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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Langues en puissance, langues de pouvoir :
le pavillon d’Asie centrale, des États-nations aux stratégies transversales.

Fabienne Claire Caland et Bertrand Rouby

Le débat sur l’adéquation au monde actuel du format de la Biennale, avec ses pavillons hérités de l’âge des États-nations, n’en finit pas de s’amplifier, et avec lui le spectre d’un « nouveau Moyen Âge » où les lieux de pouvoir seraient transférés  des entités nationales à des cités organisées en réseaux. Il faudrait donc se débarrasser des concepts de nation tels que théorisés par le philosophe Johann Gottlieb Fichte (pour qui elles se définissent en fonction de leur culture, leur histoire et leur langue) ou par Ernest Renan (dont la conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » en mars 1882 explique l’importance fédératrice d’une « conscience morale »), puisque la coïncidence entre un territoire et une culture homogène est au mieux imaginaire, au pire meurtrière. Si même en Europe, lieu d’enracinement de ces théories, se manifeste un désir de fédéralisme selon lequel la souveraineté serait exercée en commun, l’heure serait aux regroupements culturels transfrontaliers, aux entités régionales autonomes.

Raisonner par logique de pavillon comme le fait la Biennale serait alors faire preuve d’anachronisme. La commissaire Bice Curiger n’en est pas dupe, qui lors d’une entrevue à Artinfo précise avec acuité et lucidité que le titre ILLUMInazioni - ILLUMinations met en lumière, entre autres, « le concept des nations, qui fait tellement partie de cette biennale, constituée de pavillons nationaux ». Elle ajoute : « Pendant des années, des décennies même, on a dit que les pavillons étaient anachroniques, qu’ils devraient être supprimés. Mais ils sont toujours là. Il serait un peu névrotique de ma part de me focaliser uniquement sur mon exposition, en ignorant ce qui se passe autour d’elle, au-delà d’elle1 ». En revanche, elle en a augmenté le nombre à la dernière grand-messe de l’art contemporain (89 pays), avec des pays représentés pour la première fois comme l’Arabie Saoudite, Haïti, l’Inde et le Zimbabwe, tandis que le Congo et l’Irak, eux, font retour après une longue absence. C’est dire que, tout en respectant la mission de la représentation nationale, Venise élargit sa vision géopolitique, et en fait un acte politique fort qui correspond à une nouvelle donne : la force d’une Nation tient dans l’image qu’elle donne d’elle même, même si elle passe par une forme d’instrumentalisation que des philosophes comme Yves Michaud n’ont pas manqué de souligner.

Le pavillon français de la Biennale
Le para-pavillon de Song Dong
L’extérieur du pavillon d’Asie centrale


Il est un autre aspect par lequel la Biennale illustre la distribution des pouvoirs contemporaine : en marge des pavillons nationaux établis de longue date, et qui font toujours autorité en vertu de leur histoire et de leur poids, se développe une foule de lieux où l’art s’énonce sur un mode incertain, entre représentation et performance, légitimité et transversalité. Qu’il existe un pavillon écossais représente déjà une prise en compte des identités régionales ou des nations annexées, tandis que l’existence des pavillons de l’Amérique latine, des pays scandinaves ou encore d’Asie centrale instaure une critique de la centralité identitaire. Consciente de ne pouvoir changer un « dispositif daté » comme le lui rappelle Coline Milliard avant le coup d’envoi de la 54e édition de la Biennale, Bice Curiger a choisi d’instaurer des « para-pavillons » dirigés par quatre plasticiens (Monika Sosnowka, Franz West, Song Dong et Oscar Tuazon) et qui accueillent des œuvres venues de partout, afin, précise-t-elle de brouiller les questions d’identité et de nationalité. Ainsi Song Dong a-t-il fait sensation à l’Arsenal en y installant la maison familiale centenaire transportée pour l’occasion de Pékin, mais en une centaine de fragments avec des points de vue insolites, des miroirs placés curieusement, des entrées et sorties inhabituelles etc. 

Loin de l’Arsenal, le pavillon d’Asie centrale a d’autres cartes à jouer. Excentré par rapport aux lieux phares de la Biennale que sont l’Arsenal et les Jardins, il est pourtant situé au cœur même de Venise (ville dont Mike Nelson a rappelé dans sa reconfiguration mi-vénitienne, mi-stambouliote du pavillon britannique le rôle de pivot dans les échanges entre Orient et Occident), à l’intérieur du palais Malipiero, à quelques pas du palais Grassi – ainsi de la situation de l’Asie centrale, qui semble à l’écart des lieux de décision géostratégiques mais se trouve au cœur du processus de civilisation eurasien.

La question du morcellement au pavillon d’Asie centrale 

Être étranger à sa propre histoire 

Les briques d’un nouveau langage 

La question du langage 

 

NOTE(S)

1 Entrevue de Bice Curiger par Coline Milliard, publié le 24 mars 2011 sur le site d’Artinfo France. Voir : http://fr.artinfo.com/bice-curiger

2 Catalogue d’exposition du pavillon d’Asie, à commander : centrale. http://www.cap2011.net/catalogue.htm

3 La brique en tant qu'élément discret, moulé, destiné à être manié, remodelé, et à s'assembler avec d'autres éléments du même ordre. C'est plus qu'un constituant ou une composante car il y a dans l'entreprise des commissaires cette dimension physique, tactile, comme une matière malléable qui se serait solidifiée pour former de nouveaux assemblages.

4 Boris Chukhovich, « (De)SacrAsialisation », dans le dossier « Art contemporain d’Asie centrale », Archee. Voir http://archee.qc.ca/

5 Gilles Deleuze, Pourparlers 1972-1990, Paris, Minuit, 1990, p. 127.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Fabienne Claire Caland
Membre de l’équipe rédactionnelle d’Archée, chargée de mission pour divers organismes (universitaires ou non), Fabienne Claire Caland est chercheure en mythologie et en art. Son champ d’investigation est l’imaginaire occidental : elle interroge les peurs et les désirs mis en mots ou en images, ceux qui ont une forte valeur symbolique sociale et politique. C’est ainsi qu’après avoir codirigé le collectif Horizons du mythe (Cahiers du Célat, 2007), elle a publié son premier essai En diabolie. Les fondements imaginaires de la barbarie contemporaine (VLB Éditeur, 2008). Le deuxième volet consacré à cette réflexion sur les mutations du concept d’humanité dans l’imaginaire est prévu pour l’automne 2012 ; il s’ajoutera à la cinquantaine d’articles publiés en Europe et en Amérique du Nord. Elle écrit actuellement, en collaboration avec Émilie Granjon, Les fabricants d’univers, sur un choix d’artistes canadiens contemporains.

Bertrand Rouby
Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, professeur d’anglais, Bertrand Rouby est maître de conférences à l'Université de Limoges (France) et mène sa recherche en association avec la Chaire du Canada en esthétique et poétique. Membre de l'équipe EHIC (Espaces Humains et Interactions Culturelles), il s'intéresse à l'expression du sacré dans la poésie britannique contemporaine et dans les productions et dispositifs médiatiques, électroniques, et numériques.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).