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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Les Arts numériques à Montréal. Création/Innovation/Diffusion, une étude de Marie-Michèle Cron, parue en 2011 au Conseil des arts de Montréal

Louise Boisclair

section cyberculture

Les arts numériques à Montréal. Création/innovation/diffusion, 2011

Cette étude qui a donné lieu au livre 1 est accessible depuis février 2011 sur le site du CAM, à l’adresse Internet : http://www.artsmontreal.org/fr/conseil/publications.

Elle se situe dans le prolongement du rapport Les arts numériques à Montréal. Le capital de l’avenir, paru en 2007, accessible également sur ce site. En moins de cinquante pages, l’internaute se familiarisera d’abord avec le contexte qui a favorisé l’éclosion des nouveaux médias. Puis l’auteure discute de la définition croisée des arts numériques et de l’innovation, puisqu’ils sont étroitement reliés. Fidèle au point de vue sociologique de l’art de cette recherche universitaire, la section suivante s’intitule « Des travailleurs du futur à la frontière d’œuvre-charnière : l’hybridité au travail ». Suivront six sections consacrées à la machine de vision, à la scène, à la ville, au son, à la matière, sans oublier la question de la diffusion de ces œuvres numériques. Se succèdent et se chevauchent dans ces sections des descriptions précises d’œuvres, leur maillage création/production, leur interdisciplinarité, s’attachant à faire valoir l’innovation couplée à la création, nécessitant toutes deux d’une diffusion plus constante et mobile, au local comme à l’international. « Aussi, en dégageant trois pistes de réflexion, soit, la création, l’innovation et la diffusion, nous chercherons à comprendre comment l’utilisation de ces outils numériques accroît et approfondit les recherches artistiques d’une part, et permet le développement de nouveaux prototypes de l’autre. » (p. 6) Si la diffusion internationale apporte aux artistes reconnaissance et notoriété, il y a cependant un grand manque de visibilité médiatique.



ISEA 1995

Avant d’accéder aux œuvres artistiques décrites dans l’étude, certains rappels historiques, d’événements ou de festivals — comme le symposium de l’ISEA (Inter-Society for the Electronic Arts) tenu à Montréal en 1995 —, l’imbrication d’éléments socio-économiques, industriels et financiers focalisés sur l’innovation nous permet de mieux saisir l’évolution jusqu’à aujourd’hui des arts dits médiatiques, numériques, technologiques. Comment cette innovation de plus en plus technologique s’est-elle infiltrée dans les arts contemporains et vice versa? « Les créateurs ont pu ramifier leur démarche professionnelle en s’immergeant dans toutes ces zones-laboratoires qui ont poussé au cours des dernières décennies et qui affichent un taux impressionnant de productions audiovisuelles. » (p. 8) Par l’entremise d’entretiens individuels qu’elle a menés avec des artistes représentatifs du domaine, l’auteure réfléchit sur la triade innovation/création/diffusion. Ces artistes se sont démarqués ici et à l’étranger à travers différents dispositifs : sculpture sonore, installation multimédia, environnement immersif, robotique, design, game art. Pour résumer l’exercice à trouver des  définition, elle écrit: « en arts numériques, le travail se fait de façon rhizomatique, intersectorielle et intergénérationnelle » (p. 13). L’ouvrage se décline à la fois par découpage thématique et «  à partir de regroupements établis par affinités sélectives entre les créateurs » (p. 8) Poursuivons cette analyse en regroupant les artistes dont les œuvres servent de fil conducteur de cette évolution artistique numérique.


LUC COURCHESNE / LEMIEUX PILON 4D ART / AXEL MORGENTHALER / YAN BREULEUX 


Portrait no 1, Luc Courchesne

Après le rappel de figures majeures que le lecteur découvrira dans la section « Une machine qui voit, un corps qui pense : immersion et virtualité », les créations de Luc Courchesne sont mises de l’avant, que ce soit Portrait no 1, 1989, Paysage no 1, 1997, et Le Panoscope 360°, depuis 2000. «  En réconciliant l’art et la science, les œuvres de Courchesne se font écho et miroir et cherchent, à leur manière, à réenchanter le monde. » (p. 17). De ce contexte où figure et environnement, interactivité et immersion se croisent, un saut nous amène sur la « La scène peuplée d’incarnations virtuelles ». Encore une fois, des mentions historiques enracinent des filiations formelles et techniques.



