelle conscience individuelle et collective. Démarche hybride entre réflexivité métaphysique et déploiement technologique, l’esthétique d’Hentschläger se concentre sur le spectateur de qui il attend une réponse active en échange de son « offre » artistique. Pleinement conscients de cette adresse faites au public, c’est installés au cœur même de l’œuvre, au centre de la satosphère, que nous nous essayons à une expérience perceptuelle préfigurée comme un parcours du saisissement de notre conscience par l’image et le son et sa transformation en une révélation –au sens photographique-  de notre état de corps et de notre état d’être.

Approche de l’œuvre 

Le corps en joue: distraction ou émotion ?  

Entre saisie et saisissement  

Conclusion 

 

NOTE(S)

1 « […] si un phénomène ne s’offre qu’à un de mes sens, c’est un fantôme, et il n’approchera l’existence réelle que si, par chance, il devient capable de parler à mes autres sens » Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, coll.Tel, 1945, pp.367-368

2 « Le corps tout entier ou une de ses parties est introduit technologiquement dans une situation d’expérience nouvelle qui perturbe la situation habituelle ; ce n’est que l’expérience sensorielle qui est analysée et qui intéresse ‘l’artiste’ producteur et ce n’est que dans cette dernière que s’achève et s’épuise l’expérience esthétique du bénéficiaire » Mario Costa, « Les bases théoriques », http://www.olats.org/projetpart/artmedia/2002eng/bases.html

3 Ibid Maurice Merleau-Ponty, p.68

4 « Comme l’ont fait remarqué Rudolf Laban, Erwin Strauss et d’autres, la posture érigée, au-delà du problème mécanique de la locomotion, contient déjà des éléments psychologiques, expressifs, avant même toute intentionnalité de mouvement ou d’expression. Le rapport avec le poids, c’est-à-dire avec la gravité, contient déjà une humeur, un projet sur le monde. (…) Nous nommerons ‘pré-mouvement’ cette attitude envers le poids, la gravité, qui existe déjà avant que nous bougions, dans le simple fait d’être debout (…). C’est le pré-mouvement, invisible, imperceptible pour le sujet lui-même, qui met en œuvre en même temps le niveau mécanique et le niveau affectif de son organisation » Hubert Godard, « Le geste et sa perception », in Isabelle Ginot et Marcelle Michelle, La danse au XXème siècle, ed Larousse, Paris, 2002, p. 236
5 Pour « accès », on pourrait également parler d’ « excès » dans la mesure où il est question de littéralement déborder le corps, de lui insuffler plus de données qu’il ne peut traiter ou qu’il n’a l’habitude de le faire. Assaillir ses habitus perceptifs pour l’amener à se définir sur un nouveau mode de relation.

6 « C’est la sensation de notre propre poids qui nous permet de ne pas nous confondre avec le spectacle du monde ». Ibid Hubert Godard, p 239

7 Voir: Mario Costa, Le sublime technologique, coll. Un oeil, une plume, Lausanne, 1994

8 Voir l’analyse de Claudia Hart de « Feed » : « The result is an imersive environment of flickering light in which the ‘real’ physical world mutates into a primordial soup of pulsing sound, mist and colored light. It is both terrifying and transportive. (…) we seem to be similarly driven by an other-worldly physics ‘engine’ in which our autonomic responses are beyond our control. We are in fact experiencing ‘sublime light’, a light that is truly psychedelic. » http://www.kurthentschlager.com/portfolio.html

9 Edmund Burke, A Philosophical Enquiry into the Origin of Our Ideas of the Sublime and Beautiful, Oxford University Press, 1990

10 Voir l’analyse de Marc Jimenez sur la place du sujet dans les nouvelles technologies: « L’expansion de la sphère culturelle qui absorbe toutes les formes d’Art ancien, classique, moderne ou postmoderne pour les faire basculer dans la consommation et le divertissement peut aussi être interprétée comme une prise en charge systématique de l’imaginaire et des affects individuels et collectifs par le capital. Prise en charge, c’est-à-dire contrôle et pilotage facilités par les nouvelles technologies ».  Marc Jimenez, « Sur quelques défis de la philosophie et de l’esthétique contemporaine à l’ère de la mondialisation », http://id.erudit.org/iderudit/45454ac

