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                 • • •  revue d'art en ligne : arts médiatiques & cyberculture


Expositions à distance : essai de typologie morphologique

Boris Chukhovich

Boris Chukhovich, Projet STILLS. Croquis curatorial.
Photo : Denis Obolensky, Almaty

L’exposition est un phénomène de culture, à l’époque de la mondialisation et des télécommunications, elle se déploie de plus en plus en dehors de l’espace physique. Télévisites, téléconférences, téléprésence, translations d’événements, téléportations d’œuvres, reconstitutions et visualisations d’objets en trois dimensions, réalité augmentée, promenades virtuelles à travers des environnements éloignés ou inventés s’incèrent dans les pratiques muséales. Certains  de ces phénomènes sont déjà pratique courante, certains autres se développent rapidement alors que d’autres encore viennent d’apparaître ou se dessinent en tant que perspective d’avenir. Leur ramification rapide – qui change profondément les rapports entre le réel et l’exposition, entre le musée et le spectateur, entre les supports et le contenu, – soulève plusieurs questionts.

La propagation des technologies renforce, entre autre,  l’hypothèse selon laquelle les médiums, dans lesquels les objets muséaux, et particulièrement, les œuvres d’art, sont présentés au public, influencent non seulement le caractère et les  manières dont on les présente, mais aussi le contenu même de ces objets. Après L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée de Walter Benjamin, le rôle des médiums dans les pratiques artistiques et muséales devient un sujet d’analyse très répandu. Il suffit de mentionner de nombreuses publications du Centre de recherche sur l’intermédialité (CRI), créé à Montréal en 1997, qui a préféré à l’approche de l’ « interartialité », étudiant les rapports entre les arts à celle de l’ « intermédialité » qui révèle dans les œuvres d’art des interférences venues de l’utilisation même des médias. Toutefois, sans nier la validité et le caractère fructueux de cette approche, nous ne devons pas, dans les études consacrées aux télécommunications utilisées dans les pratiques muséales, écarter le potentiel cognitif et toujours valable du paradigme inverse marqué par l’intérêt aux propriétés intrinsèques des œuvres qui influencent les médiums dans le cadre que celles-ci se présentent.

En effet, pour donner un premier aperçu des technologies utilisées pour présenter l’exposition à distance, on pourrait privilégier deux stratégies : intermédiatique et morphologique. La stratégie intermédiatique paraît pertinente là où il faudrait répertorier toutes les pratiques existantes et déterminer les particularités de chaque manière d’exposer les œuvres à distance en fonction des caractéristiques du médium. Compte tenu du caractère « anti-systémique » de cette stratégie, il serait surtout raisonnable de recourir à l’étape où les premières classifications auraient été déjà établies. Ainsi, on préciserait mieux des possibilités propres à des cas singuliers sans oublier, derrière ces précisions, un tableau général permettant de situer tel ou tel cas dans tout ensemble d’expériences liées aux expositions à distance.

La seconde stratégie est plutôt structuraliste et présume que les médiums du « déplacement » d’objets dans l’espace par le biais des télécommunications, aussi variés qu’ils soient, correspondent aux propriétés fondamentales des œuvres « téléportées ». Par exemple, il serait impossible d’ « exposer » l’architecture avec un support auditif ou la musique avec un support visuel, malgré toutes les expériences dites synesthésiques qui croisent métaphoriquement les sens produits par les arts recourant respectivement à l’audition ou à la vision. En s’appuyant sur les caractéristiques fondamentales des objets – dans notre cas, des œuvres d’art –, on pourrait dresser une typologie de base des médiums de télécommunications utilisés pour présenter l’art à distance. Cette typologie pourrait constituer un fond théorique sur lequel tout nouveau support et toute nouvelle expérience révéleraient leur potentiel singulier.

Modèle morphologique 

Le transfert de l’œuvre 

Présentation à distance des « arts de temps » 

Présentation à distance des « arts de l’espace » 

Présentation à distance des « arts de l’espace et de temps » 

 

NOTE(S)

Ce texte a été écrit dans le cadre d'une étude sur la téléprésence effectuée par le LAMIC, laboratoire de muséologie et d'ingénierie de la culture, à l’Université Laval.

1 Thomas Munro, The arts and their interrelations, Cleveland : Press of Western Reserve University, 1967.

2 Etienne Souriau, La correspondance des arts. Éléments d’esthétique comparée, Paris, Flammarion, 1969; Charles Lalos, « Esquisse d’une classification structurale des beaux-arts », dans Journal de psychologie normale et patologique, 1951, no 1-2; Paul Weiss, Nine basic arts, Carbondale : Southern Illinois University Press, 1974.

3 Fedor Chmit, Iskousstvo : osnovnye problemy istorii i teorii (L’art: les problèmes essentiels de la théorie et de l’histoire), Leningrad, Academia, 1925; Ieremia Ioffe, Sintetchitcheskoe izoutchenie iskousstva (L’étude synthétique de l’art), Moscou, Izogiz, 1932; Ieremia Ioffe, Sintetchitcheskoe izoutchenie iskousstva i zvoukovoe kino (L’étude synthétique de l’art et le cinéma sonore), Leningrad, GMNII, 1937.

4 Moysey Kagan, Morfologuiya iskousstva : istoriko-teoretitcheskoe issledovanie vnutrennego stroenia mira iskousstv (La morphologie de l’art : étude historique et théorique de la structure du monde des arts), Leningrad, Iskousstvo, 1972; Moïsey Kagan, Mouzika v mire iskousstv (La musique dans le monde des arts), Saint-Pétersbourg, UT, 1996.