Avec NORMAN, les artistes Michel Lemieux et Victor Pilon, 4D Art, font revivre l'univers du cinéaste d'animation McLaren avec la performance danse-théâtre de Peter Trosztmer, peuplée d'apparitions de morts et de vivants tridimensionnels. Rappelons, entre autres œuvres, Grand Hôtel des Étrangers, au Musée d'art contemporain de Montréal en 1994, et La Tempête de Shakespeare, au Théâtre du Nouveau Monde en 2005. D'autres créations multimédias en solo ou en duo parsèment leur parcours.


NORMAN, Michel Lemieux et Victor Pilon, 4D Art


De l’écran et de la scène, entrons maintenant dans l’espace public. En 2005, avec Axel Morgenthaler, la scène se déplace dans l’espace des silos de la compagnie Canada Maltage, au bord du canal Lachine et, plus récemment, sa signature visuelle éclaire le Quartier des spectacles. Il a aussi réalisé des sculptures lumineuses dans la station de métro Henri-Bourassa et dans un hall de l’Aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal. Avec Yan Breuleux et ses collaborateurs, la création pour un espace 360° révèle de nouvelles dimensions du rapport entre l’image et le son, comme en témoigne Ubiquité, œuvre monumentale créée pour le Centre de la francophonie des Amériques, lors du 400e anniversaire de Québec.


Obsolescence canada maltage silos, Axel Morgenthaler


MELISSA MONGIAT / THOMAS MCINTOSH & EMMANUEL MADAN [THE USER] /
RAFAEL LOZANO-HEMMER / JEAN DUBOIS / LYNN HUGUES
 

Hidden Love Song, Mélissa Mongiat

Ondulation, Thomas McIntosh et Emmanuel Madan [THE USER]


Ces artistes engagés pour la plupart dans « La ville comme espace/lieu public innovant » repoussent les frontières avec leurs créations d’art public. Par exemple, avec Gamelan Playtime, la designer Mélissa Mongiat a coréalisé avec Arlete Castelo l’animation d’une salle de concert qui était en chantier pour cause de rénovations. Hidden Love Song, production en hommage au compositeur anglais Mark-Anthony Turnage, incitait le public à gratter une surface couverte d’encre sous laquelle se révélaient des silhouettes, des paroles et des sons.

Toujours dans un espace urbain comme caisse de résonnance interactive, les artistes Thomas McIntosh et Emmanuel Madan, issus respectivement  de l’architecture et de la musique électro-acoustique, transforment en 1999, le Silo No 5 dans le Vieux-Port de Montréal en un Silophone. La réverbération pouvait durer 20 secondes. Au fil de la lecture on découvrira d’autres œuvres qui ont suivi cette création.



Voz alta, Rafael Lozano-Hemmer

La ville représente un terreau fertile pour des propositions audacieuses dont celles de l’artiste Rafael Lozano-Hemmer, reconnu avec, entre autres, Vectorial Elevation de la série Relational Architecture, où il investit au tournant de l’an 2000 Zocalo, au coeur de Mexico, avec des faisceaux lumineux sur plus de quinze kilomètres. Naîtront par la suite Voz alta, en 2008, en hommage aux étudiants massacrés par l’armée en 1968, à Mexico également, et Frequency and Volume, présenté en 2005 au MACM par Elektra et en 2008 au Barbican Center de Londres ainsi que Solar Equation, un immense ballon de vingt mètres de diamètre, flottant dans les airs à Melbourne en Australie en 2010.



À portée de souffle, Jean Dubois avec Chloé Lefebvre

En lien avec l’air et la téléphonie cellulaire, Jean Dubois propose en 2009, À portée de souffle, une œuvre télématique coréalisée avec Chloé Lefebvre, où les passants face à un écran monumental activent le soufflement d’un chewing gum (ou gomme baloune) par communication téléphonique cellulaire. Avec pour focus tant la textualité dans l’espace que la relation intime du toucher en relation avec des sons, il réalise l’installation Radicaux libres, avec Philippe Jean en 2006 à la Grande Bibliothèque, et Les Errances de l’écho, 2003-2005, où le participant est invité à caresser un miroir pour entendre des voix.



