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Du pigment au pixel : le laboratoire de la lumière de la 54e Biennale de Venise

Fabienne Claire Caland et Bertrand Rouby

Quelle que soit la saison, les illuminations vénitiennes qui se reflètent en mille feux dans les eaux des canaux convoquent un imaginaire festif et coloré, à l’instar du célèbre carnaval de février, stimulant cœurs et esprits. Dès qu’il est question de lumière, l’atmosphère, à Venise, notamment dans la littérature, devient fiévreuse. Serait-ce l’une des caractéristiques de cette ville-Vénus ? Hormis celle qui terrasse le personnage de von Aschenbach de Thomas Mann dans Mort à Venise (1913), elle peut être bénéfique, voire salutaire, comme le prouve l’édition 2011 de la Biennale de Venise, qui bat des records chiffrés depuis la dernière édition : 83 artistes, 89 pays représentés (12 de plus, donc, qu’il y a deux ans), plus de 4500 journalistes et 20 000 accrédités, dont nous avons eu le plaisir de faire partie en mai dernier, plus de 440 000 visiteurs en six mois (18% de plus). Trop d’activités ? Qu’importe, il ne faut pas « voir » mais « scanner », conseille Okwui Enwezor, commissaire général de la triennale d’art contemporain en 2012 à Paris, lors de la grande manifestion vénitienne.

Affiche de la 54e exposition internationale d'art de la Biennale de Venise
Venise au moment de la Biennale vue par Christian Lallier

Les jeux de reflets dans l’abîme de la lagune donnent une image lisse et polie, engageant une parole sur l’apparence, les miroitements, le narcissisme fatal. Qu’après « Fare Mondi » et pour marquer la valeur symbolique de la lumière, la 54e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise choisisse comme sujet fédérateur ILLUMInazioni. ILLUMInations prolonge cette idée, en lui octroyant un infléchissement significatif. De sorte que la commissaire de la Biennale, Bice Curiger, en motive le choix à partir des notions de rencontres en art ou encore de l’épiphanie issue d’échanges intellectuels profonds et féconds. Dans le titre s’entend aussi un écho du siècle des Lumières, ajoute Curiger1 . Pour autant, il ne s’agit pas de modifier la donne, de canaliser la Biennale par tel courant de pensée philosophique ou religieux mais, au contraire, de l’ouvrir à la pluralité signifiante de la lumière : qu’on songe conjointement à la raison éclairante du XVIIIe siècle et à la lumière mystique de la révélation par la foi, et l’on aura saisi un peu de ces illuminations vénitiennes, placées sous le signe du partage et du respect.

De pavillon en pavillon – Crédit photo : Christian Lallier
Venise, lors de la Biennale. Crédit photo : Fabienne Claire Caland

Ainsi, des « para-pavillons », comme les appelle Curiger, accueillent le travail d’artistes afin d’intensifier le dialogue entre les œuvres tandis que l’ensemble de la manifestions est sous l’éclairage de trois œuvres du vénitien Tintoret, exposées dans la salle principale du pavillon international : La création des animaux (1550-53), La translation du corps de Saint Marc (1562-66), et Dernière Cène (1592-94). Tintoret, ce maître de la lumière sur toile, semble alors veiller sur les créations les plus audacieuses, fruit d’une raison éclairante. Blasphème ? Plutôt une provocation suscitant l’échange émotif et intellectuel. Sa source ? La question de la captation de la lumière selon le médium choisi, sachant combien celui-ci, pour actuel qu’il soit, répond à des exigences artistiques anciennes. Le grand défi resterait donc, à travers les siècles : comment écrire la lumière ? Préoccupation d’artistes comme Anish Kapoor, James Turrell, Olafur Eliasson, Anthony McCall et Ann Veronica Janssen, bien connus de la Biennale, la lumière décline les modes de l’apparaître et appelle donc un questionnement phénoménologique.


Mise en scène de la lumière 

Le « scanner » à la Enwezor 

La lumière de la dénonciation 

L’effet cabinet de curiosités ou laboratoire d’expérimentations 

 

NOTE(S)

1 Propos tirés du dossier de presse consacré à Chance de Christian Boltanski, pour le pavillon français, p. 10.

2 Extrait du dossier de presse de l’Arabie Saoudite avec pour commissaires Monika Khazindar et Robin Start : « C’est une œuvre qui reflète le point de rencontre de deux artistes, de deux visions du monde, de l’obscurité et de la lumière, de deux villes : La Mecque et Venise. L’œuvre est la scène sur laquelle se joue le souvenir commun que les artistes ont du Noir – monumentale absence de la couleur – ainsi que la représentation physique du Noir, qui se réfère à leur passé. Le récit est alimenté par les histoires passionnantes racontées par leurs tantes et grands-mères et ancrées dans la Mecque, où les sœurs ont grandi dans les années 1970. Pour elles, l’expérience de la présence physique du Noir est saisissante, comme l’explique ici Raja : “J’ai grandi avec une omniprésence physique du Noir, entre les silhouettes noires des femmes saoudiennes, le drap noir de La ka’ba et la pierre noire, supposée accroître notre savoir”».

3 Voir http://fr.artinfo.com

4 Touché par une balle en plastique, il a tombé, puis a été écrasé par une voiture de police, ainsi que le rapporte son ami Magdi Mostafa. Voir 3e volet du reportage d’Arte : http://www.pigmentsetlumieres.com

5 Extrait d’un entretien donné à ARTINFO

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Fabienne Claire Caland
Membre de l’équipe rédactionnelle d’Archée, chargée de mission pour divers organismes (universitaires ou non), Fabienne Claire Caland est chercheure en mythologie et en art. Son champ d’investigation est l’imaginaire occidental : elle interroge les peurs et les désirs mis en mots ou en images, ceux qui ont une forte valeur symbolique sociale et politique. C’est ainsi qu’après avoir codirigé le collectif Horizons du mythe (Cahiers du Célat, 2007), elle a publié son premier essai En diabolie. Les fondements imaginaires de la barbarie contemporaine (VLB Éditeur, 2008). Le deuxième volet consacré à cette réflexion sur les mutations du concept d’humanité dans l’imaginaire est prévu pour l’automne 2012 ; il s’ajoutera à la cinquantaine d’articles publiés en Europe et en Amérique du Nord. Elle écrit actuellement, en collaboration avec Émilie Granjon, Les fabricants d’univers, sur un choix d’artistes canadiens contemporains.

Bertrand Rouby
Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, professeur d’anglais, Bertrand Rouby est maître de conférences à l'Université de Limoges (France) et mène sa recherche en association avec la Chaire du Canada en esthétique et poétique. Membre de l'équipe EHIC (Espaces Humains et Interactions Culturelles), il s'intéresse à l'expression du sacré dans la poésie britannique contemporaine et dans les productions et dispositifs médiatiques, électroniques, et numériques.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).