archée
                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


L'ironie du sublime (Christoph Schlingensief)

Fabienne Claire Caland et Bertrand Rouby

Photo tirée du film Egomania (dossier de presse)

Confronter le pavillon allemand de la 54e Biennale de Venise, en hommage au défunt Christoph Schlingensief, c’est prendre acte d’une distance et questionner notre propre maladresse à mesurer cette distance. Comment penser, en effet, cette refonte d’un lieu si emblématique, l’un des plus chargés d’histoire et de résonances dans la manifestation, ce ravalement qui voit l’identité latine du pays, « Germania », s’effacer au profit d’une mise en scène d’un ego disparu ? Au fronton de cet édifice aux allures de temple païen, le mot « Germania » est à moitié gommé, de manière à ne laisser voir qu’un « ego » griffonné, suivi de « mania » du nom d’origine. « Egomania » : de la part de celui qui fut longtemps tenu pour l’enfant terrible de l’art actuel en Allemagne, on pourrait croire à une simple provocation de plus, un jeu de mots facile et sans grande substance. Le visiteur déjà familiarisé avec l’œuvre de Christoph Schlingensief reconnaîtra le titre de son film de 1986, où Tilda Swinton faisait craindre au sinistre « Tante Teufel » l’imminente ruine de l’île glacée où il règne en maître absolu, avec l’irruption du sentiment amoureux1 . En sous-titre du long métrage, « l’île sans espoir » (Insel Ohne Hoffnung).

« Nul homme n’est une île, complète en elle-même », enseignait le chef de file de la poésie métaphysique John Donne dans sa plus célèbre méditation, ce dont Schlingensief apportait la preuve en images. Un pavillon, pourtant, est-il autre chose qu’une île sur la lagune des représentations nationales disjointes ? Quelles eaux culturelles faut-il franchir, et quelle obole verser au passeur afin d’aborder aux rives où se rejoignent une identité personnelle figée dans la mort et une identité nationale prise dans les remous d’une violence bicentenaire ? Quelle est cette fourche terrible où se croisent un corps vaincu par le cancer2 et un pays que travaille encore, au moins dans l’imaginaire collectif, le souvenir de l’horreur ? Il faut pour y répondre se pencher, comme y invite l’installation du pavillon allemand qui accorde une grande place aux vidéos, sur la genèse où se forme un sujet individuel ou collectif, jusqu’à remuer la boue d’un sublime problématique. Ainsi, la construction identitaire où l’on entre est celle d’un sujet autant que d’une culture dite nationale, selon une définition romantique de la nation, culturelle et territoriale, plutôt que politique et étatique. Abolie « Germania », ce nom qui devait servir à rebaptiser Berlin selon les plans d’Albert Speer dans les années 1930 ? Balayé par l’ironie, le sublime qu’hier nous portions aux nues et qu’aujourd’hui nous ne pouvons qu’user avec parcimonie, sous peine de tomber dans les chausse-trappes ? Le geste d’effacement fait remonter les traces, ce commencement, cette origine qu’on appelle en grec « arché ». Par ce geste, s’associent l’étroit inconscient personnel et le plus vaste inconscient collectif.


L’inconscient délirant 

L’interrogation esthétique 

Quel sublime ? 

Du défaire à l’ostrenenie 

 

NOTE(S)

1 Soit l’année de sortie de Menu total, œuvre de Christoph Schlingensief qui a suscité une large controverse et a été moins largement félicitée qu’Egomania.

2 Christoph Schlingensief est décédé suite à un cancer du poumon en août 2010. Il n’a pas eu le temps de finir les plans pour le pavillon allemand. C’est la commissaire Susanne Gaensheimer, directrice du Museum of Modern Art de Francfort, qui achèvera le travail.

3 Comme a pu le signaler Martin Jalbert, lorsqu’il présenta le dossier « Jacques Rancière : le dissensus à l’œuvre », dossier Spirale n° 220, mai-juin 2008. Il ajoute « le dissensus, en tant que reconfiguration conflictuelle du monde, institue des rapports inédits » entre le pensable et l’énonçable. Dossier disponible sur http://www.erudit.org/culture/spirale1048177/spirale1060483/index.html

4 Nathalie Versieux, « Scènes cruelles à Berlin – Critique – Festival. Confessions impudiques et hyperréalisme social aux Rencontres théâtrales 2009 », en ligne : http://www.liberation.fr/theatre/0101566527-scenes-cruelles-a-berlin 

5 Fabienne Claire Caland, « L’émotion sur le seuil (Thereshold to the Kingdom, Mark Wallinger), Archee, juillet 2011, section cyberculture. Adresse électronique : http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&no=386

6 « Estrangement » dans la langue anglaise serait plus productive pour comprendre ce concept. Voir sur le sujet : http://lucky.blog.lemonde.fr/2007/07/29/ostranenie-et-non-ostraninie/

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Fabienne Claire Caland
Membre de l’équipe rédactionnelle d’Archée, chargée de mission pour divers organismes (universitaires ou non), Fabienne Claire Caland est chercheure en mythologie et en art. Son champ d’investigation est l’imaginaire occidental : elle interroge les peurs et les désirs mis en mots ou en images, ceux qui ont une forte valeur symbolique sociale et politique. C’est ainsi qu’après avoir codirigé le collectif Horizons du mythe (Cahiers du Célat, 2007), elle a publié son premier essai En diabolie. Les fondements imaginaires de la barbarie contemporaine (VLB Éditeur, 2008). Le deuxième volet consacré à cette réflexion sur les mutations du concept d’humanité dans l’imaginaire est prévu pour l’automne 2012 ; il s’ajoutera à la cinquantaine d’articles publiés en Europe et en Amérique du Nord. Elle écrit actuellement, en collaboration avec Émilie Granjon, Les fabricants d’univers, sur un choix d’artistes canadiens contemporains.

Bertrand Rouby
Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, professeur d’anglais, Bertrand Rouby est maître de conférences à l'Université de Limoges (France) et mène sa recherche en association avec la Chaire du Canada en esthétique et poétique. Membre de l'équipe EHIC (Espaces Humains et Interactions Culturelles), il s'intéresse à l'expression du sacré dans la poésie britannique contemporaine et dans les productions et dispositifs médiatiques, électroniques, et numériques.

 

SITE(S) CONNEXE(S)

SCHLINGENSIEF, Christoph, (page consultée le 11 novembre 2011), [en ligne], adresse électronique : http://www.schlingensief.com

 

haut de la page / retour à la page d'accueil /

 


 

Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).