CUBID, Lynn Hughes

Codirectrice avec Jean Dubois du groupe Interstices et cofondatrice du groupe TAG, Lynn Hughes réalise des jeux indépendants qui rompent avec la narrativité classique des jeux vidéos. CUBID, au milieu des années 2000, propose aux participants un bâton et un ballon pour construire sur l’écran des objets et des sons, et Fabulous/Fabuleux, en 2007-2008, invite l’interacteur à habiter l’espace avec des gestes guidés par des sons qui sont autant de repères spatiaux.


LOUIS DUFORT/ STEVE HEIMBECKER/ NICOLAS REEVES/ HERMAN KOLGEN/ BILL VORN 


LE NOMBRE D’OR (LIVE), Louis Dufort et Marie Chouinard

Dans la section « Le son fait image », la machine apparaît maintenant davantage comme support à la création que comme outil de reproduction. Changement de paradigme, Louis Dufort crée « un programme d’ordinateur qu’il décrit comme une personne vivante, un assistant qui prolongerait sa pensée musicale. » (p. 31) Son cheminement créatif l’amène à parler de corporéité du son. Non seulement le timbre de l’instrument acoustique peut être modifié avec amplification de certaines harmoniques, mais aussi les prothèses technologiques deviennent des extensions corporelles. Outre ses collaborations avec la chorégraphe Marie Chouinard, dont bODY_rEMIX/LES_vARIATIONS_GOLDBERG en 2005 et Le nombre d’or (Live) en 2010, productions présentées à la Biennale de Venise, il s’impliquera dans diverses productions.



Wind Array Cascade Machine, Steve Heimbecker

Grâce à la collaboration de la Fondation Daniel Langlois et OBORO, le public montréalais a connu Wind Array Cascade Machine (WACM) de Steve Heimbecker, primé en 2005 au Festival Ars Electronica. Cette pièce majeure de l’artiste s’inscrit dans un vaste portfolio rempli d’innovations technologiques.



VOILES/SAILS, Nicolas Reeves avec David St-Onge

La section suivante, « Les pulsations de la matière », poursuit avec le son tel qu’expérimenté par l’artiste Nicolas Reeves notamment en 1997 avec l’œuvre La harpe à nuages qui traduit sa propre structure en sons par l’utilisation de lasers infrarouges, conçu ainsi sur le modèle du disque compact. Depuis 2004, il travaille à la création in progress de VOILES/SAILS, une famille de cubes volants présentée aux Grands Ballets Canadiens à Paris en 2008.



INJECT, Herman Kolgen

D’autres pulsations de la matière alimenteront les œuvres de Herman Kolgen, tout d’abord en cocréation avec Dominique Skoltz durant une quinzaine d’années, avec des œuvres telles que Epiderm, 2004, et Silent room, accompagnée d’un coffret livre-objet d’artistes et DVD réalisé en 2006-2007 par Arcadi en France. Ce partenaire coproduira ensuite l’œuvre solo de Kolgen, présentée à MUTEK et Elektra, INJECT, qui traduit la résistance du corps immergé dans l’eau d’une immense citerne (ayant servi au tournage  d’un film américain à grand déploiement) qui réverbère les sons et les objets.



Hysterical Machines, Bill Vorn

Ce panorama resterait incomplet sans aborder le lien entre l’humain et le robot. Bill Vorn crée des œuvres aux frontières du spectacle et de la vie artificielle, au croisement de la zoomorphie et des machines hystériques. En collaboration avec Louis-Philippe Demers, il crée Espace Vectoriel, 1993, un environnement interactif et immersif où des automates intelligents réagissent à nos déplacements, puis La Cour des miracles, 1997, qui représente un ballet mécanique et organique entre êtres de chair et de métal. Récemment, Hysterical Machines, questionne les comportements artificiels d’entités qui font penser à des araignées désarticulées. On observe que le rapport artificiel-humain donne « un supplément d’âme au robot ».