11 « L’œuvre n’est pas plus un objet de communication que le sujet n’est une substance communicante. (…) La communicabilité ne saurait désigner le champ de la communication mais seulement la mise en mouvement et la circulation des signes et des gestes entre des signes subjectivés par cette circulation même. L’image ne communique rien d’autre qu’un mouvement, la mise en mouvement du spectateur. L’émotion est motion » Marie José Mondzain, Homo spectator , ed Bayard, Paris, 2007, p213

12 Marie José Mondzain : « J’appelle image ce qui donne la parole et visible ce qui prend la parole. » Entretien audio : http://www.radiogrenouille.com

13 Voir Marie José Mondzain, Le commerce des regards, ed Seuil, Paris, 2003

14 « On se trouve, dans notre société aujourd'hui, devant la désignation massive, sous le mot image, de tout ce qui est produit dans le visible : photos, oeuvres d'art, publicités, télévision, cinéma, documents. Toutes sont des images. Oui, mais en quoi sont-elles des images ? A quel titre ? Par mon travail, je voulais rendre compte des régimes de la pensée qui ont été fondateurs quant à la définition de l'image : fondateurs non pas quant à son statut d'objet, mais quant à ce à quoi elle renvoie dans les opérations du regard d'un sujet sur elle. Les choses s'éclairent à partir du moment où on qualifie l'image dans la relation qu'elle a au regard du sujet, à la croisée des regards et à l‘échange, à la circulation des signes, distincte du commerce des choses, à ce que j'appelle le commerce des regards. (…)Voilà des choses qui nous concernent au plus vif aujourd'hui. Ma démarche fait appel pour chacun de nous, en tant que sujets, à notre puissance subjective de qualification du visible ; d‘y reconnaître des signes dans le champ des signes qui circulent ; de dire que ce qu'on appelle des images peut être, ou non, constituant ou destituant des sujets qui les regardent. » Marie José Mondzain, in http://sens-public.org/spip.php?article500

15 « Si l’histoire de l’art et celle de la réflexion esthétique correspondante, avec tout son ensemble de catégories fait de intuition-expression, personnalité artistique, génialité, apparition de l’absolu, sentiment qui se fait image, mise en oeuvre de la vérité, liberté de l’imaginaire etc.., doivent être considérées, à mon avis, épuisées et conclues d’un point de vue théorique, la même chose ne peut être affirmée pour l’esthétique et pour ses nouveaux modes d’être. Il faut simplement prendre acte du fait que la dimension de l’art est trop étroite, non appropriée à l’époque des ordinateurs et des réseaux, des manipulations génétiques et de l’unification de l’espace qui est en train de se faire. (…) La dimension esthétique de l’époque qui s’ouvre sera de moins en moins celle de l’art, et de plus en plus celle du sublime technologique.(…) En d’autres mots, je crois que l’histoire de l’art est historiquement conclue, mais je crois aussi que l’expérience esthétique ne peut encore être éliminé de la configuration actuelle de l’humain et qu’il faut la rechercher dans la mise en oeuvre, au moyen des technologies, d’une nouvelle espèce de sublimité », Mario Costa http://www.olats.org/projetpart/artmedia/2002eng/bases.html

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

L’essentiel des activités de recherche et de création d’Anne-Claire Cauhapé se concentre sur une démarche de théorisation et d’expérimentation des modalités de la rencontre entre les arts. Docteur en Esthétique et danseuse contemporaine, elle met à profit sa double formation par l’élaboration de projets liant structurellement la théorie et la pratique. En parallèle à  des activités d’enseignement, elle est engagée dans divers projets de création individuels ou collectifs menant une réflexion transdisciplinaire sur les enjeux du corps sensible comme vecteur de dialogue entre la danse, la musique et les arts visuels.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).