5 http://www.louvre.fr/

6http://iit-iti.nrc-cnrc.gc.ca/projects-projets/monalisa-lajoconde_f.html

7 Des centaines modèles 3D des monuments architecturaux de première importance sont réunis dans la ressource virtuelle The Great Building Collection (http://www.greatbuildings.com/)

8http://graphics.stanford.edu/projects/mich/

9http://gl.ict.usc.edu/parthenongallery/S2003_parth_sketch_5_files/frame.htm; http://gl.ict.usc.edu/parthenongallery/

10 Ironie du sort, les jeux vidéo qui présentent aux joueurs une possibilité de se promener dans le milieu historique des monuments d’architecture poursuivent souvent des objectifs inverses par rapport à la muséologie et sont consacrés à la guerre et à la destruction (par exemple, Ghost Recon dont les adeptes peuvent participer à la destruction du centre de Moscou avec l’armée américaine). Pourtant, d’autres jeux sont souvent plus positifs, comme, par exemple, Sim city 3000 et 4000 ou Civilisation III et IV qui simulent la construction des bâtiments de certaines époques et cultures, ou la série Age of empires qui crée un environnement rappelant certaines aires culturels. Les artistes eux aussi semblent apprécier les possibilités des milieux accueillant plusieurs utilisateurs, et on voit apparaître de nouvelles expériences portant sur cette problématique (Gilberto Prado, « Artistic Experiments on Telematic Nets : Recent Experiments in Multi-User Virtual Environments in Brazil », dans Leonardo, Vol. 37, no 4, p. 297-302).

11http://www.panoscope360.com/

12 George Legrady, « Perspectives on Collaborative Research and Education in Media Arts », dans Leonardo, Vol. 39, no 3, 2006, p. 214-218.

13http://www.civilization.ca/civil/greece/gr1130f.html

14 Voir, par exemple, les sites suivants : http://www.louvre.fr/llv/musee/visite_virtuelle.jsp?bmLocale=fr_FR; http://www.museeguimet.fr/visite_virtuelle/collections/;

15 Voir, par exemple, les sites suivants : http://www.ecliptique.com/fullscreen2/menu.html; http://www.ecliptique.com/chenonceau/index.html; http://contactovisual.pt/altominho/fr/visit.html

16 Voir, par exemple, les sites suivants : http://wxyzwebcams.com/fr/canada/quebec/montreal/; http://wxyzwebcams.com/fr/america/north_america/united_states/; http://wxyzwebcams.com/fr/europe/western_europe/france/;

17 Stéphanie Bérubé, « Courchesne, plus vrai que nature », dans La Presse, Montréal, samedi 29 novembre 1997.

18 Yolande Racine, « Corps à la dérive », dans Luc Courchesne, Salon des ombres: théâtre vidéo interactif pour quatre personnages, Montréal, Musée d’art contemporain, 1997.

19 Owen F. Smith, “Fluxus Praxis : An Exploration of Connections, Creativity, and Community”; John Held Jr., “The Mail Art Exhibition: Personal Worlds to Cultural Strategies”, dans At a Distance: Precursors to Art and Activism on the Internet, sous la direction de Annmarie Chandler et Norie Neumark, Cambridge, MIT Press, 2005, p. 116-139.

20 Reinhard Braun, “From Representation to Networks : Interplays of Visualities, Apparatuses, Discourses, Territories, and Bodies”, ibid., p. 72-87.

21 Annmarie Chandler, “Animating the Social: Mobile Image / Kit Galloway and Sherrie Rabinowicz, ibid., p. 141-151.

22http://www.psychoflyer.org/index.php?cat=psychoeci

23 Nicolas Mavrikakis, « La communication comme art », dans Voir, no 652, 1999.

24 Boris Chukhovich, « Les diasporas virtuelles et la critique d’art », dans les actes du 40e congrès de l’AICA, Paris, 2007 : http://www.aica-int.org/IMG/pdf/02.061130.BChukhovic.pdf

25 Voir : Connected! LiveArt, Amsterdam, Waag Society, 2005.

26 Laurie Anderson et Germano Celant, Dal Vivo, Milan, Fondazione Prada, 1998.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Historien de l'art, muséologue, commissaire indépendant et artiste en arts numériques. Boris Chukhovich est auteur de plusieurs textes sur l'art moderne et contemporain. Il a fait deux stages post-doctoraux: à Paris (2000) et à Montréal (2002), a été récipiendaire d’une du Conseil des arts du Canada (2003) et résidant au Centre d'exposition de l'Université de Montréal.

Depuis 2003, il est chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique (UQAM). Il a été commissaire de plusieurs expositions d'art contemporain, notamment l'exposition, Franca Lingua au Pavillon d’Asie Centrale à la Biennale de Venise en 2011 avec Georgy Mamedov et Oksana Shatalova , « Le nouvel orientalisme au Québec », exposition intermédiatique (UQAM, 2004), « Retour de la métaphore » (Biennale de Montréal, 2007), quatre expositions du projet STILLS (Almaty, Duchanbe, Bichkek et Tachkent, 2009-2010). Il a été également conseillé pour deux expositions d'art contemporain d'Asie centrale à la Biennale de Venise (2005 et 2009). Parmi ses intérêts et réalisations, la muséologie virtuelle et les projets Internet universitaires occupent une place importante.

 

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Cette publication a été rendue possible grâce au soutien financier d'Hexagram, du groupe de recherche des arts médiatiques (GRAM), de la Faculté des arts de l'UQAM, de la Chaire du Canada en esthétique et poétique de l'UQÀM (CEP), ainsi qu'à une subvention, pour une quatorzième année consécutive, du Conseil des arts du Canada (CAC).