GREGORY CHATONSKY/ JIMMY LAKATOS/ ET APPEL À DIFFUSION 

Flußgeist, Gregory Chatonsky

La dernière section « Une diffusion accrue : point névralgique dans la chaîne des arts numériques » souligne l’importance de regroupements tels que Agence Topo, artificiel, Groupe Molior, Perte de signal, kondition pluriel, Workshop illimited, Ælab… Cette importance du réseautage habite la démarche de Gregory Chatonsky, dont l’œuvre Flußgeist, 2009, relie la « matière » Internet, le public et l’artiste. Fondateur du collectif Incident.net en 1994, et la revue Tr@verses, il réalise également une œuvre remarquée intitulée Mémoires de la déportation.


Bulbes, Jimmy Lakatos

Aux regroupements, déjà mentionnés, s’ajoutent MIAN, un marché d’arts numériques mis sur pied par Elektra et la Cinémathèque québécoise, sans oublier la SAT, Société des arts technologiques, « la locomotive du secteur » (p. 39) Enfin, Jimmy Lakatos a mis l’épaule à la roue à travers le collectif artificiel, dans le contexte duquel il réalise son installation sonore Bulbes, 2002-2003.

À travers les trois axes qui orientent son contenu — innovation / création / diffusion — cette étude renvoie à un passé récent dans lequel s’enracine la  création numérique d’aujourd’hui et pose un diagnostique où le foisonnement créatif et technologique ne bénéficie pas d’une tribune médiatique proportionnellement suffisante, démontrant encore une fois « que nul n’est prophète en son pays!» L’auteur tente toutefois de renverser le proverbe par son effort de médiation remarquable, dont Interfaces Montréal sert de modèle intersectoriel. D’autres noms, d’autres regroupements, des citations de théoriciens égrenées au passage se conjuguent au fur et à mesure que l’étude aborde des aspects historiques, technologiques et artistiques contemporains, sans oublier la dimension esthétique. À cet égard, Louise Poissant 2 dit : « Et contrairement à ce que l’on serait tenté de croire à première vue, il s’agit bien d’une démarche esthétique, enfin dans le sens premier de cette notion introduite au milieu du XVIIIe siècle et qui visait les formes de l’espace et du temps. Les arts médiatiques invitent en effet à expérimenter diverses modalités de connexion en prenant la connexion elle-même et les formes variées qu’elle donne au temps et à l’espace, perçues ici comme les matériaux mêmes de l’intervention » (p. 41)

 

NOTE(S)

1 Réalisée par le Groupe de Recherche en Sociologie des Œuvres (GRESO) de l’UQAM en collaboration avec le Conseil des arts de Montréal (CAM) pour le ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire du Québec (MAMROT), cette étude conjugue facture institutionnelle et synthèse universitaire. L’équipe de réalisation se compose du professeur en histoire de l’art et directeur du GRESO de l’UQAM, Jean-Philippe Uzel, ainsi que de Marie-Michèle Cron, conseillère culturelle en arts visuels, arts numériques et nouvelles pratiques artistiques  du CAM.

2 Entretien intitulé « Échanges et pragmatisme des arts électroniques », mené par Christine Palmieri, dans la Revue ETC, no 87 (sept-nov. 2009, p. 15), avec Louise Poissant, théoricienne et doyenne de la Faculté des arts de l’UQAM.
www.erudit.org/culture/etc1073425/etc1137287/34882ac.pdf

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Marie-Michèle Cron a travaillé comme critique d’art et commissaire durant une quinzaine d’années. Conseillère culturelle en arts visuels et médiatiques au Conseil des arts de Montréal depuis 1999, elle est doctorante en études et pratiques des arts à l’Université du Québec à Montréal dans le domaine des arts électroniques.

Auteure, artiste et chercheure, Louise Boisclair a publié de nombreux articles pour Archée, Inter art Actuel, Le Magazine du CIAC, Nouveaux Actes Sémiotiques, Vie des Arts et Parcours. Outre ses œuvres plastiques et littéraires, elle a réalisé une cinquantaine de vidéos dont quatre Vidéo-Mag primés, le film d’art expérimental, Variations sur le hook up, le mémoire-création, Variations sur le dépassement et L’écho du processus de création ainsi que le prototype du conte visuel interactif, Variations sur Menamor et Coma et Vitrine Cosmos. Doctorante en sémiologie à l’UQAM, elle rédige une thèse sur l’installation interactive et l’expérience de perception associée au geste interfacé. Elle est membre du groupe Performativité et effets de présence.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).